La première violence, la soumission à l'OTAN

Ainsi donc, Nicolas Sarkozy, qui n'a jamais caché sa fascination pour le "modèle" nord-américain et son amitié pour le président Bush (avant de se convertir, opportunisme oblige, en fidèle d'Obama), a décidé de rejoindre le commandement intégré de l'OTAN, abandonnant toute indépendance de la France dans les opérations de cette organisation. Et organise, pour célébrer la soumission, un sommet de l'OTAN dans la ville de Strasbourg.

Violence aussi dans la manière dont cette décision a été prise, par simple caprice du Prince. En opposition à la volonté du peuple français (plus de 60% étant opposé à cette soumission), et à l'ensemble de la classe politique, tous partis confondus excepté la seule UMP. Et même l'UMP, qui ne représente pourtant qu'un tiers des voix aux dernières élections nationale, n'est pas unanime. Qu'importe, le Président dégaine le 49-3 qu'il avait pourtant décrié, et passe en force, contournant l'Assemblée Nationale et la fronde dans ses propres rangs. Et la France se voit dépouiller de son indépendance contre la volonté de son peuple.

Non que je sois un nationaliste, et que la France n'ait pas commis son lot d'horreurs, de par le monde, avec ou sans l'OTAN. Mais dans l'internationalisme qui est le mien, le principe de l'autodétermination des peuples est fondamental, principe qui est bafoué aussi bien par l'OTAN par l'ensemble de ses actions, que par Sarkozy lorsqu'il passe outre la volonté populaire. Mais surtout, si on veut réellement dépasser les nationalismes, il existe un outil, certes très imparfait, pour ça : l'Organisation des Nations Unies. Que la France participe aux opérations de maintien de la paix de l'ONU, avec des casques bleus français sous commandement étranger ne me dérange pas sur le principe. Mais l'OTAN n'est pas l'ONU. Que le France se soumette à l'OTAN, qui n'est rien d'autre que le bras armé de la "Pax Americana", qu'un gang de puissants qui imposent leur volonté par la force à tous les peuples du monde, hors de tout contrôle, c'est par contre totalement inacceptable.

Le deuxième violence, la paranoïa sécuritaire

Mais la critique, sur le fond de l'OTAN, n'est pas la véritable raison de ce billet, rien qu'un préalable pour comprendre les raisons de la suite. La suite, ce sont les terribles violations des libertés individuelles et démocratiques commises par la police pour célébrer cette soumission.

Tout commence par la ville de Strasbourg, qui se voit mise en état de siège. Les habitants se voient demander par les autorités une liste de personnes qui devraient les visiter pendant ce week-end. Les policiers entrent dans les maisons enlever les drapeaux PAIX qui flottent aux fenêtres. Jusqu'à une semaine avant le jour même, toute manifestation demeure interdite. Sous la pression politique, et après d'âpres négociations, les autorités accordent enfin une autorisation de manifestation, le samedi 4 avril. Ils nous refusent le centre de Strasbourg, mais autorisent un rassemblement au Jardin des deux Rives, juste à la frontière avec l'Allemagne. Une autre manifestation, partant elle du côté allemand de la frontière, est autorisée à nous rejoindre en passant par le Pont de l'Europe.

Samedi 4 avril, à 6h du matin, nous partons donc de Paris en car, deux cars de la Fédération de Paris du PCF. L'ambiance est chaleureuse, malgré l'heure matinale. On accroche fièrement nos affiches "Front de Gauche pour changer en France et en Europe" sur les vitres du car. De la musique cubaine égaille le voyage. Six heures de car, c'est long, mais une pensée pour nos frères Afghans qui meurent sous les bombes de l'OTAN, et on oublie les désagréments du voyage.

À quelques dizaines de kilomètres de Strasbourg, l'autoroute est barrée, pour cause de sommet de l'OTAN. Ce n'est pas une surprise, on le savait. Mais au nom de quoi se permettent-ils donc de verrouiller une ville entière ? Nous continuons notre voyage par des petites routes, et nous arrivons enfin à Strasbourg. Les drapeaux PAIX ornent de nombreuses fenêtres, leurs couleurs vibrantes au soleil. Premier échec de Sarkozy, en tentant d'interdire les drapeaux, il n'a fait que les multiplier.

Le car se dirige vers le Jardin des deux Rives, où il devait se garer, suivant l'accord avec les autorités. Mais des fourgons entiers de CRS bloquent toutes les rues. Impossible de rejoindre le lieu de parcours prévu. Le car va donc se garer dans une cité, et nous continuons le voyage à pied. Drapeaux PAIX et PCF flottants au vent, badges et autocollants du Front de Gauche, et nous commençons à avancer, jusqu'à un premier barrage de police.

Là commencent les humiliations et les abus de pouvoir. La police, nous répondant avec mépris, allant jusqu'à se moquer ouvertement d'une personne en fauteuil roulant qui voulait manifester malgré son handicap, fait tout pour nous dissuader de continuer. Ils nous préviennent que si on entre dans la zone, ils ne savent pas si on pourra sortir. De quel droit ? Nul ne le sait. Quelques uns, apeurés, font demi-tour, comme la police le souhaite. La plupart, plus motivés que jamais par ces abus de pouvoir, passent entre les rangées de CRS en armes. Peu tranquille, mais trop révolté pour montrer ma peur, j'avance en brandissant fièrement mon drapeau PAIX. Bizarrement, la police, qui nous fait passé un à un, n'a même pas l'idée d'aller vérifier le contenu de nos sacs. Ou est-ce volontaire ?

Nous voici arrivé dans un no-man's land. Une immense étendue, dont j'ignore la taille exacte, mais sans doute une dizaine de kilomètres carrés, a été complètement bloquée. À l'intérieur, quelques bandes de casseurs, peut-être un centaine tout au plus, se donnent à coeur joie. Pourquoi avoir bloqué un tel périmètre, et non uniquement les lieux de manifestation prévus, comme à l'accoutumé ? Pourquoi tant de présence policière et de barrages, pour laisser entrer les personnes sans vérifier qu'ils ne transportent pas d'armes ou d'essence, et ensuite laisser une telle zone sans surveillance ? Procéder ainsi, c'est être sûr qu'il y aura de la casse. Encore une fois, on se demande bien si c'est volontaire.?

Ignorant les casseurs que nous ne voyons même pas, étant donné l'ampleur de la zone, nous suivons la grande majorité des manifestants, eux pacifistes, qui convergent par milliers vers le lieu de rassemblement. Au loin, on voit le Pont de l'Europe, et le cortège venant d'Allemagne. Bloqué par les CRS. On espère que ce n'est que temporaire, car nous avons l'autorisation. Des prises de parole ont lieu sur une scène, où se succèdent dirigeants politiques, associatifs et élus. Français, Anglais, Allemand, Italien, dans toutes les langues. Les drapeaux sont nombreux sur cette place, NPA, Alternatifs, Verts, Parti de Gauche, et, très nombreux, PCF. Ah, si seulement nous étions aussi unis dans les urnes !

Il est 14h, et je n'ai encore rien mangé. Je mets donc dans la queue pour les merguez. L'ambiance est détendue et calme, presque festive. Une seule ombre gâche le tableau, l'hélicoptère de la police qui nous surveille, à basse altitude. La queue avance lentement, mais ce n'est pas grave, j'écoute les prises de parole. Et là, tout d'un coup, on entend une explosion. Je regarde en l'air, je vois des fumées blanches. Je me demande ce qu'il se passe. Des camardes ont-ils amené des feux d'artifice ? Un peu dangereux, tout de même. Puis les yeux et le nez piquent. Nouvelle explosion, nouvelles fumées blanches, et un bout métal tombe. Les yeux et le nez piquent de plus en plus. Quelques camarades, préparés, se mettent des foulards enduits de jus de citron sur le nez. D'autres ont même des lunettes de plongée.

Rapidement, choqués, nous réalisons ce qui est entrain de se passer : la police nous bombarde aux lacrymogènes depuis l'hélicoptère. Pourtant, sur cette scène, aucun acte de violence n'a eu lieu. Mais qu'importe, pour la police. Qu'importe aussi pour eux que de nombreux élus du peuple, députés, sénateurs, maires, députés européens, soient présents. Le service d'ordre demande le regroupement de l'autre côté de la place. Rapidement mais calmement, les ballons et les tables sont rangées, et tout le monde se regroupe comme demandé. On apprend que la manifestation allemande est bloquée, et ne passera pas. Le symbole politique est fort : ainsi donc, les puissants d'Europe peuvent se réunir pour affirmer leur soumission aux États-Unis, mais par contre, les peuples d'Europe, eux, sont séparés par des hordes de CRS, interdits de se rencontrer, sur le lieu symbole de la réconciliation franco-allemande ? L'OTAN montre là son vrai visage : c'est une machine à opprimer les peuples, ici comme ailleurs.

Puisqu'il nous sera impossible, contrairement aux promesses des autorités, de rencontrer le cortège allemand, nous partons en manifestation seuls, de notre côté. Remontés par tant d'injustice, nous entonnons l'Internationale. « Groupons-nous, et demain, l'Internationale sera le genre humain. » « Appliquons la grève aux armées, crosse en l'air, rompons les rangs ». Puis on enchaîne sur le chiffon rouge, « Allons droit devant vers la lumière, en levant le poing et en serrant les dents, nous réveillerons la terre entière », « toi que l'on faisait taire, toi qui ne comptais pas, tu vas pouvoir enfin le porter, le chiffon rouge de la liberté, car le monde sera ce que tu le feras, plein d'amour de justice et de joie ». La JC entonne la Jeune Garde, cette chanson qui fut la dernière que chanta Guy Môquet, vous vous souvenez de lui, Monsieur Sarkozy ? « Nous travaillons pour la bonne cause, pour délivrer le genre humain. Tant pis si notre sang arrose, les pavés sur notre chemin ! », « Nous n'voulons plus de guerre, car nous aimons l'humanité. Tous les hommes sont nos frères, nous clamons la fraternité, la République universelle. » Les chansons succèdent aux chansons, et la manifestation avance.

On arrive sous un pont. Tout d'un coup, des camions de CRS arrivent, en sens contraire. Mais que font-ils là ? Ils sont vides en plus. Juste le chauffeur. Une dizaine de camions. Les manifestants se poussent comme ils peuvent, évitant de peu d'être renversés. Les cris de « police partout, justice nulle part ! » sont notre seule réponse à leur arrogance et à leur irresponsabilité. Mais du haut du pont, une poignée de casseurs ont un autre but. Ils jettent des pierres. Qui ricochent sur les manifestants. Les manifestants leur crient d'arrêter, dans toutes les langues. « Stop ! Arrêtez ! Peace ! No violence ! Paix ! NON ! » Qu'importe, ils continuent. Bizarrement, des caméras sont présentes, alors qu'on n'en voyait pas avant. Les cars vides finissent de passer. La situation redevient calme. Quelques manifestants sont légèrement blessés, rien de grave. Tout le monde s'interroge. De nombreux militants, vétérans des manifestations interdites de mai 68 ou contre la guerre du golfe, affirment n'avoir jamais vu ça. Une telle provocation, les camions de CRS remontant le cortège à toute vitesse. Vides, en plus. Certains se moquent de leur incompétence. Quarante mille policiers mobilisés, et pas un seul en civil pour les prévenir de la présence de casseurs avec des pierres sur le pont. Bizarre, non ? Ou volontaire, peut-être ?

Car n'ont-ils pas atteint leur objectif ? Les caméras ont filmé les cars se faisant caillasser, et aucun d'entre eux n'a été blessé. La manifestation, coupée en deux, se disperse. Impossible de continuer ainsi. On tente alors de retourner au car. La route qu'on avait prise à l'aller est bloquée, mais la police nous dit qu'il faut longer les voies de chemin de fer, et que la prochaine sortie sera ouverte. On avance donc, en petit groupe. Mais la sortie suivante est bloquée aussi, la police ne veut rien savoir, alors que ce sont leurs collègues qui nous ont envoyé ici. Enfin, arrive Francis Wurtz, député européen. La police est bien obligée de nous laisser passer. Mais, illégalement, ils nous demandent d'enlever nos badges et drapeaux. Fatigués, et ne voulant pas faire attendre notre chauffeur trop longtemps, nous cédons à leur abus de pouvoir. Une fois le barrage franchi, les drapeaux flottent de nouveau au vent, et ce coup-ci, ce sont eux qui n'osent pas venir nous les faire enlever. Des camarades, qui sont passés à un autre endroit, disent avoir eux dû passer les mains en l'air comme des criminels. Mais leurs humiliations ne font que nous révolter un peu plus.

On arrive à une cité, les gens nous regardent avec nos drapeaux PAIX et nous font des signes de bienvenu. Un petit garçon montre mon drapeau et demande à sa maman « c'est écrit PACE ça veut dire quoi ? », « PAIX en italien » répond la maman. Le mien date de la mobilisation d'avant l'invasion de l'Irak, et vient d'Italie, en effet. Le petit garçon me lance alors un grand sourire, je lui réponds en lui souriant à mon tour. Que ça fait du bien, un peu de chaleur humaine après la froide brutalité de la police. Sait-il ce petit garçon, que c'est en pensant aux enfants comme lui, tués par les bombes de l'OTAN pour être nés au mauvais endroit, que nous sommes là ? Ou c'est juste le mot Paix qui lui plaît ?

On continue à marcher à travers Strasbourg, sous les encouragements de la population. On arrive enfin à notre car, épuisés. Le car démarre, mais les routes sont bloquées, y compris la départementale que nous avions prise à l'aller. Les policiers, présents partout, sous toutes leurs formes (CRS, gendarmes, Polizei allemande, en voiture ou à cheval), nous donnent des instructions contradictoires. Nous tournons plus d'une heure, de barrage en barrage. Ils ne veulent pas de manifestants, mais ils ne veulent pas non plus que nous partions. Finalement, nous arrivons à nous faufiler. Direction Paris.

On alluma la radio, "les manifestants ont incendié un hôtel". Ah ? Nous n'avons pas vu d'hôtel, nous, les manifestants qui sommes restés dans le parcours autorisé. Comme toujours, les médias parlent de la poignée de casseurs, et pas des dizaines de milliers de manifestants pacifiques. Je me souviens d'un autre retour en car de manif, en 1995, contre Juppé. Quatorze ans plutôt, c'est loin, et si proche. On avait remplis les places de la République, de la Bastille et de Nation, ainsi que toutes les rues entre. La police annonçait 37 000 manifestants. Qu'est-ce qu'on avait rigolé, à l'époque. Mais là, on était plus en deuil, en deuil de la liberté d'expression, de la démocratie française.

Des témoignages nous proviennent par téléphone. Des scènes surréalistes. Des casseurs qui caillassaient les pompiers tentant d'éteindre le feu de l'hôtel d'un côté, et de l'autre côté, des manifestants français qui tentaient de rejoindre les allemands. Et la police qui ignorait les casseurs pour charger les manifestants afin qu'ils ne puissent rejoindre leurs camardes. Des personnes qui sont restées des heures et des heures à essayer de sortir, en vain, du no-man's land. Une journaliste cubaine qui était présente sur place, et c'est fait gazée par les lacrymogènes. J'imagine la prochaine fois que la France tentera de donner des leçons de Droits de l'Homme à Cuba.

Pour Sarkozy, les objectifs ont été atteints. Il a rejoint les autres pays dans leur soumission à l'OTAN, les manifestations n'ont pas pu avoir lieu, et les médias montrent de belles images de casseurs, passant sous silence les provocations et abus de pouvoir de la police. La République, elle, a été doublement violentée. Chaque jour, à grande vitesse, sous la règne du Prince, ce qu'il restait de sens dans les mots Liberté, Égalité, Fraternité se vide. Jusqu'à quand laisserons-nous faire ?