Des vigognes près d'Uyuni

Introduction

Après une brève introduction sur l'histoire ancienne (qui ne se veut pas être un cours d'histoire, mais uniquement un bref rappel afin de poser les bases de la réflexion ultérieure), cet article parlera plus en détails de la période coloniale et post-coloniale de la Bolivie, du processus de changement en cours, et de l'importance de la Bolivie dans la lutte actuelle contre le réchauffement climatique.

La Bolivie précolombienne

La civilisation de Tiwanaku

Tiwanaku

La Bolivie, située pour sa plus grande partie sur les hauts plateaux andins, est habitée depuis plusieurs millénaires. La première civilisation majeure qui y fut retrouvée est la civilisation dite de Tiwanaku, qui a connu plusieurs périodes, commençant vers 1500 avant Jésus Christ.

Cette civilisation, au fil des siècles, développa un système d'agriculture complexe, utilisant l'eau du lac Titicaca pour irriguer massivement les terres souvent arides du haut plateau. Selon les chercheurs, le système d'agriculture mis en place à l'époque, nommé "suka kollu", bien que nécessitant une importante main d'oeuvre, pouvait produire plus de 20 tonnes de pomme de terre par hectare, alors que l'agriculture intensive moderne sur les mêmes terres n'en produit qu'environ 15 tonnes.

Cette civilisation, centrée sur la ville-capitale de Tiwanaku, disparu assez soudainement, autour de l'an 1000. Les archéologues évoquent plusieurs hypothèses : un tremblement de terre important, une inondation majeure ou au contraire une sécheresse importante.

La culture originaire de Tiwanaku survécu partiellement, dans les nombreux villages de la région du lac Titicaca, créant le peuple Aymara.

L'Empire Inca

Un observatoire astronomique Inca

L'Empire Inca, a son apogée, s'étendait du nord de l'Équateur au sud du Chili, englobant la quasi-totalité du Pérou et de la Bolivie.

Cet empire, fondé par le peuple Quechua, mais englobant par la suite la plupart des Aymaras, présentait des caractéristiques très intéressantes, en particulier sur trois aspects : sa relation avec la nature, son caractère collectiviste et sa relation avec les peuples conquis.

L'Empire Inca vénérait comme divinités le Soleil (le dieu Inti, divinité ayant le rôle du père), la Terre (Pachamama, notre mère nourricière) et la Lune (Killa), ainsi que des animaux comme le Condor et le Puma. Cette conception animiste des choses se retrouve encore dans les peuples Aymara et Quechua actuels, nous y reviendront plus tard.

D'autre part, l'Empire Inca était fondé sur les notions de partage et de propriété collective, en particulier de la terre et de l'agriculture. Exploitant le savoir-faire agricole hérité de la culture de Tiwanaku, développant un réseau de chemins très vaste et dense, l'Empire Inca parvint à assurer la souveraineté alimentaire d'une population de 20 millions d'habitants, malgré un environnement hostile.

Une statue d'un dirigeant Inca

Enfin, l'attitude de l'Empire Inca envers les régions conquises (comme tout la zone Aymara, qui fut ajoutée assez tardivement), différait de celle de l'Empire Romain ou plus tard des empires coloniaux européens : la langue, la culture, la religion et même les systèmes de gouvernement local des peuples conquis étaient partiellement conservés, fusionnés avec ceux de l'Empire, mais en respectant les particularités locales.

Bien sûr, il ne s'agissait aucunement d'un paradis. L'Empire Inca était une société féodale, où le Sepa Inca (supposé être un descendant d'Inti) régnait en maître, et où la noblesse prélevait une partie importante des revenus de la population. Et la pratique des sacrifices humains, bien que loin d'être aussi massive que chez les Aztèques, était tout de même régulière.

Mais l'organisation sociale et économique de l'Empire Inca, comparée à celle de l'Europe de l'époque ravagée par les famines, est très intéressante. D'autant plus que leur niveau technologique était assez faible, ils ne connaissaient ni la roue ni le fer, mais ils compensaient par des connaissances en architecture, mathématique, agriculture, astronomie et médecine.

La période coloniale

L'arrivée des conquérants

Les espagnols bénéficièrent d'une chance inouïe : ils arrivèrent dans la région de l'Empire Inca alors que celui-ci se trouvait en pleine guerre de succession. Profitant des divisions, de leur armement supérieur, et de la crédulité des Incas (pour lesquels le mensonge était un crime majeur), ils parvinrent à vaincre le plus puissant empire de l'époque, 20 millions d'habitants sur une territoire de 2 millions de kilomètres carrés (l'Espagne n'ayant que 7 millions d'habitants à cette époque).

Conséquence des massacres, de la réduction en esclavage, de l'apparition de maladies nouvelles comme la variole, et de la destruction de l'organisation sociale, plus de 90% de la population disparu en moins d'un siècle.

L'exemple de Potosi

Une mine à Potosi

Mais le malheur des populations indigènes ne s'arrêta pas après la conquête. Tout d'abord par le pillage de l'or des Incas (surtout au Pérou, mais aussi en Bolivie, ou des trésors archéologiques des civilisations Inca ou Tiwanaku furent fondus par les colons). Au sujet de l'or, il convient de noter que ce métal, pour les Incas et la civilisation de Tiwanaku, vénéré pour sa couleur proche de celle du soleil, était utilisé pour décorer les bâtiments, revêtir les oeuvres d'art, et non stocké dans des coffres à l'abri de tous les regards.

Puis la découverte des mines d'argent de Potosi eut des résultats terribles sur la population. Le "Cerro Rico" de Potosi, situé à plus de 4000m d'altitude, fut la plus importante mine d'argent du monde. Pendant des siècles, 62 000 tonnes d'argent en furent extraites. Mais à quel prix pour les habitants ?

Les mines ont toujours été des endroits dangereux et pénibles. Et partout dans le monde, les mineurs sont bien souvent morts jeunes de l'exposition aux poussières et gaz toxiques, quand ils ne mourraient pas dans un accident. Mais à 4000m d'altitude, avec l'air déjà pauvre en oxygène, et par une température qui pouvait atteindre 50 degrés à certains endroits de la mine, l'espérance de vie d'un mineur ne dépassait pas 5 ans. Et lorsque les espagnols se mirent à utiliser du mercure pour extraire l'argent, elle chuta encore.

Exraction chimique et mécanique des minerais

Les 62 000 tonnes d'argent coûtèrent 8 millions de vies humaines. Les indigènes furent déplacés depuis toute la Bolivie, emmenés à Potosi où ils mourraient en quelques années. De nombreux esclaves africains connurent aussi ce terrible sort.

Mais ces 62 000 tonnes d'argent, servirent-elles à développer la Bolivie ? Bien sûr que non. Elles s'écoulèrent directement vers l'Espagne, renflouant les coffres de la couronne. Qui en dépensa la plus grande partie pour acheter des produits manufacturés en Angleterre ou en France, permettant ainsi le développement du capitalisme européen.

Notre richesse actuelle, à nous européens, provient, en partie, de ces 8 millions de victimes de Potosi. Et pourtant, nous réclamons à la Bolivie le paiement d'une dette ? Au prix de l'argent aujourd'hui, environ 400 euros le kilogramme, rien que l'argent de Potosi représente 24 milliards d'euros, soit plus de 6 fois la dette de la Bolivie. Je n'ose même pas calculer les intérêts cumulés au taux que le FMI impose aux pays qu'il "aide". Et ce n'est qu'une petite partie de ce qui fut pillé dans ce pays au cours des siècles. Alors, qui a une dette envers qui ?

Une stratégie de dépendance

Mais la cynisme de l'empire espagnol ne s'arrêtait pas là. Non seulement ils pillèrent l'ensemble des richesses naturelles du pays (ou du moins, celles qu'ils ont pu découvrir), mais ils créèrent, volontairement, les conditions pour maintenir leurs colonies dans un état d'éternelle dépendance.

Le commerce entre les colonies fut interdit. L'ensemble du commerce entre la région qui deviendra la Bolivie devait se faire uniquement avec l'Espagne. Et toute manufacture sur place de produits finis fut rendue impossible, quand elle n'était pas directement interdite. Ainsi, la bourgeoisie locale ne put faire fortune que sur le commerce avec l'Espagne et le pillage des matières premières, et non sur le développement d'un embryon de manufacture locale, comme le fit la bourgeoisie locale dans ce qui allait devenir les États-Unis.

L'indépendance de la Bolivie

La guerre d'indépendance

Célébration du bicentenaire de l'indépendance

Après plusieurs rebellions qui furent matées dans le sang par les espagnols, et l'écartèlement de quelques dirigeants comme Tupac Katari, la Bolivie commença sa guerre d'indépendance en 1809, dans le même mouvement que les autres pays du nord de l'Amérique du Sud, et la République de Bolivie fut proclamée en Août 1825.

La rôle joué par Simon Bolivar, le grand Libérateur, dans cette guerre d'indépendance fut tel qu'il donne même son nom au pays.

Le projet de Simon Bolivar

Statue de Simon Bolivar

Mais le projet de Simon Bolivar, qui était de créer une fédération des Républiques d'Amérique du Sud qu'il avait libéré (Vénézuela, Colombie, Panama, Équateur, Pérou, Bolivie), afin de leur permettre d'avoir un poids important, aussi bien face à l'Europe que face aux États-Unis du Nord, fut mis en échec par la bourgeoisie de ces pays (qui n'appréciait que peu les idées étranges de Simon Bolivar, comme son opposition à l'esclavage ou sa volonté de créer une éducation publique pour tous), et par les manipulations des États-Unis, qui ne souhaitaient pas voir l'apparition d'un rival.

Ce qui aurait pu être la Grande Colombie fut donc explosé entre de nombreux petits pays, permettant ainsi aux puissances coloniales de jouer du "diviser pour régner". Le découpage, arbitraire, sépara même des peuples comme les Aymaras ou les Quechua, partageant la même langue, la même culture et la même histoire, entre plusieurs pays.

Le néocolonialisme et les guerres impérialistes

Commémoration de la perte de l'accès à la mer

L'Amérique Latine émergea de ses guerres d'indépendance dans une situation difficile. Fragmentée en de nombreux petits pays, ne possédant aucune industrie locale, son économie entièrement tournée vers le commerce avec son ancien maître l'Espagne.

Dans ces conditions, les pays plus riches et plus puissants, les puissances européennes ou les États-Unis, purent maintenir ces pays dans un rôle de fournisseurs de matières premières, manipulant les pays latino-américains dans leur concurrence commerciale.

Par la corruption, le financement de coups d'État, le contrôle économique, le soutien à des groupes armés, et parfois même l'intervention militaire directe, les compagnies européennes ou états-unienne comme la Standard Oil ou la United Fruits contrôlèrent en réalité les pays. Les infrastructures comme les chemins de fer n'existaient que pour permettre l'exportation des matières premières. Et toute tentative de développement endogène fut stoppée dans l'oeuf.

Par exemple, la côté pacifique de la Bolivie était une région riche en salpêtre et en guano. Exploitée par des compagnies chiliennes, qui revendaient la matière première à l'Europe afin de servir d'engrais. Lorsque le président bolivien décida d'imposer une taxe de 5% sur les profits de la compagnie chilienne réalisés sur le sol bolivien, afin de financer le développement du pays, le Chili, armé et soutenu par la Grande-Bretagne, attaqua la Bolivie.

Malgré l'alliance de la Bolivie avec le Pérou, les pays andins ne purent résister à l'assaut du voisin du sud soutenu par la plus grande puissance de l'époque, le Royaume-Uni. La guerre coûta à la Bolivie son accès à la mer. Mais les vainqueurs, le Chili, endettés auprès de l'Angleterre, durent accepter des concessions aux compagnies anglaises à des taux très avantageux, faisant du Royaume-Uni le seul véritable gagnant de la guerre.

Un autre exemple est la guerre du Chaco, entre la Bolivie et le Paraguay, en 1932. Cette guerre, la plus meurtrière de l'Amérique du Sud au XXème siècle, qui fit plus de 100 000 morts, fut en réalité une guerre entre Standard Oil (l'actuelle Exxon-Mobil) et Shell Oil (l'actuelle Shell) pour le contrôle des gisements de la région. Elle laissa les deux petits pays exsangues.

Comme le disait Pablo Neruda dans son poème : « Ces empereurs obèses de New York sont des assassins souriant et suaves, qui achètent de la soie, du nylon, des cigares, des tyrans de pacotilles et des dictateurs. Ils achètent des pays, des peuples, des mers, des policiers, des députés, des régions éloignées où les pauvres économisent leur maïs comme les avares leur or. La Standard Oil les réveille, leur donne des uniformes, désigne quel frère est leur ennemi. Le paraguayen livre leur guerre, et le bolivien gaspille sa mitrailleuse dans la jungle. »

La Bolivie moderne

Le néo-libéralisme et les luttes

Homme à une victime de la guerre de l'eau

Après la chute des dictatures, en Amérique Latine, la démocratie retrouvée apporte beaucoup d'espoir aux peuples. Mais hélas, la période des années 1980 et 1990 est l'âge d'or du néo-libéralisme. Obéissant aux recettes du FMI et au « consensus de Washington », les prétendues démocraties vont tout privatiser, diminuer les dépenses sociales, et réprimer les inévitables protestations.

En 2000, la Banque Mondiale impose à la Bolivie de privatiser son eau. Le contrôle de l'ensemble de l'eau du pays passe dans les mains de la compagnie états-unienne Betchel, allant jusqu'à interdire aux habitants de récolter l'eau de pluie. Le prix de l'eau double.

Le population se révolte, partant de la ville de Cochabamba. La grève générale est décrétée, et des milliers de personne marchent sur La Paz. L'armée les intercepte violemment, provoquant des centaines de blessés et un mort. Mais la protestation se répand, l'ensemble des routes sont bloquées. Le gouvernement décrète l'état de siège, mais rien n'y fait. La loi de privatisation fini par être abrogée.

Plus tard, en 2003, un important gisement de gaz est découvert en Bolivie. Le gouvernement souhaite laisser les multinationales l'exploiter, en exportant le gaz brut directement vers le Chili. Une fois encore la population se soulève, réclamant que ce soit, pour une fois, les boliviens qui profitent de leurs ressources. Soit par une nationalisation, soit en raffinant le gaz sur place.

Comme lors de la « guerre de l'eau », la répression sera violente, l'armée ayant ouvert le feu sur les manifestants à plusieurs reprises, faisant plus de 500 blessés et près d'une centaine de morts. Le président est finalement contraint à démissionner, et le président suivant à organiser un référendum sur la question. À la question « Êtes-vous d'accord pour que l'État Bolivien récupère la propriété de tous les gisements d'hydrocarbures du sous-sol ? » le peuple bolivien répondra Oui à 92%.

L'importance de la feuille de coca

Un champ de coca

Un acteur majeur de ces deux « guerres », celle de l'eau et celle du gaz, peut sembler très surprenant pour nos yeux d'occidentaux : il s'agit du syndicat des cultivateurs de coca, dirigé par un certain Evo Morales Ayma.

La feuille de coca, en effet, joue un rôle très important dans la culture des peuples Aymara et Quechua, les deux principales cultures qui composent la population actuelle de la Bolivie, pays dont plus de 60% de la population se revendique "indigène".

La feuille de coca tient en effet un rôle à la fois religieux, car il s'agit de la plante avec laquelle on effectue les offrandes à Pachamama, notre Mère la Terre, culturel et médicinal. La consommation traditionnelle de la feuille de coca (par mastication ou en infusion) aide en effet à l'oxygénation du sang, effet très important lorsqu'on vit à 4000m d'altitude. Et elle facilite à la digestion, rendue elle aussi plus difficile par l'altitude.

Le problème est que la feuille de coca est aussi la matière première de la cocaïne. En raison de quoi les pays occidentaux, et en particulier les États-Unis, tentent d'obtenir l'éradication de la culture de la coca. Un peu comme si on interdisait la culture du raisin parce qu'on peut en faire de l'alcool...

Pour les boliviens, la feuille de coca, dont la consommation traditionnelle ne présente pas de risques pour la santé, bien au contraire, est un symbole culturel très fort, et ils n'acceptent pas la volonté "du Nord" d'éliminer la « feuille sacrée des Incas ». Pour les boliviens, la cocaïne est d'abord un problème des pays riches : elle ne peut être extraite de la feuille de coca qu'avec des produits chimiques compliqués fabriqués dans les pays industrialisés, et n'est consommée quasiment que dans les pays riches.

D'ailleurs, la stratégie d'éradication de la culture de coca en Colombie est un échec complet, sans même parler de son catastrophique bilan écologique et humain : la quantité de cocaïne produit ne fait qu'augmenter. Par contre, en autorisant la culture de la coca et les produits dérivés (maté, bonbons à la coca, farine de coca, ...) qui ne présentent pas de risques pour la santé, la Bolivie a pu permettre aux cultivateurs de coca de vivre de leur travail sans vendre leur produit aux trafiquants de drogue.

L'état de la Bolivie à l'entrée dans le XXIème siècle

Un panneau en faveur du MAS

La Bolivie, au début des années 2000, est le pays le plus pauvre d'Amérique Latine. Une grande partie de la population vit dans la misère, l'analphabétisme et l'absentéisme scolaire font des ravages, voir un médecin est une utopie irréaliste pour nombre de boliviens, les infrastructures sont vétustes ou inexistantes.

Et pourtant, le sous-sol de la Bolivie est riche, très riche : l'argent et l'étain de Potosi, le gaz naturel (la Bolivie ayant la deuxième plus grande réserve d'Amérique Latine après le Vénézuela), le lithium du salar d'Uyuni, etc. La Bolivie possède aussi une grande richesse en terme d'écosystèmes, entre les hauts plateaux andins et la forêt amazonienne. Mais ces richesses n'ont jamais profité au peuple bolivien, depuis l'arrivée des Espagnols il y a cinq siècles.

En plus de cette situation économique, deux autres phénomènes sont, à mon avis, importants pour comprendre la Bolivie d'aujourd'hui.

Le premier est la composition de la population : la majorité se revendique d'un peuple "indigène" (principalement Aymara ou Quechua pour les hauts plateaux andins, mais de nombreux autres peuples existent en Bolivie, en particulier dans les zones de la forêt amazonienne). Et malgré cinq siècles d'oppression et de discriminations, ils ont gardé leur identité. Jusqu'à il y a quelques années à peine, des compagnies de bus ou des salles de cinéma fermaient leurs portes aux personnes habillées en costume traditionnel indigène. Et pourtant... de nombreux habitants, y compris à La Paz et son jumeau El Alto, portent des costumes traditionnels. Et il n'est pas rare, dans les petits villages et même dans les villes de taille moyenne, d'entendre les autochtones, y compris les enfants, parler aymara ou quechua entre eux.

Le deuxième phénomène, lié à cette revendication de leur identité culturelle, est la persistance de l'esprit communautaire. Dans les villages ou les petites villes, bien que les habitants soient pauvres (ou peut-être en raison de cette pauvreté), ils pratiquent l'entraide, la propriété collective des terres, s'auto-organisent pour faire des travaux d'utilité publique comme la construction d'une digue ou l'acheminement de l'eau. Si un enfant devient orphelin, il sera recueilli par les autres habitants. Si une famille voit ses récoltes détruites, la communauté lui viendra en aide.

Le processus de changement

L'arrivée au pouvoir d'Evo Morales

Un panneau en faveur d'Evo

Après la guerre de l'eau (2000) et la guerre du gaz (2003), en 2005, la population, mobilisée et révoltée contre l'ordre néolibéral venu de Washington, élit dés le premier tour, à 54%, Evo Morales Ayma. Evo Morales est un Aymara. Un indigène. Le premier à accéder à la tête d'un État latino-américain depuis cinq siècles.

Mais il n'est pas une Rachida Dati ou une Rama Yade, dont l'identité ethnique n'est qu'un alibi et qui poursuit la même politique de régression sociale. Evo Morales a connu la misère. Certains de ses frères sont morts de faim. Il a travaillé dans les champs et gardé des troupeaux de lamas pendant son enfance. Puis, poussé à l'exil avec ses parents par des années de sécheresses ayant décimé les troupeaux, il devint cultivateur de coca.

C'est là qu'il devint un dirigeant syndical, respecté par les cultivateurs de coca. Et qu'il utilisa sa position pour soutenir activement les révoltes de la guerre de l'eau et de la guerre du gaz, faisant irruption dans la scène politique nationale.

À la suite de ces événements, il créa le MAS-IPSP. Mouvement vers le Socialisme - Instrument Politique pour la Souveraineté des Peuples. Le MAS n'est pas réellement un parti politique. C'est une coalition aux frontières parfois floues entre des partis politiques (dont le parti communiste bolivien), des syndicats, et de nombreuses personnes qui ont retrouvé l'espoir dans ce processus.

La Wiphala de Collasuyu

Evo Morales Ayma est donc élu Président de la Bolivie en 2005, lors d'élections "classiques". Mais, fait moins connu, la veille de son accession officielle au pouvoir à La Paz, un événement très important se produisit. Sur le site millénaire de Tiwanaku, devant la Porte du Soleil, les représentants des Ayllus du Qullana, décernèrent à Evo Morales le titre d'Apu Malku.

Ayllu, Qullana, Apu Malku ? Voyons ce que signifient tous ces noms provenant pour la plupart d'avant même l'Empire Inca. Un Ayllu c'est une communauté auto-organisée. Un réseau de famille vivant dans une région donnée, et qui travaille ensemble pour l'intérêt commun. À la tête de l'Ayllu est choisi un Malku (qui signifie Condor). Les Malkus se réunissent entre eux dans une zone géographique définie, afin de prendre ensemble des décisions affectant des zones plus larges, comme la répartition des productions ou l'entretien des réseaux de routes. Ce système d'organisation, voir de gouvernement régional, qui date d'avant même l'empire Inca, a perduré malgré la conquête.

À l'origine, les Malkus se réunissaient par région partageant la même culture. Il y avait par exemple le conseil de Collasuyu, la région Aymara, qui comprend le nord du Chili et de l'Argentine, la partie nord-ouest de la Bolivie, et la partie sud-est du Pérou. Plus récemment, les peuples Aymara et Quechua ont décidé de fusionner leurs systèmes de gouvernements traditionnels, donnant naissance à Qullana, la grande région peuplée d'Aymara ou de Quechua.

Qui est donc l'Apu Malku ? C'est le Malku Suprême. Le Condor, le prince, le chef suprême de de cette zone géographique.

Ainsi donc, Evo Morales Ayma, est non seulement élu Président de la République de Bolivie, mais il est aussi reconnu par le système de gouvernements traditionnels d'une vaste zone incluant des parties du Chili, de l'Argentine, du Pérou et bien sûr de la Bolivie, comme leur chef.

Bien que le pouvoir de l'Apu Malku soit totalement symbolique (il ne possède pas de police, pas d'armée, pas de tribunaux), cette situation n'est pas sans créer des problèmes avec les pays voisins. Et montre bien l'absurdité du découpage des frontières artificiel réalisé d'abord par les Espagnols, puis ensuite, par les guerres fratricides sponsorisées par l'occident. Et l'importance du rêve de Bolivar d'unir ces pays.

Une cérémonie Aymara

C'est quelque chose que j'ai pu sentir aussi près du lac Titicaca, en assistant à une cérémonie traditionnelle Aymara. Des Aymaras du Pérou sont venus à pied, à travers les chemins datant de l'Empire Inca, monter l'eau de la mer vers le lac Titicaca pour célébrer l'équinoxe de printemps. Ils redescendront l'eau du Titicaca à la mer pour l'équinoxe d'automne. Et dans leurs discours, ils parlaient de « nuestra Collasuyu ». Les frontières artificielles entre le Pérou et la Bolivie ne signifient rien pour eux. Et ils se reconnaissent dans Evo Morales, qui respecte Pachamama, et non dans Alan Garcia, président du Pérou, qui permet aux multinationales d'exploiter les mines sans aucune garantie vis à vis de l'environnement ou des peuples autochtones. Et qui décrète l'état de siège, envoyant l'armée tirer sur la foule, faisant une centaine de morts, quand les indigènes protestent. Mais pour la presse occidentale, Alan Garcia est un social démocrate modéré, Evo Morales un populiste radical. À peine d'hypocrisie.

La nouvelle Constitution

L'espoir : Evo

Dés son élection, Evo Morales Ayma lance le grand chantier qu'il avait promis, comme Hugo Chávez l'avait fait au Vénézuela : l'élection d'une Assemblée Constituante afin de rédiger une nouvelle Constitution, tournant le dos au néo-libéralisme et garantissant les droits des peuples indigènes.

Lors de l'élection de l'Assemblée Constituante, le MAS remporte 60% des suffrages. Mais l'opposition, exigeant que toute mesure soit adoptée à une majorité des deux tiers, tente de saboter le processus.

Le peuple se mobilisera une fois de plus, bloquant les routes, allant jusqu'à la grève de la faim. À laquelle Evo Morales participera, à ma connaissance, la première fois dans l'histoire qu'un chef d'État en exercice entamera une grève de la faim. Après de nombreuses concessions (comme la limitation du nombre de mandats du président, non voulu par la majorité du MAS, mais acceptée en concession à l'opposition), la nouvelle Constitution sera proposée en référendum. Le "Oui" l'emporte à 61%, avec une participation de plus de 90%.

Le processus de changement c'est la vie

Que contient cette nouvelle Constitution ? Un grand nombre de nouveautés intéressantes, pour certaines inspirées des nouvelles Constitutions du Vénézuela ou de l'Équateur, dont je ne citerai que quelques unes par soucis de concision :

  • le changement du nom du pays en « État Plurinational de Bolivie » ;
  • la reconnaissance de la Wiphala, le drapeau formé de petits carrés aux couleurs de l'arc-en-ciel qui était le drapeau du Collasuyu sous l'Empire Inca, au même titre que le drapeau tricolore rouge-jaune-vert ;
  • la reconnaissance du droit à la paix, l'interdiction du recours à la guerre sauf pour se défendre et de la présence de bases militaires étrangères ;
  • l'interdiction de la fabrication, de l'utilisation, ou de la présence sur le sol bolivien d'armes biologiques, chimiques ou nucléaires ;
  • la reconnaissance de 36 langues indigènes comme langues officielles ;
  • l'interdiction de privatiser les ressources naturelles : minerais, hydrocarbures, biodiversité ou l'eau ;
  • la reconnaissance d'un caractère constitutionnel à tout traité relatif aux Droits de l'Homme ratifié par l'État de Bolivie ;
  • le droit à l'eau, à l'alimentation, au logement, à l'éducation gratuite et à l'accès gratuit au système de santé ;
  • le droit de vote pour les étrangers aux élections locales ;
  • la reconnaissance des droits des peuples indigènes ;
  • le droit à un environnement sain, y compris pour les générations futures, ainsi que l'obligation de protéger la biodiversité ;
  • la possibilité de révoquer tout élu, à mi-mandat, via un référendum ;
  • la reconnaissance d'une économie plurielle, composée du secteur public, du secteur privé, du secteur communautaire et du secteur coopératif ;
  • la reconnaissance de la propriété individuelle, collective ou communautaire sur la terre, mais l'interdiction du latifundisme, limitant à 5000 hectares la taille de tout terrain privé.

La réélection d'Evo Morales

Homme à une victime de la guerre de l'eau

Suite à l'approbation de le nouvelle Constitution en 2009, de nouvelles élections générales sont organisées, afin d'élire les pouvoirs du nouvel État Plurinational de Bolivie. Evo Morales est réélu avec 64% des voix, et le MAS remporte les deux tiers de la Chambre des Députés et du Sénat. Et lors des élections régionales d'avril 2010, le MAS remporte 6 des 9 régions de la Bolivie.

L'engouement pour le MAS n'est pas uniquement électoral. Dans tout le haut-plateau andin, et dans le Chapare (la région où Evo Morales était cultivateur de coca), le soutien populaire pour le MAS est impressionnant. Les drapeaux du MAS (bleu, blanc et noir) ou les Wiphala (signe d'un soutien au processus de changement) flottent aux fenêtres des maisons, sur les voitures, ... le simple fait d'entrer dans une boutique avec une Wiphala sur son sac à dos, et de répondre "apoyamos a Evo" ("nous soutenons Evo") au regarde interrogatif du commerçant permet d'avoir au pire un grand sourire, au mieux une réduction (que nous avons toujours refusée).

Le comportement de l'opposition

Assez de massacrs ! Protestation contre l'opposition

Mais malgré la très forte popularité d'Evo Morales, ses scores électoraux impressionnants (un Président réélu à 64% au premier tour, ce n'est pas chez nous qu'on verrait ça... en tout cas, pas avec les présidents que nous avons eu jusque là), l'opposition ne désarme pas.

En Bolivie elle possède un atout de poids : elle est concentrée, géographiquement, dans une zone nommée la "media luna", à l'est du pays. Cette zone, contenant les villes de Santa Cruz et Sucre, est la plus riche, en particulier en gaz naturel. Contrairement à un pays comme le Vénézuela ou l'Équateur, ou l'opposition et le soutien au gouvernement sont répartis géographiquement, en Bolivie, des départements vont voter à près 80% pour le MAS (La Paz, Oruro, Potosi), et d'autres à près de 60% pour l'opposition (Santa Cruz, Beni).

Cette opposition a donc trouvé un cheval de bataille : l'autonomie. Nous y reviendrons par la suite. Mais pour l'instant, signalons que l'opposition, qui était au gouvernement jusqu'en 2005 et qui jusque là n'avait jamais parlé d'autonomie ou de décentralisation, a été subitement frappée par un éclair d'autonomisme. Tant qu'ils contrôlaient l'État national, l'autonomie ne leur aurait servi à rien. Mais maintenant qu'ils ne le contrôlent plus, ils crient au centralisme et veulent l'autonomie. L'autonomie ? C'est à dire, en particulier, la possibilité de garder pour eux les richesses du gaz naturel.

Pour soutenir ces mouvements d'autonomie, qui ne sont rien d'autres qu'une volonté de ne pas participer à la solidarité nationale, se sont créés des « comités civiques ». Le plus célèbre, celui de Santa Cruz, la ville la plus riche du pays. Qui voit-on dans ces « comités civiques » ? Des descendants de conquistadors, fiers de l'être, qui refusent de voir des « indiens » dans les mêmes universités que leurs enfants. Des anciens nazis, ou leurs descendants, réfugiés là après la seconde guerre mondiale, tel Klaus Barbie, et qui ont apporté leur savoir-faire aux dictatures militaires des années 1960 et 1970. Des grands propriétaires terriens, qui pratiquaient encore l'esclavage jusqu'à ce qu'Evo Morales n'intervienne, et qui sont bien sûr opposés à la réforme agraire. Et une classe moyenne apeurée par ce que disent les médias, comme quoi leurs enfants vont leur être enlevés pour être envoyés à Cuba, ou que les indiens vont venir se venger des brimades subies pendant cinq siècles.

Cette opposition se prétend respectable, de centre-droit, devant la presse internationale. Le quotidien « Le Monde » va jusqu'à faire son éloge. Mais en réalité, elle défile avec la croix gammée. Elle pratique les ratonades, la chasse à « l'indien ». Des militants du MAS ont encore été assassinés pendant la dernière campagne électorale.

Dans le département de Pando, contrôlé par l'opposition jusqu'au mois d'avril, le préfet (qui est élu, en Bolivie), a même envoyé l'armée tirer sur les paysans qui soutenaient Evo Morales, le 11 septembre 2008, faisant 18 morts.

Cette opposition a un allié de poids : les média. En Bolivie comme ailleurs, ils sont détenus par des grands multinationales, fondamentalement opposées au gouvernement d'Evo Morales. Et multipliant les mensonges et les manipulations, elle tente de créer un climat de peur face au processus de changement. Et ne rate pas une raison, parfois des plus absurdes, de critiquer le gouvernement. En feuilletant un journal à l'hôtel, j'ai pu voir l'éditorial d'un quotidien : le gouvernement d'Evo Morales a organisé les élections régionales pendant le week-end de Pâques, c'est la preuve qu'il travaille pour Satan !

Quelques réalisations du gouvernement

Affiche célébrant le bon « Juana Azurduy »

Malgré cette opposition, violente, le gouvernement d'Evo Morales a pu réaliser de nombreux progrès en quelques années.

La première mesure fut la nationalisation du gaz naturel. Cette nationalisation ne s'est pas faite en expulsant les multinationales, car la Bolivie ne possède pas les compétences et les technologies pour exploiter son gaz elle-même. Evo Morales s'est contenté de modifier les rôles. Avant, les compagnies étaient propriétaires du gaz, et versaient un impôt de 20% au gouvernement.

Désormais, c'est l'État qui est propriétaire du gaz, et qui décide à qui le vendre, à quel prix, dans quelles conditions. Et qui rémunère, à hauteur de 20% du prix de vente, les compagnies qui assurent le service d'extraction. L'État a donc multiplié par 4 les revenus qu'il tire de l'exploitation du gaz naturel.

Qu'a-t-il fait de cet argent ? Il a d'abord créé trois prestations sociales. La « renta dignidad », versée à toute personne âgée de plus de 60 ans, permettant de sortir de la misère les personnages âgées de Bolivie. Le bon « Juancito Pinto », versé à tout enfant allant à l'école, réduisant très fortement le travail des enfants, leur permettant d'aller à l'école et d'acheter les fournitures scolaires. Et le bon « Juana Azurduy » versé aux femmes enceintes sur la fin de leur grossesse, leur permettant d'arrêter de travailler et de consulter un médecin.

En parallèle, avec l'aide de Cuba, et sur le modèle de ce qui avait été fait au Vénézuela, un programme d'alphabétisation massif a été lancé. Au total, 1.2 million de personnes furent alphabétisées. La Bolivie a rejoint Cuba et le Vénézuela parmi les rares pays d'Amérique Latine « libres d'analphabétisme » selon l'UNESCO. Les difficultés ont été fortes, car il fallu traduire la méthode d'alphabétisation « Yo si puedo » dans de nombreuses langues indigènes. Mais la volonté politique et la mobilisation de la population ont permis d'aboutir au résultat voulu.

Et la Bolivie, après avoir rejoint l'ALBA (Alliance Bolivarienne des peuples de notre Amérique), a participé activement à la « Mision Milagro » lancée par le Vénézuela et Cuba, rendant la vue à plus d'un million de latino-américains.

Les nationalisations ont aussi eu lieu dans d'autres domaines. Par exemple, l'opérateur de télécommunications Entel a été nationalisé récemment. Conséquence : un plan de développement des régions isolées vient d'être lancé. Et sur l'Île du Soleil, au milieu du lac Titicaca, j'ai pu assister au discours du nouveau président d'Entel, annonçant que l'accès à Internet était désormais un droit de tous les boliviens, et qu'en vertu de quoi, même sur cette île, Entel allait faire le nécessaire pour fournir un accès Internet d'ici un an. Voilà l'une des différences entre le service public et des compagnies privées : le service public est là pour apporter à un service à toute la population, y compris dans les zones reculées où fournir ce service n'est pas « rentable ». Alors que chez nous on privatise La Poste, malgré l'opposition massive de la population (plus de 70% d'après les sondages).

En plus des nationalisations d'entreprises existantes, la Bolivie tente aussi, avec l'argent du gaz naturel, de développer une économie endogène. Qu'est-ce qu'une économie endogène ? C'est une économie qui fourni des services ou biens à la population locale, à partir de matières premières produites localement et transformées localement, par la population elle-même. Tout l'opposé du modèle néolibéral où un produit fait trois fois le tour du monde avant d'arriver au consommateur, provoquant un gaspillage de ressources important, et permettant aux multinationales de profiter de la main d'oeuvre la moins chère et des impôts les plus bas.

Inauguration de l'usine d'agrumes

Au Chapare, j'ai pu assister à l'inauguration d'une usine de transformation des agrumes en jus. Le Chapare, au climat tropical, est un grand producteur d'agrumes. Mais jusqu'à présent, les fruits étaient vendus bruts, aux prix ridiculement bas du marché, retraités par exemple au Chili, et réimportés ensuite, bien plus cher évidemment. Cette usine de transformation, financée par l'Alba, a été inaugurée en présence d'Evo Morales, de l'ambassadeur du Vénézuela et de celui de Cuba. Elle appartient à l'entreprise publique « Lacteos de Bolivia ».

Comme l'a dit Evo Morales dans son discours (je cite de mémoire) : « Auparavant, ici, au Chapare, que voyait-on du gouvernement ? La police, la répression, l'éradication de la coca. On voyait le gouvernement dans nos blessés et nos morts. Maintenant, le gouvernement c'est la "renta dignidad", c'est le bon "Juacinto Pinto", le gouvernement il construit des usines, il développe le pays. »

Les objectifs sont nombreux : réduire le transport et donc la pollution, acheter les matières premières à des prix décents, créer des emplois au niveau local, réduire la dépendance alimentaire, et... fournir des produits aux écoles du coin. Car « Lacteos de Bolivia », service public, pratique une forme de péréquation tarifaire : au lieu de verser des dividendes à des actionnaires, elle utilise une partie de ses bénéfices pour fournir des produits (yaourt actuellement, et bientôt jus de fruits), gratuitement, aux écoles. Permettant aux enfants, y compris les plus pauvres, de recevoir une alimentation saine. Le coût pour l'État est bien plus faible que d'acheter un produit équivalent à une entreprise privée, produisant à l'étranger, payant des frais de transports et des dividendes à ses actionnaires.

L'État plurinational et la décentralisation

Une communauté indigène

La nouvelle Constitution défini la Bolivie comme un État Plurinational. Les différentes cultures et les différents peuples qui constituent la Bolivie sont reconnus comme des Nations, leur langue, leur culture, leurs traditions sont respectées par le nouvel État.

Comme je l'avais dit plus haut, ces langues sont loin d'être des langues mortes : dans la rue des villages et villes de taille moyenne, les habitants, y compris les enfants, parlent l'aymara ou le quechua. Dans les grandes villes comme La Paz ou El Alto, plus cosmopolites où les différents peuples se mélangent, le castillan sert de langue commune. Les coutumes et traditions sont aussi respectées, et il ne s'agit pas de folklore à touristes. Lors de la cérémonie Aymara dont j'ai parlé plus haut, nous étions les seuls touristes, les participants étaient les habitants de la petite ville de Copacabana et de la communauté de l'île du Soleil.

La nouvelle Constitution prévoit une autonomie pour les communautés indigènes. Il s'agit de respecter leur mode de gouvernement traditionnel, comme les Ayllus. Les terres récupérées par la réforme agraire sont souvent données aux communautés. Nous avons pu voir, par exemple, une communauté entrain d'améliorer le chemin menant à une chute d'eau, et d'y construire un mirador pour les touristes. Moyennant la somme d'un boliviano (environ 11 centimes d'euro) de frais d'entrée, qui servira à d'autres travaux dans le village, d'entretien de routes, de construction de citerne, d'aménagement d'école. Chacun y met un peu du sien.

Mais cette autonomie, comme toute forme de décentralisation, comporte aussi une part de risque : briser la solidarité nationale. Quand en France, la décentralisation à la Raffarin fait passer le paiement du RMI de l'État aux départements, sans compenser intégralement cette dépense, c'est la solidarité nationale qui est cassée, les départements pauvres comme la Seine-Saint-Denis, ayant peu de revenus locaux et beaucoup de RMIstes sont les premières victimes.

Le salar d'Uyuni

C'est ce type d'autonomie que les séparatistes de Santa Cruz demandent. Pouvoir garder pour eux les richesses du gaz, et non "gaspiller" cet argent pour permettre aux enfants pauvres d'El Alto d'aller à l'école.

À ce sujet, le lithium du désert de sel d'Uyuni, le nouvel "or blanc" de la Bolivie, est intéressant. Le MAS désire que l'exploitation de ce lithium profite à l'ensemble du pays, comme pour le gaz. Et serve à financer l'éducation, la santé, le développement d'infrastructure, l'industrialisation du pays. Le « comité civique de Potosi », composé de l'opposition, demande que ce soit surtout le département de Potosi (sur lequel se situe la plupart du salar, aussi en partie sur le département d'Oruro) qui bénéficie de cet argent.

Les électeurs ont tranché. Aux élections régionales, MAS a remporté le département de Potosi avec 66.8% des voix. Les habitants de Potosi n'ont pas refusé de participer au développement du pays, ils ont accepté que toute la Bolivie profite du lithium, tout comme eux profitent actuellement du gaz.

La Bolivie et l'écologie

Que la nature est belle...

L'an passé, Evo Morales Ayma a reçu un prix, décerné par l'Assemblée Générale de l'Organisation des Nations Unies. Celui du « défenseur de notre Mère la Terre ». En raison de son engagement de toujours en faveur de l'écologie, de ce que les boliviens nomment « les droits de notre Mère la Terre ».

Depuis l'époque Inca, et même avant, les peuples du haut plateau andin, comme les peuples de l'Amazonie, ont toujours été très respectueux de la nature, la vénérant comme une divinité. Les raisons à cela sont sans doute nombreuses, et les religions animistes ont existé en Europe aussi.

Mais il y a quelque chose qui frappe un européen de passage par les Andes : la nature y est tout simple grandiose. Tout est plus grand que chez nous. Un col à 4800m, la hauteur de notre Mont Blanc, est une chose banale. Le lac Titicaca réduit notre lac Lémant à une simple flaque d'eau. Les arbres, les insectes, les fleurs, les animaux, tout est plus grand que chez nous. À la fois plus merveilleux et plus dangereux. Le soleil des Andes brûle la peau et les yeux, mais dés qu'il se couche, le froid de la haute altitude survient très vite.

Il n'est pas étonnant, dans cette situation, que les habitants vénèrent la nature, le Soleil, la Terre. Cette vénération a survécu, partiellement, à l'évangélisation. Les boliviens sont catholiques, presque tous, et pour la plupart pratiquant. Mais ils vénèrent aussi, en même temps, Pachamama. Leur conception est « nous n'héritons pas la Terre de nos parents, nous l'empruntons à nos enfants ».

...si belle...

Cette conception des choses, philosophique et spirituelle, est renforcée par les conséquences pratiques de la pollution. Car les premières victimes du dérèglement climatique ne sont pas les habitants des pays riches, mais ceux des pays pauvres. Aggravation des cyclones, des inondations, des sécheresses. En Bolivie, il suffit de regarder les sommets jadis blancs et désormais marrons, les glaciers ayant fondus au cours des dernières décennies, pour que personne ne soit « climato-sceptique ».

Les conséquences, souvent désastreuses, de la pollution pratiquée par les pays riches sur les pays pauvres, le gouvernement bolivien les nomme la « dette climatique ». Et ils exigent que les pays riches, qui ont pollué pendant un siècle, payent leur dette, en aidant les pays pauvres à résister aux conséquences de cette pollution.

Après le terrible échec de Copenhaque, où une déclaration ne contenant que des bonnes intentions vides de toute conséquence, rédigée par quelques pays riches, a été imposée à tous (mais les pays de l'Alba ont refusé de la signer), Hugo Chávez a déclaré « si le climat était une banque, ils l'auraient déjà sauvé ! »

...peut-on accepter qu'elle soit détruite ?

Evo Morales, lui, a convoqué un sommet des peuples à Cochabamba. Puisque les gouvernements refusent de prendre leur responsabilité historique afin d'assurer la protection de notre Mère la Terre et des générations futures, que les peuples passent outre les gouvernements.

Ce sommet des peuples a eu lieu la semaine du 19 avril. Plus de 20 000 personnes y ont participé, et ce, malgré l'éruption du volcan islandais ayant empêché la plupart des délégations européennes de s'y rendre. Les seuls chefs d'État à faire le déplacement furent, en plus d'Evo Morales, Hugo Chávez du Vénézuela et Rafael Correa d'Équateur.

Ce sommet a proposé deux initiatives importantes :

- l'organisation d'un référendum mondial demandant que des mesures soient prises afin de protéger la planète, avant qu'il ne soit trop tard ;

- la création d'un Tribunal Mondial pour les crimes contre l'environnement, sous l'égide de l'ONU, similaire à la Cour Pénale Internationale, capable de juger et de condamner des individus, États ou sociétés qui commettent des crimes contre l'environnement.

Conclusion

Le Che aux couleurs du MAS

Dans ce contexte de double crise mondiale, crise économique et crise écologique, plus que jamais, ce qui se passe en Amérique est source d'espoir et d'inspiration. Ces pays, martyrisés par cinq siècles de colonialisme et de néocolonialisme, se réveillent enfin, et proposent un autre modèle que celui fondé sur le chacun pour soi, la compétition de tous contre tous, le consumérisme et l'accumulation de richesse.

Les succès importants de ces gouvernements se réclamant du « socialisme du XXIème siècle », qui se sont regroupés dans une alliance nommée l'Alba, dans la lutte contre la pauvreté, pour la souveraineté alimentaire, le développement durable, sont un encouragement fort. Plus que jamais, comme l'ont encore dit Evo Morales et Hugo Chávez au sommet de Cochabamba, pour sauver la planète et vaincre la misère, il est nécessaire de dépasser le capitalisme.

Ce ne sera pas facile. Alors qu'attendons-nous pour nous y mettre, ici aussi ?