La retraite, un enjeu de civilisation

Les retraités, parasites ?

Qu'est-ce donc que la retraite ? Le droit pour les travailleurs, arrivés à un certain âge ou après travaillé suffisamment longtemps, de toucher une pension sans avoir à fournir de travail en échange.

Mais cette retraite ne vaut pas dire que le retraité reste oisif, qu'il ne contribue plus à la société.

Combien d'associations, caritatives, politiques, culturelles, qui jouent un rôle fondamental dans la cohésion de notre société, voient leur effectif composé en partie importante de jeunes retraités, encore capables de s'impliquer, mais n'étant plus contraints de passer leurs journées au travail ?

Combien de parents confient leurs enfants aux grands-parents, des retraités, pendant qu'eux travaillent et que les enfants n'ont pas classe (le mercredi ou pendant les vacances, par exemple) ?

Ces deux exemples, parmi tant d'autres, montrent bien que la retraite, si elle a un coût pour la société, est aussi une source de richesse sociale, de bien-être, de cohésion sociale, et pas seulement pour les retraités eux-mêmes.

On revient là sur un sujet à mes yeux crucial pour comprendre la société, que j'avais déjà abordé précédemment : il est absurde de réduire l'ensemble des activités aux activités marchandes, de tout compter en terme de PIB. Faire appel à une garde d'enfant payante contribue à la « croissance », tandis que confier les petits-enfants aux grands-parents ne le fait pas. Pourtant, n'est-il pas préférable que ce soient les grands-parents qui s'occupent de leurs petits-enfants, lorsqu'ils en ont la possibilité et l'envie ?

Logique comptable ou humaniste ?

Mais au-delà même de l'utilité sociale de la retraite, et du rôle important que jouent dans notre société les retraités, en particulier ceux qui ne sont pas encore trop âgés et fatigués, le retraite est d'abord et avant tout un enjeu de civilisation.

Il s'agit de laisser se reposer ceux qui ont déjà tant fait, de reconnaître et respecter la fatigue et l'usure qui ne peuvent manquer d'arriver avec l'âge. Il s'agit de considérer que les personnes âgées sont d'abord des personnes, qui, comme toute personne, méritent d'avoir une vie heureuse.

Contraindre des personnes à rester au travail plus longtemps est un recul immense de cette vision de la civilisation, il s'agit de s'enfermer dans une logique comptable, utilitariste des personnes. De ne les considérer que comme des « ressources humaines » et non comme des individus.

Car derrière les chiffres ce sont des personnes qui se cachent, avec leurs souffrances, leurs espoirs, leurs aspirations, leur vie de famille.

L'absurde réforme du gouvernement

Une contre-réforme inutile

Les arguments martelés par le gouvernement et le MEDEF à longueur de journée ne tiennent pas à la réflexion sérieuse. La durée de vie augmente ? Certes, mais elle l'a fait tout au long du XXème siècle, parfois même plus encore qu'actuellement, et ça n'a pas empêché l'instauration puis l'amélioration des systèmes de retraite, et de tous les autres acquis sociaux.

Mais comment est-ce possible ? Tout simplement parce qu'avec l'avancée des technologies et le développement des infrastructures, la productivité augmente bien plus vite que l'espérance de vie.

Mathématiquement, l'équation est simple : si en 1980 on a un retraité pour deux travailleurs, et que chaque travailleur produit pour une valeur de 100 par année de travail, on a 200 à répartir en trois, par exemple 75 pour les deux travailleurs et 50 pour le retraité. Cinquante ans plus tard, en 2020, on a deux retraités pour chaque travailleur. Donc il y a problème ? On devrait baisser les retraites ou les salaires ? Et bien non. Car 50 ans plus tard, un travailleur ne produit plus 100, mais 200 par année de travail. Nous avons ... 400 à répartir en 4. Soit plus qu'en 1980, malgré un « poids » doublé des retraités.

Or, selon l'aveu même du COR, l'augmentation du poids démographique est plus faible que dans cet exemple théorique, tandis que l'augmentation de productivité, d'environ 3% par an, est bien supérieure. Une augmentation de 3% par an, ça vaut dire une multiplication par 4 en 50 ans.

Et d'ailleurs, même sur le plan démographique, le gouvernement feint d'ignorer que le taux de natalité, en France, est sensiblement plus élevé que chez nos voisins, proche du taux de renouvellement des générations, et que l'immigration contribue fortement à rajeunir la population. Et oui, l'immigration n'est pas un fardeau mais une chance !

Les conséquences de la réforme

Voyons donc les conséquences de cette régression sociale.

Le première conséquence sera une augmentation du chômage. Le chômage des « seniors » est déjà très élevé, et rien dans la réforme n'est prévu pour le résorber. Donc, les personnes qui après 55 ans, voir 50 ans, sont au chômage y resteront quelques années de plus, tandis que les jeunes, eux, auront encore plus de mal à entrer sur le « marché du travail », leurs places étant occupées par des personnes âgées.

Le deuxième conséquence sera une augmentation des maladies professionnelles, accidents du travail, et une charge plus importante sur l'assurance maladie, en raison des problèmes de santé des personnes âgées, aggravés par le fait qu'elles devront continuer à travailler, aussi bien dans les dépenses de soin qu'en congés maladies.

Ainsi donc, la contre-réforme, à défaut de trouver des nouveaux financements, ne fera que transférer des charges. Ce qui sera économisé par la branche retraites de la Sécurité Sociale sera en grande partie dépensé par la branche chômage et la branche maladie. Aucune économie réelle, et pourtant, une augmentation considérable de la souffrance, pour les personnes contraintes à travailler plus longtemps comme pour les jeunes qui se retrouveront plus longtemps encore dans la galère du chômage et des petits boulots.

Quant aux autres conséquences, il est difficile de les mesurer, mais leur effet ne s'en fera pas moins sentir. Les associations vont voir leurs moyens d'action réduits, alors que ce sont bien souvent elles qui maintiennent la cohésion de la société, surtout en cette période de démantèlement de l'État social. Les parents devront avoir recours à des gardes d'enfants externes, ou seront forcés de prendre des temps partiels... ou de ne pas avoir d'enfants, aggravant le problème démographique !

Les diktats des marchés financiers

Mais si cette réforme ne résout rien et n'est pas nécessaire, pourquoi la faire ?

Les raisons sont doubles : tout d'abord, donner un signe positif aux marchés financiers. Le ministre François Baroin a annoncé la couleur : « L'objectif du maintien de la note "AAA" est un objectif qui est tendu et qui conditionne pour partie, en effet, les politiques d'économie que l'on souhaite avoir ».

Le gouvernement a donc capitulé (sans que ça ne le chagrine trop, il est vrai) aux exigences des marchés financiers. Ce ne sont même plus les élus qui prennent les décisions, dans l'intérêt de la population. Ce sont les marchés financiers, qui imposent aux États les mesures qu'ils doivent prendre pour garder le sacro-saint AAA. Et s'ils ne font pas, le destin de la Grèce les attend : une attaque spéculative massive, les conduisant à la faillite.

Comment en sommes-nous arrivés à cette destruction de la démocratie ? En acceptant de libéraliser, privatiser, déréguler. En mettant toutes les forces économiques dans les mains de ces marchés, poussés par la seule soif de profits à court terme. En acceptant les traités européens, qui consacrent l'indépendance de la BCE, interdisant aux États de se financer directement auprès d'elle. Ainsi, la BCE prête aux financiers à 1%, qui reprêtent à l'État à des taux plus élevés, et se permettent au passage d'effectuer du chantage. Mais bien sûr, comme on l'a vu pendant l'automne 2008, en cas de crise, ce sont bien les États qui assument le risque... face je gagne, pile tu perds.

Le véritable enjeu : la capitalisation

Par delà la conjecture et la nécessité de la France de sacrifier les retraites pour apaiser les marchés, comme jadis on sacrifiait du bétail (ou même des personnes) pour apaiser la colère des dieux, l'objectif est plus profond.

Il s'agit de dynamiter la retraite par répartition, ce système qui symbolise la solidarité entre les générations, la cohésion des travailleurs, et la primauté de l'économie réelle sur l'économie financière.

L'objectif est d'instaurer la loi de la jungle libérale, le règne du tous contre tous et du chacun pour soi. Car le principal effet des réformes mises en place par la droite depuis 1993, au-delà d'une hausse du chômage et d'une souffrance accrue, est et sera une baisse des pensions, les salariés étant contraints, par leur état de santé ou la difficulté à trouver un travail, de partir en retraite « trop tôt » et donc avec une pension très faible.

Ainsi donc, pour avoir une retraite décente, les salariés qui le peuvent seront contraints de cotiser à système privé, individualisé, de capitalisation. Avec exonérations fiscales à l'appui, bien sûr. Gonflant ainsi massivement les sommes d'argent disponibles sur les marchés financiers, augmentant la spéculation, les fusions-acquisitions-délocalisations. Attaquant la Grèce ou l'Espagne, et à qui le tour ensuite ?

Le système par capitalisation est une absurdité économique. Il mine la consommation, véritable moteur de l'économie, et augmente les bulles spéculatives. Ce n'est pas un hasard si les pays d'où sont partis la crise, comme les États-Unis et le Royaume-Uni, sont ceux où les retraites se font par capitalisation.

C'est aussi une absurdité pour les salariés, atomisés et isolés, assumant un risque sur lequel ils n'ont aucun contrôle. Combien de retraités ont été ruinés par une faillite ? Combien l'ont été par la crise financière, alors qu'ils n'en sont que très indirectement responsables ? Combien les retraités anglais vont-ils payer la marée noire de BP, quand on sait que les actions BP sont parmi les plus utilisées par les banques pour constituer leurs portefeuilles ?

Et il ne résout en rien les problèmes démographiques, contrairement à ce qu'on pourrait croire. Car les montants des pensions, provenant des profits réalisés avec le capital, sont, tout comme la retraite par répartition, prélevés directement sur le produit du travail... de ceux qui travaillent au moment où la pension est versée !

On arrive là à la perversité totale du système par capitalisation : il incite les retraités, ou futurs retraités, à désirer l'exploitation des autres salariés. Avec un système par répartition, les travailleurs sont solidaires les uns des autres, les mauvais coups (comme les délocalisations) donnés aux uns les affectent tous, et justifient une réponse solidaire. À l'inverse, dans un système par capitalisation, le salarié de Renault profite lorsque Total délocalise ses raffineries ! Voilà l'un des objectifs : casser toute solidarité entre les travailleurs, les rendre isolés, solitaires, impuissants face aux financiers.

Mais il y a aussi un avantage bien plus direct, pour les détenteurs de larges capitaux, à la retraite par capitalisation : l'existence d'une vaste somme d'argent, où chaque retraité individuellement ne pèse rien, et donc ne peut pas influer les cours, mais où la masse est telle qu'elle peut servir de levier pour tous leurs montages financiers, et leur permettre donc de maximiser leurs gains. Ou d'amortisseur en cas de crise. Car encore une fois le « pile je gagne, face tu perds » est mis en oeuvre : quand les profits vont bien les acteurs du marché gagnent, mais quand il y a une crise, les acteurs les plus importants sauvent les meubles en faisant porter sur le grand nombre de petits porteurs le plus gros des pertes.

Pour une réforme progressiste

Rappels historiques

Face à tous les déclinistes qui prétendent qu'il n'y a pas d'autre solution, qu'on vit au-dessus de nos moyens, et que la France est au bord du désastre, il est bon d'ouvrir un livre d'histoire.

Quand sont arrivées les principales conquêtes ? En 1936, dans une France ravagée par la crise de 1929 et les politiques d'austérité qui ont été prises ensuite. En 1944, en application du Programme du Conseil National de la Résistance, dans une France en ruines, dévastée par la guerre et les politiques de Pétain. Et à chaque fois, le progrès social a entraîne une amélioration de la situation économique. Au contraire des politiques de rigueur, qui ont toujours mené au désastre.

Ce que nous avons été capable d'obtenir à ces époques là, dans des situations aussi difficiles, nous serions incapables de le maintenir maintenant ?

Et que dire des pays d'Amérique Latine, comme le Vénézuela, l'Équateur ou la Bolivie, qui malgré la crise et leur situation de pays pauvres, développent maintenant des acquis sociaux ? Comment accepter qu'un pays riche comme la France enferme ses personnes âgées dans la souffrance et la misère, tans que le pays le plus pauvre d'Amérique du Sud, la Bolivie, a elle créé la « renta dignidad » pour tous les boliviens de plus de 60 ans ?

Des solutions possibles

Car oui, la France est un pays riche. Riche en argent, comme le montrent les profits du CAC40 et les revenus d'une petite portion de la population. Riche en infrastructures, grâce à ce qu'il reste encore de services publics. Riche en culture, en savoirs et en savoir-faire.

Quelles solutions alors, pour ne plus prendre l'histoire à rebours, en dé-construisant ce qui a mis des siècles à être construit ? En osant, comme le dit le PCF, « briser la dictature de la finance », ou comme le dit le Parti de Gauche, « gouverner contre les banques ».

Supprimons les exonérations de cotisations (qui représentent plus que le déficit actuel des branches chômage, maladie et retraite de la Sécurité Sociale). Taxons les revenus financiers. Nationalisons ou renationalisons les banques et les services publics. Luttons efficacement, par une politique fiscale et douanière, contre les délocalisations. Remettons les grands leviers de l'économie dans la main de la démocratie, au service du peuple.

Les besoins sont immenses. Dans l'éducation, le logement, la santé, la justice, les transports, la recherche. Créons des emplois dans ces domaines, ô combien vitaux pour le bien-être de nos populations. Les caisses de retraite s'en porteront tout de suite mieux. Tout à l'opposé de la logique mortifère et irresponsable du « non remplacement d'un fonctionnaire sur deux » et tant pis pour les classes surchargées, les temps d'attente aux urgences, et le taux de remplissage des métros.

Bien sûr, tout cela s'inscrit dans une politique plus globale, qui consiste à remettre l'argent et l'économie au service de la population, et non au service d'une minorité de nantis.

À quoi bon se mobiliser ?

Mais que faire alors ? D'accord, le gouvernement à tort. Sa réforme est néfaste et injuste. Mais c'est décidé de toute façon. On n'y peut rien, ils ont la majorité partout.

Ah ? En 1995, on n'a rien pu, contre le plan Juppé ? En 2006, on n'a rien pu contre le CPE ? Le gouvernement a beau faire le fier, prétendre que « quand il y a une grève, personne ne s'en aperçoit » et que « ce n'est pas la rue qui gouverne », il sait qu'il est toujours extrêmement difficile de gouverner contre le peuple.

Le peuple français rejette cette réforme absurde, tous les sondages le disent. Sommes-nous donc des moutons qui nous laissons tondre en bêlant ? Il est temps de rappeler au gouvernement que, comme le dit notre Constitution, « La France est une République démocratique, laïque et sociale. Son principe est le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple. »

Lorsque Messieurs Sarkozy et Fillon gouvernent contre la volonté du peuple et contre les intérêts du peuple, ils perdent toute légitimité. Ne les laissons par faire.

Conclusion

La réforme proposée par le gouvernement est à la fois totalement inefficace économiquement, injuste socialement et gravissime en terme de conséquences néfastes pour l'ensemble de la société.

C'est une autre logique qu'il faut exiger, une logique qui remet l'économie au service du peuple, et brise les diktats des marchés financiers. Cette logique, nous ne l'imposerons qu'en unissant la rue et les urnes. En répondant massivement présent le 24 juin (et après) à l'appel de l'intersyndicale, et en votant massivement pour une gauche qui soit réellement à gauche lors des échéances électorales suivantes.