Impressions générales

Le développement économique

FresqueMa première impression en revenant à Caracas après 4 ans est celle d'une "occidentalisation" de la vie. C'est à dire, moins de vieille voiture mais plus de voitures neuves, moins de petits vendeurs à la sauvette, beaucoup plus de boutiques de chaussures ou de vêtements, ... Ou autrement dit : un développement économique important, avec une augmentation sensible de la taille de la classe moyenne et du pouvoir d'achat médian.

Et en effet, les indicateurs macro-économiques confirment cette impression : le chômage, qui était à 16% à l'arrivée d'Hugo Chávez en 1999, est de 8% désormais (avec un creux à 6.1% juste avant la crise de 2008, mais la tendance est de nouveau à la baisse). Le taux de pauvreté extrême, lui, est passé de 42% en 1999 à 7.2% aujourd'hui. La mortalité infantile elle a presque été divisée par deux, passant de 25.8 à 14.1 en dix ans.

Un point vient pourtant mitiger ce bilan : l'inflation, proche de 30% par an, qui érode le pouvoir d'achat entre deux revalorisations des salaires, et qui conduit les vénézueliens à s'endetter et à dépenser, sans jamais se constituer d'économies. Cependant, si ce point est très fortement critiqué par la population, il convient de rappeler que c'est une phénomène endémique au Vénézuela, qui ne date pas de la Révolution Bolivarienne. Au contraire, si on regarde la courbe de l'inflation au Vénézuela, on la voit osciller entre +30% et +100% par an dans la décennie précédant l'arrivée de Chávez, et entre +10% et +40% sous la décennie de la présidence de Chávez.

Propagande et contre-propagande

Objectifs du millénaireUn point qui peut surprendre en arrivant au Vénézuela est la présence, assez importante, de propagande officielle. Cette propagande porte sur deux principaux types d'éléments :

  • des campagnes d'information publique sur des sujets comme la prévention du tabagisme, de la consommation de drogue, ou la lutte contre les épidémies; ces campagnes sont assez fréquentes chez nous aussi ;
  • des campagnes d'information sur les réalisations du gouvernement bolivarien : sur le taux d'éducation (9 millions d'étudiants sur les 30 millions de Vénézueliens, 99% de la population qui a désormais accès à l'éducation secondaire), sur le fait que le Vénézuela est le premier pays du monde à avoir atteint les objectifs du millénaire [1], sur la construction d'infrastructures, et ainsi de suite.

Education Cette seconde campagne peut en effet surprendre, car elle n'est pas habituelle par chez nous. Surtout qu'avec le slogan "Vivir en Socialismo" ("Vivre en Socialisme") dessus, elle est clairement politique.

Mais avant de crier à la propagande et au lavage de cerveau, il faut prendre en compte trois aspects :

1. Les campagnes ne font qu'annoncer des résultats, concrets et chiffrés. Il y a aussi chez nous des campagnes d'information du gouvernement, comment on a pu le voir avec les pubs Hadopi, ou les pubs pour la réforme des retraites. Et là, ce n'étaient pas des pubs sur des résultats concrets, mais sur des intentions, des visions politiques. Dire "sans Hadopi tel artiste n'existerait pas" ou "cette réforme des retraites est juste et nécessaire" est très différent (qu'on soit d'accord ou non) à donner des faits, en général certifiés par des organismes indépendants comme l'UNICEF ou le PNUD.

2. L'ensemble des médias privés, qui sont majoritaires, sont en opposition frontale avec le gouvernement, et ne communiquent qu'à sens unique. Il est donc normal, afin que la population ait tous les éléments pour décider, que le gouvernement communique alors sur ses réalisations. L'exposition aux deux sources opposées (les médias privés et la propagande gouvernementale) permet de se faire une opinion plus équilibrée que s'il y avait une seule des sources.

3. Ces campagnes montrent aussi les priorités du gouvernement, et le poussent à accomplir réellement des choses : développement de l'éducation et de la santé, réduction de la pauvreté, développement des infrastructures, développement de la souveraineté alimentaire, et désormais construction massive de logements. En France, si le gouvernement souhaitait communiquer sur ses réalisations, ce serait plutôt "tant de postes de postes de professeurs supprimés", "tant d'hôpitaux fermés", "tant de profits pour le CAC40". Un peu moins glorieux...

L'alimentation

Mercal Un effort important a été effectué par le gouvernement vénézuelien pour défendre la souveraineté alimentaire et permettre à tout le monde de manger à sa faim.

Cet effort prend plusieurs formes : la première est la mission Mercal, détaillée dans mon article précédant, gérée par le ministère de l'alimentation, qui permet aux habitants d'acheter des aliments de première nécessité, en semi-gros, à des prix extrêmement bas (jusqu'à 2 voir 3 fois moins cher que dans le commerce).

Dans les nouvelles écoles bolivariennes, le petite déjeuner, le déjeuner et le goûter, équilibrés et sains, sont offerts à tous les enfants. Ceci a permis d'éradiquer la malnutrition infantile, responsable de retards de croissance et de développement, et l'effet est tel qu'il se mesure même sur la taille moyenne des enfants vénézueliens, en rapide augmentation.

Plus récemment, la mission Agro Venezuela, dont l'objectif est de développer et soutenir l'agriculture familiale et les petites coopératives agricoles, vient déjà en aide à plus de 150 000 cultivateurs.

Enfin, l'entreprise publique de pétrole, PDVSA, a lancé récemment la PDV-Al, une filiale axée sur l'alimentation. Les magasins PDV-Al vendent de la nourriture, les camions PDV-Al offrent des arepas[2] à prix cassé sur les grandes places de la ville, ... L'objectif est encore une fois de "semer le pétrole", c'est à dire d'utiliser l'argent du pétrole pour démarrer une service (ici, un service public d'alimentation), qui sera à terme indépendant.

L'implication populaire

En passant du temps à Caracas, un point m'a particulièrement frappé : le degré d'implication populaire dans la vie politique. Bien loin de l'apathie et de la morosité ambiante en France, où le peuple peut parfois se révolter contre un mauvais coup (comme il a tenté de le faire, massivement, contre la réforme des retraites), mais reste la plupart du temps hors de la vie politique, n'allant même pas voter aux élections, au Vénézuela, le peuple s'est pleinement approprié la Révolution Bolivarienne. Je prendrai deux exemples.

L'élaboration d'un projet de loi

Le premier exemple a eu lieu un soir, lorsque nous rentrions dans l'Ateneo Popular[3]. Et là, dans le salon d'entrée, une dizaine de personnes s'étaient réunies, et discutaient. De quoi ? Et bien, il s'agissait de médecins, qui étaient entrain d'élaborer un projet de loi pour unifier le système de santé vénézuelien (actuellement découpé entre un secteur privé, très cher, et un secteur public, gratuit mais parfois insuffisant, malgré les avancées de la Révolution Bolivarienne), et de créer une sécurité sociale intégrale, permettant à chacun de se faire soigner, gratuitement, aussi bien dans le public que dans le privé.

La discussion, très riche, a porté sur plein de thèmes : le mode de financement et le coût (points chiffrés, très précisément, lors de réunions antérieures), des points précis comme la gestion des maladies orphelines, le problème de l'acharnement thérapeutique et des soins palliatifs, mais aussi des sujets politiques, allant jusqu'à faire référence à la Commune de Paris.

L'objectif de ce groupe de travail est de préparer un projet de loi, donc, puis d'aller à la rencontre des gens concernés (les patients, le personnel infirmier, ...) afin de l'amender, et enfin de le proposer à l'Assemblée Nationale, ou, si les députés ne veulent pas s'en saisir, de le proposer directement par référendum, comme le permet la Constitution du Vénézuela, à la suite d'une pétition.

Une visite dans un barrio

Barrio L'autre exemple provient de la visite d'un barrio (c'est à dire un quartier pauvre), situé à proximité du métro Agua Salud. En passant devant un bâtiment, on nous explique : « Ça, c'était le commissariat, il y a quelques jours. Mais c'était l'ancienne police, qui ne semait que répression et violence. Alors les habitants du quartier ont décidé de le réquisitionner. On va en faire un centre culturel. » Sans commentaire.

Un autre bâtiment est en travaux. C'est le centre Barrio Adentro, là où le médecin cubain reçoit, gratuitement, la population pour des visites médicales. Le bâtiment commençait à se dégrader. Le Conseil Communal a demandé sa réhabilitation, et le gouvernement a fourni les moyens (personnel qualifié et matériel), pendant que la population s'organise pour fournir la main d'oeuvre, chacun aidant comme il le peut.

Le métro de Caracas

Metrocable Le métro de Caracas est le moyen de transport privilégié des habitants. Il est propre, régulier, sûr, confortable, climatisé (un peu trop d'ailleurs, on y attrape la crève...), et très peu cher (7 centimes d'euro le ticket, quand on les prend par 10). Il ne date pas de Chávez, mais du début des années 1980. Le gouvernement bolivarien l'a rénové, a augmenté la cadence des trains, a prolongé les lignes et créé de nouvelles lignes.

Mais surtout, il s'est attaqué à un problème que personne n'avait relevé avant : comment desservir les barrios ? En effet, Caracas est une ville construite le long d'une vallée. Le métro se trouve, principalement, dans le creux de la vallée, longeant la ville. Le métro ne peut pas pénétrer dans les quartiers populaires, les barrios, qui se situent pour la plupart en hauteur. La solution a été trouvée : un système de téléphérique, le "metrocable". Actuellement opérationnel sur une ligne, une autre étant en travaux, et une troisième en phase d'étude.

Un autre fait surprenant dans le métro de Caracas, qui n'avait pas cette ampleur il y a 4 ans (ou ma mémoire me joue des tours), c'est le degré d'auto-organisation de de civisme des usagers. Des lignes sont tracées sur le sol des quais, pour délimiter des zones : les zones correspondant aux portes, où personne ne doit attendre pour laisser les gens sortir, et des lignes délimitant une file d'attente pour ceux qui souhaitent monter. Même aux heures de pointe où les files peuvent être assez longues (les métros sont fréquents, mais il n'est pas rare de devoir en laisser passer un pour pouvoir monter), je n'ai vu que très peu de transgressions à ces marques. De même, les usagers respectent les consignes interdisant de boire ou manger dans le métro (afin de le garder propre), et cèdent leurs places aux personnes âgés ou aux femmes enceintes sans même avoir besoin qu'on le leur demande. La théorie de l'"homme nouveau" créé par le socialisme n'est pas totalement sans fondements.

La grande Mision Vivienda

Mercal

Contexte

L'hiver dernier, Caracas a été victime de pluies torrentielles qui ont provoqué des inondations et des glissements de terrain, laissant 140 000 personnes sans abris, se rajoutant un problème endémique de logements à Caracas, ville dont la population a grandi rapidement (en raison d'une forte natalité et d'un exode rural), sans que la construction de logements de la part du secteur privé ne suive.

Les mesures d'urgence

Des mesures d'urgence ont été prises immédiatement : les personnes ont été logées temporairement dans des bâtiments publics, des gymnases par exemple ou... Miraflores, le palais présidentiel.

L'armée a été envoyée pour évacuer les zones menacées, secourir les sinistrés, reconstruire ce qui pouvait l'être. On retombe là sur la réaction de 1999, où Chávez, à peine élu, avait mobilisé massivement l'armée après un sinistre similaire, chose qui ne s'était jamais faite avant.

Cette nouvelle utilisation de l'armée (dont ceci n'est qu'un exemple parmi d'autres), au moins pour le Vénézuela, a des conséquences très profonde sur la structure de la société. Avant, l'armée ne pénétrait dans les barrios que pour réprimer. Quand le peuple se soulevait, comme lors du Caracazo, l'armée réprimait, faisant des milliers de morts. Maintenant, l'armée vient pour aider. C'est toute une mentalité qui change, aussi bien pour les habitants des barrios que pour les soldats. Pour les habitants, c'est toute la vision du rôle de l'État qui change. Et qui explique en retour l'engagement en politique et la baisse de l'abstention. Pour les soldats, ça explique en partie le refus de leur part de soutenir la tentative de coup d'État de 2002 : comment, humainement parlant, ouvrir le feu sur les mêmes gens qu'on a aidé quelques mois plus tôt ?[4]

Le nucleus de développement endogène

Nucleus Le principe d'un "nucleus de développement endogène" est un espace d'activités, mêlant une pépinière de coopératives, une clinique populaire, de l'enseignement (allant de l'école élémentaire à l'enseignement professionnel), un Mercal, des activités sportives et culturelles, ... construit à l'intérieur d'une zone populaire (un barrio) afin de créer de l'activité économique locale et de retisser le lien social qui a été endommagé par des années d'abandon.

Nucleus Le nucleus Fabricio Ojeda que nous avons visité était à moitié reconverti en camp de réfugiés, des familles entières dormant dans des locaux en préfabriqués ou dans des salles de cours reconverties pour l'occasion en dortoirs. Mais ces personnes ne sont pas seulement hébergées en attendant la construction de nouveaux logements. De nombreuses activités sportives et culturelles sont organisées. Les enfants, bien sûr, y sont scolarisés. Mais y compris les adultes qui le souhaitent reçoivent des formations. Un suivi médical est aussi organisé, en particulier pour les enfants et adolescents (un tableau recense tous les enfants du camp, et la date de leur prochaine visite médicale de contrôle, une toutes les deux semaines il me semble, afin d'éviter tout départ d'épidémie), mais aussi pour les adultes.

La mission elle-même

La réponse au plus long terme a pris la forme d'une grande "mission", nommée la Mision Vivienda. L'économie de marché ayant échoué à fournir à toute la population des habitations décentes (comme dans beaucoup d'endroits du monde...), l'État prend les choses en main, de manière planifiée et rationnelle. Tout d'abord en organisant une évaluation précise des besoins.

Toutes les familles en situation de mal logement (par exemple logement insalubre, ou trop petit par rapport à la taille de la famille) et bien sûr les réfugiés peuvent aller s'inscrire sur le registre de la Mision Vivienda. Pendant deux semaines, dans les places des villes et les principales stations de métro (mais bien sûr à beaucoup d'autres endroits aussi) des volontaires et des fonctionnaires ont recueilli les doléances.

Près de 2 millions de familles se sont inscrites.

Vivendia L'objectif est désormais de construire 2 millions de logements en 7 ans. Comment faire ? Tous les moyens possibles ont été utilisés pour répondre à cet impératif : une partie des revenus du pétrole seront investis dans ces logements, le pays a contracté une dette (qu'il remboursera avec les revenus du pétrole, mais l'important est de loger les personnes maintenant), une coopération avec des pays tiers (principalement la Chine, mais pas uniquement) a été établie pour la fourniture de machines et de matières premières, certains secteurs comme le ciment qui étaient victimes de la spéculation et d'un désinvestissement massif ont été nationalisés, les Conseils Communaux (donc, les habitants eux-mêmes, organisés au niveau local) sont mis à contribution pour aider à la planification et à la construction, ... C'est tout le pays qui se mobilise afin de répondre à ses besoins vitaux.

Les médias communautaires

Un autre point marquant de la Révolution Bolivarienne est l'émergence massive de médias communautaires.

Catia TVe

CatiaTVe Le plus connu d'entre eux est Catia TVe, qui date de 2001. C'est une télévision communautaire (c'est à dire, gérée de manière associative par les habitants d'un quartier) qui transmet depuis un barrio de Caracas vers une grande partie de la ville.

Elle est en particulier connue pour son rôle lors de la tentative de coup d'État en 2002 : alors que l'ensemble des grands médias taisaient l'importance du mouvement de protestation populaire contre le coup d'État, Catia TVe, malgré la répression de la part de la police putschiste, a grandement contribué à briser le mur du silence et ainsi à permettre l'échec du coup d'État.

CatiaTVe Catia TVe, donc le slogan est "ne regarde pas la télévision, fais la !", fourni un grand nombre de services à la communauté, parmi lesquels :

  • Elle réalise des programmes (artistiques, documentaires, sportifs, ...), à partir de la réalité de la vie du quartier ; elle a ainsi parmi à plusieurs artistes locaux de démarrer leur carrière... Catia TVe ou Hadopi, à vous de choisir !
  • Elle diffuse des programmes réalisés par les habitants du quartier, qu'ils soient ou non des participants actifs à Catia TVe.
  • Elle offre des formations sur les techniques de réalisation, de montage, sur l'utilisation des caméras, ...
  • Elle organise des projections cinématographiques suivies de débats.

Elle repose principalement sur l'activité bénévole, la récupération de vieux matériel et les dons d'habitants du quartier. Mais elle reçoit aussi, comme la plupart des médias communautaires, de l'aide de la part du gouvernement bolivarien. Par exemple, une partie du matériel est du matériel ancien, mais encore en bon état, qui leur a été donné par Canal 8, la chaîne de télévision d'État. Ces aides ne sont volontairement pas des subventions de fonctionnement, mais des dons ponctuels ou des subventions sur des projets afin de garantir l'indépendance du canal, qui parfois critique le gouvernement bolivarien pour... la lenteur et le manque de radicalité de certains des changements !

El Son del 23

Infocentre El Son del 23 est un autre média communautaire, une station de radio du quartier de 23 de Enero[5], qui elle date d'avant l'arrivée de Chávez au pouvoir. Mais alors qu'à l'époque de la démocratie bourgeoise elle était harcelée et réprimée par la police, elle bénéficie désormais, à l'instar des autres médias communautaires, d'un soutien (plus ou moins actif) de la part du gouvernement.

Elle se trouve au milieu d'un petit centre contenant une bibliothèque, un infocentre[6], un centre culturel organisant des cours de théâtre pour enfants, ...

Le tout étant géré par le Conseil Communal (c'est à dire, les habitants du quartier), une partie du personnel et du matériel venant du gouvernement, le reste de la population elle-même.

Une nouvelle police

La police jusque là au Vénézuela

Ecole Jusqu'à peu, le Vénézuela possédait une spécificité assez rare dans le monde : il n'y avait pas de police nationale. Hormis la Garde Nationale, sorte de police militaire (vaguement comparable à notre Gendarmerie), la police était laissé à la discrétion des municipalités et régions, sans aucune uniformisation des méthodes, des codes de déontologie (souvent inexistant), de la formation (souvent très légère), une rémunération très faible (la plupart des policiers devaient même acheter eux-mêmes leurs uniformes) incitant à la corruption, ...

Les différences polices, corrompues, violentes et répressives, ont été inefficaces à endiguer la criminalité, et sont très mal perçues par la population locale.

La Police Nationale Bolivarienne

Le création d'une police nationale a été le fruit d'un long travail en amont de la part du gouvernement. Ce travail a commencé par une large consultation populaire, qui a duré plusieurs mois, pendant laquelle les habitants étaient incités (y compris par des publicités à la télévision publique) à donner leur avis sur ce que devrait être cette police, par mail, téléphone ou courrier papier.

Le dépouillement de cette consultation populaire a pris du temps, et donné lieu à la création de la Police Nationale Bolivarienne. L'objectif : créer une nouvelle police, bien payée, ayant un haut niveau d'éducation incluant formation pratique sur le terrain et une formation en sciences sociales (sociologie, psychologie, histoire, philosophie, ...), avec une très forte emphase sur le respect des Droits de l'Homme.

En pratique, comment ça marche ? Deux petites anecdotes.

23 de Enero Métro Plaza Venezuela, le grand hub du métro de Caracas[7]. Un métro arrive, les portes s'ouvrent. Sans que je ne sache pourquoi, deux jeunes hommes se mettent à se battre au niveau d'une porte. La PNB arrive dans les secondes qui suivent. Calmement, sans faire usage de leurs armes, ils séparent les deux combattants, et permettent au métro de partir. Ils séparent les deux hommes, et tentent de leur parler. L'un d'entre eux se jette sur un policier et tente de le frapper. La suite ? On voit déjà les coups de matraque pleuvoir, le mec envoyé au poste et passé à tabac. Et bien non, les policiers, sans jamais se départir de leur sang froid, le maîtrisent, le calment, lui parlent et... le laissent partir.

Métro Gato Negro, a proximité de barrios. Une jeune femme, portant une uniforme blanc que je n'avais jamais vu, vient nous voir et nous poser des questions. En fait, elle est étudiante, afin de faire partie, à terme, de la PNB. Dans le cadre de sa formation, elle doit réaliser une étude sur la manière dont la population perçoit la PNB et ce qu'ils aimeraient qu'elle soit. Elle n'est qu'étudiante, non armée et sans aucun pouvoir de pression, permettant aux gens de dire réellement ce qu'ils pensent sans crainte. Mais ce qu'elle entend au cours de son enquête, elle s'en souviendra lorsqu'elle sera, plus tard, dépositaire de l'autorité publique.

Peut-être que si, chez nous, les étudiants policiers venaient dans un quartier chaud d'une banlieue demander aux gens ce qu'ils attendent de la police... mais non, ce n'est pas prêt d'arriver. Mais non, au contraire, on transfert de plus en plus de pouvoirs et de missions à la police municipale, moins bien formée. Mais pourquoi est-ce qu'on fait toujours tout à l'envers sous ce gouvernement ?

Est-ce que ça fonctionne ? Ce genre de statistiques est toujours à prendre avec précautions, mais selon les statistiques officielles, depuis que la PNB est en charge de la sécurité dans le métro de Caracas, les crimes et délits y ont baissé de 80%, et dans les quartiers où elle a été déployée, la criminalité a baissé d'environ 60%.

Hors de Caracas, le développement aussi

Ecole à Canaima Même si j'ai surtout visité Caracas, le développement du pays ne se limite pas à la capitale. Dans le parc national de Canaima, il y a un village de plusieurs milliers d'habitants (principalement des indigènes vivant là depuis bien avant l'arrivée des européens). Le parc n'est accessible qu'en avion. Jusqu'à peu, il n'y avait qu'une école primaire. Les enfants du village ne pouvaient aller au collège (ou au lycée) qu'en internat, et à condition de pouvoir s'offrir le billet d'avion. La plupart des enfants quittaient donc l'école après le primaire.

Depuis la Révolution Bolivarienne, un collège et un lycée ont été construits, dans ces petites maisons élégantes. La plupart des enfants peuvent donc étudier, sans avoir à quitter leur village ni à payer de billets d'avion.

Et ce collège/lycée possède même un accès à Internet, via le satellite Simon Bolivar, le premier satellite lancé par le Vénézuela (sur une fusée chinoise) de son histoire, donc l'objectif principal est justement de fournir un accès à Internet y compris dans les zones reculées.

Warao De la même manière, dans le petit village de San Jose de Buja, au coeur du delta de l'Orénoque, un dispensaire médical a été récemment construit. Avant l'existence du dispensaire, la population d'indiens Warao vivant le long des bras de l'Orénoque, possédant des pirogues mais pas de moyens de locomotion terrestre, ne pouvaient pas se faire soigner. Désormais, il leur suffit d'aller en pirogue à Buja et d'aller voir le médecin cubain du dispensaire. Hélas, les moeurs évoluent plus lentement que la Révolution ne met de moyens à disposition, et les Warao vont encore souvent voir le chaman plutôt que le médecin, et la mortalité, infantile en particulier, ne diminue que lentement.

Conclusion

De retour au Vénézuela après quatre ans, j'ai pu voir la situation évoluer, le pays se développer, la misère reculer, l'éducation et la santé s'implantant, avec plus ou moins de facilité, des quartiers les plus pauvres aux endroits les plus reculés. J'ai pu voir le peuple se saisir de plus en plus de son destin, s'emparer de la politique. Tout n'est pas parfait, et les défis sont immenses. Mais de voir un pays aller ainsi de l'avant, pendant que chez nous, année après année, la pauvreté augmente, le désespoir s'installe, les hôpitaux ferment, les classes deviennent surpeuplées, tous les moyens d'action publique sont bradés en capitulation devant les marchés financiers, renforce plus que jamais l'importance qu'il y a à se mêler de politique, et à affirmer haut et fort qu'un autre monde est possible.

Notes

[1] un ensemble d'objectifs fixés par les Nations Unies en 2000, à destination des pays du tiers-monde, qu'ils sont censés atteindre à l'horizon 2015

[2] des petits pains faits à partir de farine de maïs et farcis à la viande, au fromage ou au poisson

[3] une sorte d'auberge de jeunesse autogérée où nous dormions, qui organise aussi des activités culturelles et politiques

[4] Bon, vous me direz, "comment humainement parlant, ouvrir le feu sur des gens ?", tout court. Et je ne saurais plus trop quoi répondre...

[5] célèbre pour avoir, le 23 janvier 1958, initié la révolution qui mit fin à la dernière dictature du Vénézuela

[6] sorte de cybercafé gratuit, tournant exclusivement avec des logiciels libres, constituant un service public d'accès à Internet et organisant, aussi bien à destination des écoles que des adultes, des cours d'alphabétisation numérique

[7] où se croisent la ligne principale, la ligne 1 qui va d'est en ouest, et les lignes desservant la partie sud de la ville, les lignes 2 et 3