Jean Ferrat, à l'âge de onze ans, tu as vu ton père partir. Ils étaient vingt et cent, ils étaient des milliers, nus et maigres, tremblants, dans ces wagons plombés. Ils ne devaient jamais plus revoir un été[1]. Toi même, tu n'as réchappé à l'abominable sort que te réservait la barbarie nazie, que caché par des résistants communistes, ceux-là qui avaient combattu partout la bête immonde, des brigades d’Espagne à celles des maquis.

Toute ta vie, tu es resté fidèle à l'idéal de ceux qui ont risqué leur vie pour sauver la tienne. Mu par ton amour sauvage pour toute l'humanité, toi qui rêvais qu'ensemble se fiancent, dans une même espérance, socialisme et liberté, en groupe en ligue en procession, et puis tout seul à l'occasion, tu étais de ceux qui manifestent. De grèves en révolutions, tu n'as fait que penser aux autres.

Tu définissais ton art comme un combat, toi qui ne chantais pas pour passer le temps, toi qui affirmais moi si j'ai rompu le silence, c'est pour éviter l'asphyxie.

Malgré le succès et la richesse, tu es resté fidèle à toi-même. Tu gagnais des millions, et combattais à ton façon, leur bien-aimé système, en pensant toujours à ceux qui ne possèdent en or que leurs nuits blanches.

Le plus triste à mes yeux n'est pas ton départ, car hélas, c'est notre destin à tous. Le plus triste à mes yeux, c'est que tu n'aies pas vu voir ton rêve se réaliser avant de partir. Ce rêve que tu exprimais ainsi Ah, qu'il vienne au moins le temps des cerises, avant de claquer sur ton tambourin, avant que j'aie dû boucler mes valises et qu'on m'ait poussé dans le dernier train.

Tous les combats les plus justes ont été les tiens. De ceux qui se levèrent pour la Commune, cet espoir mis en chantier, cette étoile au firmament, aux marins du Potemkin, mon frère, mon ami, mon fils, mon camarade, tu ne tireras pas sur qui souffre et se plaint.

Tu chantais l'Espagne martyrisée par Franco, Si ta voix se brisa, voilà plus de vingt ans, elle résonne encore Federico García. Voilà plus de vingt ans, camarades, que la nuit règne sur Grenade., tu reprenais le lancinant message que Mandela dans sa cage lançait d'Afrique du Sud.

Quand l'espoir s'est vu noyer dans le sang au Chili, tu affirmais tous les hommes sont égaux et l'injustice rebelle Paris ou Santiago, te désolant Pablo mon ami qu'avons-nous permis ? L'ombre devant nous s'allonge s'allonge., demandant au peuple chilien, verras-tu sur ton histoire planer l'aigle des Yankees ?.

Toujours porteur d'espoir, tu nous rappellais que c'est du cœur de la nuit noire qu'on peut voir l'aube se lever.

Perdant avec satisfaction vingt ans de guerres colonialistes, pendant que cent mille Français allaient mourir en vain contre un peuple luttant pour son indépendance, tu dénonçais si justement les guerres du mensonge, les guerres coloniales. Et les Jean d'Ormesson, qui, quand il les approuvait à longueur de journal, sa plume signait trente années de malheur.

Écologiste bien avant que ce ne soit la mode des émissions de TF1, tu te demandais dés 1962 si pour les enfants des temps nouveaux, restera-t-il un chant d'oiseau ?

Champion de l'humanisme clamant haut ton athéisme, féministe convaincu, tu affirmais la femme est l'avenir de l'homme, et tu dénonçais toujours ces temps de Moyen Age où les religions font rage, condamnant l'usage de la contraception et tous qui utilisaient l'image d'Eve et la pomme, pour prétendre qu'une femme honnête n'a pas de plaisir.

Antimilitariste, tu dénonçais le bruit des bottes et l'ordre en kaki, tu criais halte à la course au néant. Tu devenais dingue qu'on nous demande sans cesse t'as pas 100 balles pour le cancer, t'as pas 100 balles pour le SIDA, alors que pendant c'temps-là 500 milliards partaient en fumée, 500 milliards aux militaires, 500 milliards foutus en l'air.

Mais malgré ton pacifisme viscéral, tu étais bien conscient de la nécessité, dans des circonstances extrêmes, de prendre les armes, comme ces soldats aux consciences civiles : artisans et ouvriers, ils se battaient pour la Commune, en écoutant chanter Potier. C'étaient des fédérés qui plantaient un drapeau, disputant l'avenir aux pavés de la ville.

Ou ces guérilleros, qui, avec comme drapeau l'espoir, ont pris le parti de vivre pour demain, ont pris le parti des armes à la main, et ont chassés les Batista et les Somoza d'Amérique Centrale. Face au blocus criminel des États-Unis, tu criais Cuba Si !

Défendant éternellement l'esprit des Lumières, cette petite flamme au cœur du monde entier, qui éclaire toujours les peuples en colère, en quête de justice et de la liberté, tu étais un partisan de la raison, désirant apprendre à voir les choses et leur pourquoi et leur comment, apprendre à voir le monde avec ces hommes d'aujourd'hui dont les rêves aux nôtres se fondent à l'infini.

Toujours lucide, ta proximité idéologique avec le PCF ne t'as jamais empêché de dénoncer les crimes de l'URSS, dont le le socialisme était une caricature. Et comme tu le disais, si les temps ont changé, des ombres sont restées j'en garde au fond du coeur la sombre meurtrissure. Dans ma bouche à jamais le soif de vérité.

Tu savais réaliser une si difficile synthèse entre ton amour des genêts de Bretagne aux bruyères d'Ardèche, et de cet air de liberté au-delà des frontières, définissant ta France d'une manière à la fois si locale et si universelle qu'elle renvoie l'immonde débat d'Eric Besson au caniveau qu'il n'aurait jamais dû quitter.

Tes analyses politiques, toujours pertinentes, ont dénoncé très tôt les terribles dérives que nous subissons actuellement de plein fouet.

Tout d'abord cette dérive fascisante qui frappe la France, rappelant qu'on sait comment ils opèrent pour transformer les esprits, les citoyens bien pépères en citoyens vert-de-gris, et te lamentant parfois je crois revoir sur du papier jauni, la photo de Pétain dans mon verr' de Vichy.

Ensuite, cette financiarisation de l'économie, bien avant la crise, en te riant de ces nouveaux rois mages qui n'ont messie ni message autre que des cours boursiers et que nulle ambition ne mène pour notre aventure humaine qu'un rêve de boutiquier.

Mais aussi ces autres dérives, comme celle des Cohn Bendit, jadis soixante-huitard, désormais chantre de l'eurolibéralisme, qui ont troqué leurs idéaux contre un petit attaché-case et qui pour établir la justice s'en remettent à la charité.

Et surtout, celle de cette gauche qui renonce à ses valeurs, qui nous dit qu'il fallait prêcher le sacrifice à ceux qui n'ont pas pu s'ouvrir un compte en Suisse, qu'il ne faut plus rêver et qu'il est opportun d'oublier nos folies d'avant quatre-vingt-un.

Face à ceux qui prétendent que toute espérance est sans lendemain, que rien ne servirait de se battre pour un monde à visage humain, que pareils aux autres animaux nous n'aurions d'autre choix pour vivre que dans la jungle ou dans le zoo, tu nous as toujours rappelé songez à tous ceux qui mirent leurs doigts vivants leurs mains de chair dans l'engrenage, pour que cela change et songez à ceux qui ne discutaient même pas leur cage. Est-ce qu'on peut avoir le droit au désespoir, le droit de s'arrêter un moment ?

La jungle, c'est ce capitalisme libéral, le zoo, le goulag soviétique. Le Front de Gauche, que tu soutenais quelques jours avant ton si tragique décès, n'a d'autre objectif que celui-là : dans ce monde à la dérive affirmer qu'il y a d'autres choix pour vivre que dans la jungle ou dans le zoo, proposer un autre avenir qu'il faut qu'on réinvente, pas à pas, humblement, un bonheur inventé définitivement.

Moi qui fait partie de ceux qui ne savent pas nager dans la société des rapaces et des gangsters autorisés, je te devais cet hommage, cher Jean, que j'espère fidèle à tes valeurs. Je ne te dirais pas « repose en paix », car pas plus que toi je ne crois à la vie après la mort.

Mais quel meilleurs hommage pourrais-je te rendre que te promettre que, comme toi, je ne vais pas vouloir retourner ma veste ni me résigner comme un homme aigri ?

Je te promets, cher Jean, qu'il viendra ce jour, dont tu parlais : défiant à jamais et l'espace et le temps, le jour où j'entendrai reprendre ma romance, dans la réalité de la foule chantant : Nous ne voulons plus de guerre ! Nous ne voulons plus de sang !

Tu disais Le drame il faut savoir y tenir sa partie et même qu'une voix se taise. Sachez-le toujours le chœur profond reprend la phrase interrompue. Tes chansons seront reprises, par tous ceux qui, comme toi, comme moi, comme tant d'autres, resteront fidèle à l'esprit qu'on a vu paraître avec la Commune et qui souffle encore au cœur de Paris.

Face à notre génération et face aux autres générations, je déclare avec Aragon, comme tu le faisais, que le poète a toujours raison, camarade.

Notes

[1] Tous les passages en italiques sont des paroles de chansons de Jean Ferrat, les temps et les personnes parfois ajustés pour la cohésion grammaticale.