Économie, croissance, décroissance ?

Rôle et statut de l'économie

Premier constat : l'économie, c'est à dire la production et l'échange de richesses, est devenue le critère de référence absolu pour beaucoup. Certes, l'économie est importante. Pour mener une vie agréable, il est nécessaire d'être bien nourri, d'avoir un toit sous lequel dormir, et d'avoir accès aux outils matériels qui nous permettent d'assouvir, au moins en partie, nos désirs, nos envies et notre curiosité.

Mais cette économie, qui devrait être un moyen d'arriver à une fin (par exemple, comme le disait Bolivar, « donner à chacun la plus grande quantité de bonheur possible »), mais un moyen parmi d'autres, est devenu un but en soi. On compare les pays par PIB, on considère que la récession est quand l'activité économique décroît. Certes, il est beaucoup plus difficile de mesurer le bonheur ou l'émancipation que de mesurer l'activité économique.

Un exemple de cette obsession économique concerne la réduction du temps de travail, et son opposé, l'absurde « travailler plus pour gagner plus ». La réduction du temps de travail (les "35H" par exemple) est considérée sous le seul aspect économique : est-ce que cette réduction a contribué ou non à la réduction du chômage sous le gouvernement Jospin ? La réponse est sans doute oui, mais c'est une fausse question. Le but de la réduction du temps de travail ne devrait pas être de réduire le chômage, même si en effet, « travailler moins pour travailler tous » est une approche valable. Le but de la réduction du temps de travail est de permettre à chaque personne d'avoir plus de temps à consacrer à des activités librement choisies, que ce soient des loisirs, s'occuper de ses enfants, s'instruire, participer à une activité associative, ou même tout simplement se reposer.

L'amélioration des technologies permet de produire plus de richesses dans le même temps de travail. Qu'une partie de ce gain se traduise par une augmentation des richesses matérielles peut en effet contribuer à l'amélioration des conditions de vie, même s'il faut voir les conséquences environnementales comme nous le ferons plus loin. Mais il est tout aussi important, si ce n'est plus, en terme d'amélioration des conditions de vie, d'émancipation humaine, d'utiliser ces gains pour donner à chacun d'avantage de temps libre.

Croissance ou décroissance ?

J'en arrive donc à une question qui divise souvent les écologistes : faut-il parler d'une autre forme de croissance (durable, verte, propre, ...) ou au contraire de décroissance ?

La possibilité d'une croissance éternelle

L'argument souvent utilisé par les partisans de la décroissance est qu'il n'est pas possible de produire toujours plus alors que les ressources naturelles sont elles limitées. Cet argument est partiellement vrai, mais scientifiquement parlant, il ne tient pas, pour deux raisons.

La première raison est qu'il existe un domaine, de plus en plus large, dans lequel la croissance peut être éternelle sans que cela ne pose aucun problème écologique, c'est le domaine de l'immatériel. Certes, le stockage impose la production de supports de stockage, mais c'est quelque chose de négligeable, quand on voit que l'ensemble des connaissances contenues dans une encyclopédie de la taille de Wikipedia tient dans une carte mémoire de quelques grammes. La somme de la connaissance humaine ne fait qu'augmenter, ainsi que la somme des biens immatériels, livres, musique, films, logiciels. Et avec l'ère du numérique, c'est non seulement la quantité totale des richesses immatérielles, mais aussi la quantité de ces richesses que chaque personne peut posséder qui ne connaît plus d'autres limites que la création artificielle de la rareté mise en place par le système de restriction de copie en vigueur. Je ne développerai pas plus à ce sujet, car j'ai déjà écrit d'autres articles dessus[1], et qu'il ne constitue pas le coeur de cet article.

La deuxième raison, qui concerne y compris les biens matériels, est que l'évolution des technologies permet de produire d'avantage de richesses matérielles sans augmenter l'impact de la production sur l'environnement (utilisation de ressources et pollution). Par exemple l'augmentation de l'efficacité des moteurs de voiture permet d'effectuer plus de kilomètres par an sans relâcher plus de CO2 dans l'atmosphère. La généralisation du recyclage, rendu de plus en plus efficace par les progrès techniques, peut permettre aussi d'augmenter la quantité des richesses matérielles produites tout en diminuant l'impact sur l'environnement.

À ce sujet, je tiens à rappeler l'importance d'avoir une position rationnelle sur la science et le progrès technique. Il est vrai que pendant longtemps, en particulier pendant l'âge d'or de la période industrielle, les forces progressistes, la "gauche", se sont laissées aveugler par la toute-puissance de la Science, négligeant les conséquences sur l'environnement de l'industrialisation massive et du productivisme. Mais à l'opposé, certains mouvements écologistes de nos jours ont des positions que je qualifierai de "scientophobes", en particulier sur des sujets comme le nucléaire ou les OGM.

Qu'il faille insister pour que toutes les précautions soient prises pour le stockage des déchets par exemple, c'est une nécessité. Mais s'opposer de manière dogmatique à l'énergie nucléaire, à l'heure où le réchauffement climatique et la pollution atmosphérique (et ses conséquences comme l'acidification des océans) est le plus grand défit environnemental est quelque peu irresponsable. De même pour les OGM. S'opposer au mode de fonctionnement actuel des OGM, est totalement légitime. D'un point de vue économique, car réalisés sous le contrôle des grandes multinationales, avec le brevetage du vivant et l'interdiction pour les paysans de replanter leurs semences. D'un point de vue de santé publique, avec les résultats contradictoires des expériences concernant les effets sur la santé. D'un point de vue écologique, quand on sait que l'OGM le plus cultivé (le soja de Monsanto) est fait pour faciliter l'utilisation massive d'herbicide. Mais il ne faut pas confondre cette opposition aux OGM dans les conditions actuelles avec une opposition de principe à toute forme de modification génétique.

Mais de quelle croissance parle-t-on ?

Comme nous avons commencer à l'esquisser dans la partie précédente, la vrai question est savoir de quelle croissance parle-t-on.

Si on parle de croissance au sens usuel du terme, c'est à dire de la croissance du PIB, c'est pour moi une question qui n'a pas de sens. Le PIB mesure l'ensemble des échanges marchands qui ont lieu à l'intérieur d'un pays. L'impression d'une affiche publicitaire, la production d'une voiture, une visite chez le médecin, la recherche sur les énergies renouvelables contribuent de la même manière au PIB. L'activité bénévole de la Croix Rouge ou du Secours Populaire, un échange de service entre amis ou voisins n'y contribuent pas.

Par exemple, une réduction du temps de travail peut permettre de limiter le recours à des services de garde d'enfant. Si une personne travaille 5 heures de plus par semaine, et doit payer quelqu'un pour garder ses enfants pendant ce temps là, le PIB sera plus élevé (car deux transactions économiques) que si les 5 heures supplémentaires sont directement effectuées par une autre personne, alors que la richesse produite totale est la même. Par contre, il est en général préférable, pour le parent comme pour l'enfant, qu'il soit avec son enfant plutôt qu'il ne fasse appel à une garde externe (même si ça peur dépendre des familles, ce n'est pas la question ici).

Le deuxième aspect important est de différencier les richesses utiles des richesses inutiles (que j'appellerai gaspillage par la suite). Une richesses utile est une richesse qui produit directement (biens de consommation, service à la personne) ou indirectement (infrastructures, moyens de production) une amélioration des conditions de vie. Mais un grand nombre de richesses produites ne rentrent pas dans cette catégorie. Par exemple, la publicité est le plus souvent une richesse inutile, un gaspillage donc. Elle est produite, et sa production entre (plus ou moins directement) dans le calcul du PIB. Mais, sauf exceptions, la publicité n'apporte pas d'amélioration des conditions de vie. Quand à la production d'armements, elle ne fait que détériorer (et le mot est faible) les conditions de vie de ceux qui en sont la cible.

Pour résumer, on peut considérer qu'il y a plusieurs catégories sur lesquelles la question de croissance ou de décroissance peut s'appliquer, et la réponse suivant la catégorie sera différente. Pour certains aspects qui sont comptabilisés dans la croissance économique, une croissance est souhaitable. Pour d'autres, une décroissance est au contraire souhaitable, pour ne pas dire nécessaire.

D'un point de vue écologique, ce qui importe est une décroissance de l'empreinte écologique, c'est à dire de l'utilisation de ressources fournies par l'environnement et de la pollution. Cette décroissance, nécessaire, peut impliquer une décroissance de la production de biens matériels, même si la généralisation du recyclage par exemple peut permettre d'augmenter la production de biens matériels tout en diminuant l'impact sur l'environnement. Mais cette décroissance de production de biens matériels peut (et devrait) se faire principalement sur les biens inutiles.

Conclusion sur ce sujet

Pour conclure rapidement sur la question de la croissance et de la décroissance, je dirai donc que la croissance ou non du PIB est finalement une question qui n'a pas trop d'intérêt.

Ce qui compte, c'est d'avoir une décroissance de l'impact sur l'environnement, en limitant les gaspillages, en utilisant intelligemment les technologies (comme le recyclage, l'efficacité énergétique, l'utilisation de matériaux durables), tout en permettant une augmentation raisonnée des richesses matérielles utiles, et en exploitant la possibilité offerte par la révolution numérique pour obtenir une abondance de richesse immatérielle qui elle ne coûte rien à l'environnement, le tout combiné à une diminution progressive mais constante du temps de travail, permettant d'augmenter la qualité de vie sans nécessité d'avantage de ressources matérielles et de transactions économiques.

Capitalisme et écologie

Nous allons maintenant voir quelles sont les multiples contradictions entre le capitalisme et l'écologie. Je ne prétends pas être exhaustif à ce sujet, il existe une très riche littérature qui va bien plus loin que je ne peux le faire en un simple article, mais j'espère aborder ici les principaux problèmes.

Capitalisme et croissance

Si nous avons vus au paragraphe précédant que la question de la décroissance était une fausse question, il y a tout de même une limite aux progrès de la science, et vu qu'il est nécessaire de diminuer l'impact de nos activités sur l'environnement, il sera sans doute nécessaire d'avoir de la décroissance de certaines productions matérielles, au moins jusqu'à arriver à un point d'équilibre entre les impacts de notre activité et la capacité à la nature de se régénérer.

Or, le capitalisme, est doublement dépendant de la croissance.

Tout d'abord, la croissance économique est la seule solution proposée par un système qui refuse de poser la question de la répartition des richesses afin de répondre aux immenses problèmes sociaux, que ce soit à l'échelle de notre pays ou du monde. Leur réponse aux milliards de personnes qui manquent d'eau potable, de nourriture ou de logement décent est uniquement "la croissance". Faute de vouloir modifier la découpe du gâteau dans laquelle un individu comme Bill Gates possède à lui tout seul plus que les 100 millions de citoyens des États-Unis les plus pauvres, leur seule solution est d'accroître suffisamment la taille du gâteau pour que même les miettes suffisent pour nourrir tout le monde. Solution impossible, si la taille du gâteau ne peut grandir qu'à une vitesse raisonnable.

La deuxième raison est encore plus intimement liée au système capitaliste même. L'ensemble du système repose sur l'accumulation des richesses, et sur le fait que la production ne fait qu'augmenter sans cesse. C'est en fait la raison même pour laquelle un détenteur de capitaux va investir dans une entreprise, moteur (nous dit-on pour justifier leurs gains) de l'activité capitaliste : parce qu'il estime que l'entreprise va grandir, et produire plus qu'avant. En période de stagnation ou de faible croissance économique, il n'est pas rentable pour un investisseur d'investir dans l'économie, mais au contraire, de spéculer sur des matières premières, de l'immobilier ou des terrains.

Ce deuxième phénomène est grandement amplifié par les effets de « prophétie auto-réalisatrice » et l'instabilité inhérente du système capitaliste. Si des investisseurs estiment que l'activité va ralentir dans un secteur économique, alors ils vont massivement se désengager de ce secteur, provoquant une baisse du prix des actions, et la fuite des autres investisseurs. Au contraire, le seul engouement dans un secteur le rend rentable - jusqu'à l'éclatement de la bulle.

C'est en partie pour ces raisons que le capitalisme passe de périodes de forte croissance à des périodes de forte récession, au lieu d'avoir une croissance faible mais régulière, provoquée par l'évolution progressive des technologies. Il est donc irréaliste de vouloir à la fois une croissance économique stable et modérée et conserver le capitalisme.

L'absurdité du libre échange

Voyons maintenant l'autre volet du dogme capitaliste en vigueur : la supériorité prétendue du libre-échange et de la libre concurrence, et leurs implications sur l'écologie.

Le libre-échange est considéré par certains comme une solution économique à de nombreux problèmes (permettant à la fois une baisse des prix des produits, donc une hausse du pouvoir d'achat dans les pays riches, et à la fois le développement économique dans les pays en voie de développement). Cette position est très fortement contestable, et je pense au contraire que cette théorie économique conduit à l'accroissement des inégalités, aussi bien à l'intérieur des pays qu'entre les pays. Mais là n'est pas le sujet de cet article.

En admettant donc que le libre-échange a du sens économiquement, il n'a pas contre aucun sens écologiquement. Extraire du minerais du Chili pour l'envoyer être transformé en pièces détachées en Chine, assembler le tout au Vietnam, et envoyer le produit fini en France est une absurdité écologique. En raison des gaspillages immenses de ressources sous forme de transport, et en raison de l'exploitation, par les multinationales, des normes de protection de l'environnement plus laxistes en vigueur dans la plupart de ces pays.

Afin de maximiser la quantité de richesses utiles produites pour une utilisation minimale des ressources naturelles, il est au contraire nécessaire de localiser la production au plus près du consommateur (tout en prenant en compte bien sûr les effets d'échelle, qui font qu'il n'est pas efficace de produire des voitures localement dans chaque ville de 10 000 habitants), et de pouvoir lutter contre le "dumping environnemental", c'est à dire contre les pays qui abaissent les lois de protection de l'environnement afin d'attirer à eux les industriels.

Le commerce international, dans un monde où le soucis d'efficacité écologique est présent, doit être limité à ce qui ne peut pas être produit localement, pour des raisons de disponibilités des matières premières ou de climat. Ou éventuellement d'effets d'échelle, mais dans les limites du nécessaire. Une forme de protectionnisme, limitant (par le quota, par la taxation, ou par tout autre moyen) le transport inutile et luttant contre le dumping environnemental est donc nécessaire.

Les conséquences directes de la libre concurrence

Attaquons nous maintenant à l'autre face de cette hydre, le dogme de libre concurrence, dont on prétend qu'elle conduit à l'efficacité maximale.

Admettons que la concurrence puisse dans certains cas être efficace d'un point de vue économique (c'est à dire sur le coût de production des biens et services). Mais même alors, elle est, dans bien des domaines, terriblement inefficace écologiquement.

La publicité et le marketing

En effet, la concurrence s'accompagne, intrinsèquement de deux formes très importantes de gaspillage. La première est tout ce qui concerne la publicité et le marketing. Toutes les ressources investies dans ces domaines (affiches et prospectus publicitaires, sur-emballages, ...) ont un coût environnemental élevé, sans pour autant constituer des richesses utiles.

Je répète pour ceux qui ne me lisent pas régulièrement un chiffre que je cite souvent tant il est emblématique : d'après les Nations-Unies, 10% des dépenses mondiales de publicité suffiraient pour subvenir aux besoins fondamentaux (alimentation, eau potable, logement, éducation primaire, soins médicaux de base) de tous les êtres humains.

Les duplications d'infrastructures

La deuxième forme est plus difficile à mesurer, mais dans certains domaines bien plus terrible encore : il s'agit de la duplication des infrastructures et des efforts de recherche. Prenons l'exemple de la téléphonie mobile. Dans les zones urbaines, c'est la densité de population qui détermine la densité des transmetteurs. Mais dans toutes les zones rurales, qui sont bien plus importantes en superficie, c'est la couverture géographique qui limite. Avoir trois opérateurs de téléphonie nécessite donc d'avoir trois fois plus d'antennes-relais, pour le même résultat (il ne s'agit même pas redondance, puisque si l'antenne de mon opérateur tombe en panne, je en peux pas utiliser celle du concurrent). Un autre exemple est la libéralisation (déjà bien avancée pour les colis) des services postaux. Avoir plusieurs réseaux de distribution du courrier et des colis implique d'avoir fois le même trajet parcouru (le plus souvent avec des véhicules motorisés, sources de pollution) pour le même résultat (ou pas, car la libéralisation du secteur postal conduit en général à une baisse de la qualité de service).

Le même phénomène se produit dans tout ce qui est recherche et développement, deux laboratoires travaillant en parallèle dans les mêmes buts, mais n'échangent pas le résultat d'expériences, ou les pistes qui se sont révélées être stériles. Voir même, comme cela arrive souvent, un service de r&d qui concentre ses ressources pour essayer de réaliser la même chose que le concurrent mais sans violer son brevet. Le phénomène est massif dans le monde du logiciel non libre, où le même code doit être sans cesse réécrit, parce que personne d'autre que l'éditeur ne peut l'utiliser, et encore moins le modifier. Ce gaspillage est surtout en terme de temps humain, mais aussi en terme d'énergie, d'outillage de précision, et de matière première pour les expériences, qui eux ont un coût écologique. On peut aussi noter toutes les ressources investies en espionnage industriel, contre-espionnage, dans le gaspillage systématique d'une économie fondée sur la libre concurrence.

On peut voir ce phénomène sous plein d'autres formes, qui ne sautent pas forcément à l'esprit tout de suite. Par exemple, il existe de nos jours un très grand nombre de gadgets électroniques (téléphones portables, baladeurs mp3[2], appareils photos ou caméras, PDAs, ...) qui sont tous alimentés par une tension comprise entre 6V et 18V en continu. Plutôt que d'avoir un chargeur universel pour tout ces gadgets, que l'on puisse utiliser pour plusieurs d'entre eux, et conserver lorsqu'on change de modèle, chaque fabriquant et souvent chaque modèle produit son propre connecteur et voltage exact, qui est vendu avec chaque appareil. C'est un gaspillage énorme de ressources assez polluantes, et qui n'apporte aucun confort pour l'utilisateur, au contraire.

Les externalités

Le dernier point est appelé « externalités » par les économistes. Une externalité est une conséquence d'une activité économique qui affecte d'autres personnes. Elle peut être positive (généralement tout ce qui concerne l'accroissement des connaissances) ou négative (toute la pollution par exemple). Un système concurrentiel a tendance à favoriser les externalités négatives et à réduire les externalités positives.

Il est possible de remédier partiellement aux externalités négatives en instaurant par exemple des taxes sur les activités polluantes. C'est une atteinte au dogme de la libre concurrence, la reconnaissance de la nécessité d'intervention de l'État dans l'économie, mais c'est en effet une solution. Mais qui ne peut fonctionner qu'à la condition qu'elle soit globale, ou alors que les industriels ne puissent pas délocaliser la production (et on en revient au problème de la libre circulation des marchandises et des capitaux).[3]

Pour les externalités positives, comme la recherche fondamentale qui profite à tous, il n'y a pas d'autre solution qu'une intervention directe de l'État dans l'économie, par le biais de subventions ou de services publics. Dans le cadre de l'écologie, les externalités positives sont par exemple un réseau ferroviaire extensif, qui même s'il n'est pas rentable en lui-même permet de limiter la pollution dû aux transports, améliorant même le sort des automobilistes par une réduction des embouteillages, et un réseau dense de services publics de proximité permettant de lutter contre l'exode rural et de limiter les déplacements dans ces zones.

Les conséquences indirectes de la libre concurrence

Mais au-delà de ces gaspillages, conséquences directes d'un système économique basé sur la concurrence, il y a d'autres conséquences, plus profondes, que ce système provoque.

La primauté au court-terme

Le premier point, beaucoup plus difficile à contrôler sans changer fondamentalement les règles du système, est la prime donnée par un système concurrentiel au court terme sur le long terme. Cette prime apparaît sous de nombreuses formes.

La forme la plus directe concerne les marchés financiers. Dans un système où les investisseurs peuvent passer d'une entreprise à une autre extrêmement facilement, une entreprise a tout intérêt à effectuer des profits à court terme. Seule une modification complète du mode de financement des entreprises (autour d'un puissant pôle bancaire public, et de la modification radicale des politiques de la BCE, par exemple) peut réellement combattre ce point, même si une taxation des mouvements de capitaux type "taxe Tobin" peut l'atténuer.

L'autre forme est plus sournoise, mais tout autant présente, et elle provient des effets d'échelle, aussi bien dans la production que dans la publicité. Lorsque deux entreprises sont en concurrence, si une d'entre elle prend un avantage en choisissant une solution à court terme, tandis que l'autre investit dans une solution à long terme, la première va pouvoir investir plus massivement en publicité, ou baisser ses prix, sur le court terme, et donc vendre plus que la deuxième. Vendre plus lui permet de diminuer les coûts par unité, et d'accroître plus encore son avantage par la suite. On se retrouve donc avec un système qui favorise presque toujours les solutions à court terme sur le solutions à long terme.

Un exemple concret de ce phénomène est la prédominance du "pas cher jetable" sur le "plus cher mais durable", surtout combiné à l'asymétrie de l'information (c'est à dire, du fait que le consommateur n'est que très rarement aussi bien informé que le fabriquant sur la qualité du produit, contrairement à ce que présuppose la théorie économique libérale). Ce phénomène est amplifié par la société de consommation et le matraquage publicitaire qui conduit à vouloir toujours renouveler ses biens, mais il est aussi inhérent à un système de concurrence. Or, l'augmentation de la richesse matérielle utile tout en diminuant l'impact sur l'environnement présuppose l'exact contraire : produire de la qualité, qui n'a pas besoin d'être renouvelé souvent.

La culture du risque

Le deuxième point, et peut-être le plus terrible d'un système concurrentiel, est la prime au risque et la culture du risque qu'il développe. Et ceci au delà de l'aspect purement idéologique, colporté par les libéraux et très bien résumé par Laurence Parisot : « La vie, la santé, l'amour sont précaires, pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ? », qui pousse en effet les entrepreneurs, glorifiés dans leur rôle de "preneurs de risques" à accepter des risques terribles. Ces risques peuvent être une catastrophe écologique (explosion, fuite, pollution massive) ou tout simplement la conséquence de violer une loi relative à l'environnement (ou aux droits des salariés et des consommateurs, mais restons dans le domaine de l'écologie).

On peut d'abord voir cet aspect purement mathématiquement : il s'agit de maximiser l'espérance de gain. Si sécuriser mon processus de production coûte 100 000 euros par an, et que ne pas le faire a une chance sur 100 de provoquer l'explosion de l'usine dans l'année, et que cette explosion me coûterait 5 000 000 d'euros, j'ai intérêt à ne pas sécuriser, car ça me coûte deux fois moins cher en espérance. Une chance sur 100 peut sembler faible, mais vu le nombre d'usines qui existent, même une probabilité bien plus basse conduirait à des explosions régulières. Même les normes de sécurité ou de protection de l'environnement sont analysées ainsi : probabilité d'être condamné multipliée par le montant estimé de l'amende, ajusté par les frais d'avocats, et si c'est moins élevé que le coût de respecter la norme, alors il est rentable de ne pas le faire, et tant pis pour l'environnement.

Mais le phénomène est encore pire dans un système compétitif. En effet, prenons un cas hypothétique de 10 entreprises se faisant concurrence sur un nouveau marché. Cinq d'entre elles décident de jouer la prudence, avec des coûts de production plus élevés. Cinq autre décident de prendre le risque, en faisant voguer des pétroliers en mauvais état, ou en violant une loi de protection de l'environnement et en espérant ne pas se faire prendre. Dix ans plus tard, deux des entreprises qui ont pris le risque n'ont pas eu de chance, et ont fait faillite à cause du risque qu'elles ont pris. Mais les trois qui avaient pris le risque et qui ont eu de la chance ont put profiter de leur coût réduit pour dominer le marché, en baissant le prix de vente ou en faisant plus de communication. Les cinq autres entreprises, celles qui avaient joué la sécurité, ont soit été incapables de s'aligner et ont donc fait faillite aussi, ou alors ont été rachetées par les trois autres.

La probabilité de gagner la compétition en étant raisonnable, c'est à dire en ne prenant pas de risques de conséquence grave, est donc beaucoup plus faible, dans un environnement compétitif, que celle de gagner en prenant un risque, même élevé. Ce qu'il faut bien comprendre ici, c'est même si l'espérance de gain dans l'absolu est négative (en moyenne, prendre le risque me coûte plus cher), un système concurrentiel favorise ceux qui l'ont pris ! Tous les acteurs vont donc être incités à prendre le risque. Et c'est ainsi que les marrées noires se produisent.

Et, pour couronner le tout, tous ces effets sont encore amplifiés par un "marché du travail" compétitif. En effet, une personne qui se voit donner des instructions impliquant plus ou moins directement (c'est à dire, que ce soit "ne réparez pas ce défaut" ou que ce soit "réduisez les dépenses d'entretien de ce bateau") de prendre un risque, ne peut pas refuser. Car s'il le fait, non seulement il va perdre son poste, mais quelqu'un d'autre obéira à sa place, justifiant le raisonnement « pourquoi je m'attirerai des ennuis alors que si ce n'est pas moi qui le fait, ce sera un autre, donc ça ne changera rien ? ». C'est là qu'on voit l'importance fondamentale de la sécurité de l'emploi (sauf faute très grave, bien sûr) dans la possibilité d'effectuer son travail de manière éthique. Et lorsque même le monde de la recherche scientifique, des laboratoires aux publications, est livré à la précarité et aux financements privés, comment s'étonner de l'impossibilité d'études sérieuses sur la dangerosité du soja ou maïs transgénique de Monsanto ?

La culture du chacun pour soi

La dernière composante de ces effets indirects d'un système fondé sur la concurrence se produit au niveau des mentalités. Un tel système, en glorifiant et récompensant le chacun pour soi, et en présentant l'autre comme un concurrent, c'est à dire un ennemi (sur le marché du travail, sur l'accès aux logements, car travaillant dans une société concurrente, ...), conduit les individus à se comporter de manière égoïste, au lieu de les inciter à penser aux conséquences de leurs actes sur l'ensemble de la société. Bertol Bretch, à la sortie de la Deuxième Guerre Mondiale, disait « Tant que ce sera "toi ou moi" et non "toi et moi", tant que ce sera "aller plus loin que toi" et non "aller loin ensemble", il y aura la guerre. Tant qu'il y aura le capitalisme, il y aura la guerre. » Cette phrase, si vrai, s'applique aussi à l'écologie.

Le carcan des traités européens

Cet article n'est pas écrit par hasard à quelques semaines des élections européennes. L'article jusqu'à présent a eu pour de but de montrer en quoi l'écologie n'est pas compatible avec le capitalisme, et ses dogmes liés de libre échange et de libre concurrence.

J'en arrive donc à ce que j'appellerai, même si le mot est fort et que je ne doute pas de la bonne foi de nombreux de leurs militants, de l'imposture d'Europe-Écologie.

Imposture en effet, car si leur diagnostic sur l'importance de l'enjeu écologique est juste, il est au mieux naïf, et bien plus probablement hypocrite, de prétendre s'attaquer au défi écologique dans le cadre des traités européens actuels, pourtant soutenus, y compris la prétendue Constitution européenne et le traité de Lisbonne par les Verts et en particulier par Daniel Cohn-Bendit.

Ces traités consacrent le libre-échangisme, interdisent toute restriction aux mouvements de capitaux (donc à toute taxe type taxe Tobin, et à toute lutte contre les paradis fiscaux, pourtant nécessaire pour appliquer le principe du « pollueur-payeur »), et imposent à l'Union Européenne de défendre la libéralisation et l'amplification du commerce international, malgré son non-sens écologique. Et ceci aussi bien à l'intérieur de l'Union que vis-à-vis des pays tiers.

Ces traités consacrent aussi la primauté de l'économie sur l'ensemble des activités humaines, posent la croissance comme but, et définissent la « concurrence libre et non faussée » comme objectif de l'Union. Or, il faut bien comprendre que dans le vocable néolibéral en vigueur, ce qui porte atteinte à la liberté de la concurrence, ce sont les régulations et les services publics, et ce qui la fausse, ce sont les taxes et subventions.

Ces traités considèrent explicitement les subventions publiques à un mode de transport (moins polluant comme le rail) sur un autre (plus polluant comme la route) comme une « distorsion de concurrence » inacceptable, et imposent le respect des règles de la concurrence aux services publics (interdisant les aides publiques à la SNCF pour qu'elle continue à desservir les gares peu rentables, par exemple).

Ces traités interdisent l'existence de tout pôle de financement public de l'économie, livrant l'ensemble de la finance, dont la banque centrale européenne, aux spéculateurs de la finance, avec toutes les conséquences sociales et écologiques que cela provoque.

Enfin, ces traités, et en particulier le traité de Lisbonne et la défunte "Constitution" européenne, imposent un militarisme absurde, une coures aux armements et un assujettissement de l'Union Européenne à l'OTAN, alors que la production d'armement est bien une activité hautement polluante et pourtant n'augmentant en rien la qualité de vie de la population, bien au contraire.

Écologie et justice sociale

Si le gros de cet article expose en quoi le capitalisme est incompatible avec l'écologie, je tiens à finir sur une note, certes courte, mais plus positive, et montrer en quoi l'écologie et la justice sociale sont au contraire nécessairement liées l'une à l'autre.

Prenons d'abord le problème des transports. Le développement de réseaux de transport en commun denses et peu onéreux est à la fois une nécessité écologique afin de réduire l'impact des déplacements sur l'environnement, mais aussi une composante sociale importante. Tout d'abord parce que les transports en commun sont accessibles à tous, y compris aux personnes qui ne peuvent pas conduire (adolescents, personnes âgées, porteurs de handicaps) ou qui n'ont pas les moyens d'avoir une voiture et tout ce qui va avec (assurance, permis, entretien, contrôle technique, ...).

L'inverse peut parfois être vrai, si on tente d'appliquer mécaniquement des solutions écologiques sans se soucier des effets sociaux. Par exemple une taxe sur l'essence ne modifiera aucunement le comportement des personnes aisées (le budget essence étant négligeable dans leur budget total), mais par contre, peut sévèrement nuire à des personnes aux faibles revenus.

C'est là que l'on voit la nécessité de mener de front à la fois la réduction des inégalités sociales et le combat écologique. Pour que les mesures soient acceptables par la population, car il est toujours difficile et très rarement souhaitable de gouverner contre le peuple, mais aussi pour qu'elles soient efficaces. Une taxation brute de l'essence aura peu d'effets. Les personnes aisées ne serons pas affectées, et les personnes en difficulté se serreront la ceinture mais seront bien obligées d'aller travailler. Par contre, une telle mesure combinée à un développement des transports en commun, une politique de logement social qui permet de réduire les distances entre le lieu d'habitation et de travail, et à une meilleur répartition des richesses, peut donner des résultats importants sans affecter grandement le qualité de vie du plus grand nombre.

Enfin, l'existence de situation de pauvreté est aussi contraire à l'efficacité écologique. Un foyer en difficulté financière ne pourra pas faire des travaux de double vitrage, ou changer sa vieille voiture qui pollue beaucoup pour une voiture plus moderne qui consomme moins, ni acheter des produits issus de l'agriculture biologique, ou remplacer ses vieilles ampoules par des ampoules économiques. Lorsqu'au Vénézuela, Hugo Chávez fait distribuer dans les quartiers populaires des ampoules économiques dans le cadre de la « Mision Revolution Energetica », c'est à la fois une mesure de cohésion sociale et une mesure écologique. Lorsque la « Mision Arbol » vise à la fois à donner des conditions de vie décente aux paysans de la bordure de l'Amazonie et à stopper la déforestation, elle joue aussi sur les deux tableaux, et ce n'est que comme ça qu'elle peut avoir du succès.

Des mesures existent déjà dans ce sens de nombreux pays d'Europe, en violation de l'esprit des traités européens, et en violation directe de leur règle lorsqu'elles conduisent, comme actuellement, à enfreindre le « pacte de stabilité », mais elles sont bien insuffisantes.

Conclusion

Ma conclusion est donc la suivante : l'humanité ne pourra pas relever le double défi terrible à laquelle elle est confrontée, c'est à dire à la fois comment protéger l'environnement et à la fois comment donner à tous les êtres humaines des conditions convenables d'existence sans changer le modèle économique de développement.

Le vote pour Europe-Écologie est un message d'espoir, car il montre l'intérêt croissant de la population pour les enjeux écologiques. Mais il est aussi stérile, tant que les dirigeants de cette liste, et en particulier Daniel Cohn-Bendit, refusent de remettre en cause les fondements de l'économie et des traités européens actuels, carcan qui empêche toute solution réelle.

D'un système qui se fonde sur la concurrence, le chacun pour soi, la recherche de profit sur le court terme, et provoque gaspillage et inégalités, il est nécessaire de passer un système se fondant sur la coopération, sur l'intérêt commun, sur la recherche de solution à long terme, et une juste répartition des richesses. Il est nécessaire de faire passer la vie, l'émancipation et la protection de l'environnement, et non l'argent comme valeur fondamentale de la société.