L'absurdité de l'économie libérale orthodoxe

Rappels des postulats de l'économie orthodoxe

Le modèle économique dominant, parfois nommé le modèle orthodoxe ou le modèle de Walras-Smith, qui est utilisé par les économistes les plus influents du monde entier (ceux qui dirigent les banques, les institutions financières, qui conseillent nos hommes politiques et s'expriment dans nos médias) est fondé, comme tout modèle, sur un certain nombre de postulats.

Ces postulats, les voici, sans commentaires (pour l'instant) :

Rationalité totale des acteurs

Ce postulat stipule que toute personne, lorsqu'elle achète ou vend un bien ou un service, se comporte toujours de manière absolument rationnelle, sans se laisser influencer par aucun élément irrationnel.

Libre circulation totale des personnes, biens et capitaux

Ce postulat stipule que toute les entités considérées (personnes, biens et capitaux) peuvent se déplacer instantanément, sans aucun obstacle légal, et pour un coût nul de n'importe quel lieu vers n'importe quel autre lieu du monde.

Information totale

Ce postulat stipule que lors de toute transaction, toutes les parties impliquées ont accès à la totalité des informations sur les produits ou services échangés susceptibles d'influer leur choix.

Atomicité du marché

Ce postulat stipule que le marché est composé d'un grand nombre d'entités (personnes ou entreprises) indépendantes, aucune d'entre elles n'ayant à elle seule le pouvoir d'influer significativement sur les prix ou les volumes.

Théories et prédictions en sciences

Les postulats en sciences

L'économie prétend être une science. Soit. Appliquons donc les critères usuels de la démarche scientifique à la théorie économique libérale.

Toute théorie scientifique repose sur des postulats. Par exemple la mécanique classique repose (entre autres) sur le postulat de l'existence de référentiels dits galiléens, dans lequel un objet soumis à aucune force extérieur conservera éternellement sa trajectoire en ligne droite et à vitesse constante. La relativité générale repose elle (entre autres) sur le postulat qu'aucune information ne peut circuler plus rapidement que la vitesse de la lumière dans le vide.

Pour qu'une théorie scientifique soit crédible, les postulats doivent correspondre à la réalité, ou en tout cas, à une approximation raisonnable de cette réalité. Un objet dans l'espace se comporte bien selon le postulat de l'existence des référentiels galiléens.

Qu'en est-il des postulats du libéralisme économique ? Les acteurs sont totalement rationnels, mais pourquoi tant de publicités jouent sur l'érotisme ? La liberté de circulation est totale, mais pourquoi y-a-t'il des frontières ? Et même au-delà, déménager d'un bout à l'autre de la France représente un coût économique, temporel et humain non négligeable. L'information est totale, comment peut-il y avoir des délits d'initiés alors ? Le marché est atomique, Total est-elle vraiment incapable d'influer seule sur les volumes et prix du pétrole ?

Donc, le modèle économique libéral repose sur des postulats qui, contrairement aux véritables théories scientifiques, ne sont pas conformes à la réalité, même en première approximation. Cela suffit à le disqualifier.

Le caractère falsifiable d'une théorie

Mais admettons ces postulats pour l'instant. Le deuxième, et plus important, aspect d'une théorie scientifique est son caractère falsifiable. Une théorie scientifique, pour être considérée comme telle, doit être capable d'effectuer des prédictions qui peuvent être vérifiées (ou démenties) par l'expérience. C'est à cela qu'on reconnaît une théorie scientifique.

C'est bien sûr le cas de la mécanique classique (tous les ponts et autres avions en sont la preuve), mais aussi de la relativité (le temps s'écoule bien à un rythme différent dans les satellites GPS que sur le Terre, avec un coefficient de correction qui est exactement celui prédit par Einstein). Même la mécanique quantique, dont les postulats sont "bizarres", permet de prédire avec une précision immense des résultats d'expérience qu'on ne peut réaliser que 80 ans après l'élaboration de la théorie.

Est-ce donc le cas de la théorie économique libérale ? Nous voyons bien que non. Les économistes libéraux ont été totalement incapables de prédire la crise des dot com (ils parlaient d'une période de croissance éternelle pour qualifier la "nouvelle économie"). À la veille de l'effondrement complet de l'économie argentine, ils parlaient du "miracle argentin". Et quelques semaines avant l'éclatement de la crise actuelle, ne disaient-ils pas que les "fondements de l'économie sont sains" ? Les exemples sont nombreux. Et les économistes libéraux qui se sont mis à jouer en Bourse avec leur théorie ont bien souvent accumulé les pertes.

Mais alors, l'économie n'est pas une science ?

Mais alors, si la théorie économique libérale est à la fois absurde et fausse, l'économie ne serait pas une science ?

La réponse est délicate. Mais il est bon de noter qu'il existe d'autres théories économiques que la théorie libérale. Les économistes marxistes, ainsi que les alter-économistes, avaient eux prévus toutes ces crises depuis longtemps.

Nous sommes donc dans un cas classique en sciences : plusieurs théories existent, certaines parviennent à effectuer des prédictions exactes, et d'autres non. Mais tout comme l'Église refusait d'accepter les théories de Copernic et de Gallilée, malgré leurs prédictions exactes, la classe dominante du capitalisme mondialisé s'accroche dogmatiquement, malgré la débâcle, à la "concurrence pure et parfaite", comme l'Église s'accrochait au géocentrisme[1].

Quelques exemples d'absurdité quotidienne

La théorie économique libérale n'est donc, au mieux, qu'une théorie erronée comme de nombreuses théories scientifiques, du géocentrisme à la théorie de l'éther en passant par l'alchimie, au pire, du charlatanisme et de l'escroquerie.

Cela serait risible, si les conséquences de cette théorie n'étaient pas aussi graves, au quotidien. Voyons quelques exemples rapides des conséquences absurdes de l'utilisation de cette théorie pour régir les sociétés humaines.

Première absurdité : le cours de l'immobilier baisse. Les logements deviennent moins chers. Tout individu logique en déduirait que la nombre de personnes sans domicile devrait diminuer. Et pourtant, nous constatons l'exact contraire : l'effondrement des cours de l'immobilier aux États-Unis provoque une explosion du nombre de familles expulsées de leur logement, contraintes de dormir dehors ! Moralité : construisez des maisons, il y aura d'avantages de SDF !

Deuxième absurdité : j'en ai déjà parlé plusieurs fois. La révolution numérique permet, pour le même coût que pour produire une seule copie d'une oeuvre (musique, film, livre, ...) d'en produire une copie par personne intéressée sur la planète. Mais la conséquence n'est pas l'explosion de l'accès à la culture et aux savoirs, mais bien au contraire, la dépense de sommes colossales dans le seul but de restreindre l'accès et la diffusion de l'information, allant jusqu'à rogner des droits préexistants comme le droit à la copie privée.

Troisième absurdité : alors qu'un milliard de personnes sur Terre souffrent de sous-nutrition et que 5 000 personnes en meurent chaque jour (plus d'un "onze septembre" par jour), des tonnes de nourriture sont détruites chaque année dans les pays riches, et les agriculteurs sont forcés à effectuer des jachères. Certes, dans le modèle économique libéral, inonder les pays du tiers-monde de nourriture produite chez nous a des conséquences désastreuses sur leur économie. Bien sûr, vous avez repéré la partie clé de la phrase : "dans le modèle économique libéral"...

Voici quelques exemples, mais nous pourrions en citer beaucoup d'autres...

Les raisons profondes de la crise

La dérégulation

Le New Deal, le Front Populaire, Keynes et Bretton Woods

Il y a 79 ans, en 1929, le monde vivait une crise économique terrible. Cette crise économique allait conduire à l'une des plus effroyables horreurs de l'histoire de l'humanité, le nazisme et la seconde guerre mondiale.

Afin d'éviter qu'une telle crise ne se reproduise, avant même la seconde guerre mondiale, des pays industrialisés prirent des mesures. Ce fut le New Deal aux États-Unis, le Front Populaire en France. Ces mesures visaient à encadrer, réguler le capitalisme, pour éviter de nouveaux effondrements.

Puis, "au lendemain de la victoire remportée par les peuples libres sur les régimes qui ont tenté d'asservir et de dégrader la personne humaine" comme le dit si joliment la Constitution de 1946, et sous l'inspiration de Keynes[2], fut en mis en place un système mondial de régulation et de protection : le système de Bretton Woods. Ce système reposait sur la garantie de par les États-Unis de la convertibilité du dollar en or, en échange de quoi le dollar fut reconnu monnaie du commerce international, et monnaie sur laquelle toutes les autres monnaies s'appuient.

En France furent mis en place les acquis de la Libération, nationalisations, droits sociaux, Sécurité Sociale, la planification "à la française" à laquelle nous devons les Trente Glorieuses. Afin d'endiguer le chaos inhérent au système capitaliste et de protéger les générations futures contre une nouvelle crise de 1929.

Nixon, Tatcher, Reagan, Clinton : le démantèlement du système

Mais ce système fut progressivement démantelé, en commençant par les États-Unis. Le président Nixon, avec le même aveuglement idéologique qui l'a poussé à installer la dictature de Pinochet contre le gouvernement élu de Salvador Allende au Chili, a dynamité le système mis en place à la victoire sur le nazisme. En suspendant, unilatéralement, la convertibilité du dollar en or, il a trahi l'ensemble des pays signataires de Bretton Woods, et instauré le risque d'un effondrement en spirale de l'économie mondiale.

La deuxième étape survient dans les années Reagan. Profitant d'un dollar reconnu par tous les autres pays, mais sans la contrepartie de convertibilité, Reagan met en place les Reaganomics. Le dogme est alors lancé: dérégulation massive, baisse des impôts pour les plus riches, et financement des États-Unis via la dette extérieure... libellée en dollar.

En effet, il faut bien comprendre qu'une monnaie non convertible n'est rien d'autre qu'un chèque en bois. Si j'ai 200 euros sur mon compte, et que je signe dix chèques de 100 euros chacun, je suis dans une situation difficile. Sauf si les personnes à qui j'ai donné mon chèque, au lieu de l'encaisser, se mettent à payer d'autres personnes avec (qui acceptent ces chèques, à la place de véritables euros, parce qu'ils me font confiance). Tant et si bien que mes chèques deviennent le "dollar kilobuguien", une nouvelle monnaie. Maintenant, si je contracte des dettes auprès d'autres personnes, et que je les fais libeller en "dollar kilobuguien" que se passe-t-il ? Et bien si jamais on me demande de rembourser mes dettes, il me suffit de signer de nouveaux chèques. Une dette extérieure des États-Unis libellée en dollars US n'est finalement que du vol, de la part des États-Unis, exploitant le privilège créé par les accords de Bretton Woods pour se financer au détriment des autres pays.

Enfin, le troisième volet de cette fuite en avant est, ce coup-ci, un président démocrate : Bill Clinton, qui (poussé par la concurrence du Royaume-Uni, qui avait fait de même sous Margaret Tatcher) abroge en 1999 ce qui restait du Glass-Steagall Act, l'une des principales mesures du New Deal, qui imposait la séparation entre les banques de dépôts (banques gérant les comptes des particuliers) et les banques d'investissement (banques gérant les opérations boursières et les investissements dans des sociétés), afin d'éviter un effet boule de neige.

Le FMI, la Banque Mondiale et l'OMC

Au niveau mondial, deux institutions financières ont été créées lors des accords de Bretton Woods : le Fond Monétaire International et la Banque Mondiale. Elles ont été créées dans une optique Keynésienne, partisan de l'intervention de l'État dans l'économie et de la régulation des marchés.

Mais, dans la vague du néo-libéralisme des années 70 et 80, poussé par Nixon, Reagan et Tatcher, ces deux institutions sont devenus les fers de lance du libéralisme économique, imposant aux pays les plus pauvres de déréguler, privatiser, détruire les systèmes sociaux. L'"élève modèle" de ce nouveau FMI fut l'Argentine. On connaît le résultat : l'effondrement le plus rapide et le plus brutal qu'un pays n'ait jamais connu (hors guerre et catastrophe naturelle) dans l'histoire récente.

L'OMC, la troisième du cerbère, a été créée plus récemment. Et porte bien mal son nom "organisation mondiale du commerce". Organiser le commerce, ça veut dire quoi ? Et bien justement mettre des règles, pour éviter que les pays les plus puissants ne brisent les pays les pauvres, pour éviter que les consommateurs ne soient soumis à des produits toxiques, pour protéger l'environnement, pour lutter contre les paradis fiscaux, ... Ce que l'OMC fait, c'est l'exact contraire : elle désorganise le commerce, forçant les dérégulations, condamnant l'Europe parce qu'elle refuse d'importer du boeuf aux hormones pour des raisons sanitaires, imposant aux pays du tiers-monde de sacrifier leur agriculture face à la puissance des exploitations intensives occidentales.

L'Europe et la marche forcée vers la libéralisation

Nous avons donc ce monstre à trois têtes qui impose, partout dans le monde, dérégulations et privatisations, faisant l'exact contraire de ce pourquoi elles ont été créées : réguler l'économie mondiale pour éviter une nouvelle crise de 1929. Et en face, qu'avons-nous ?

L'Union Européenne ? Elle aurait pu, et, en vertu du "modèle social européen" et de l'attachement des citoyens européens à la protection sociale, elle aurait du être un contrepoids. Une protection contre cette spirale de la dérégulation. L'Europe, qui a payé le prix du sang pour la crise de 1929, devrait être la première à refuser cette logique irresponsable. Car la mondialisation libérale, la dérégulation, ne tombent pas du ciel. Ce sont des décisions politiques, prises ces 40 dernières années (Richard Nixon et Ronald Reagan aux États-Unis, Margaret Tatcher au Royaume-Uni, Valéry Giscard d'Estaing en France).

Mais l'Union Européenne, de Maastricht à Nice à la prétendue Constitution, n'est en réalité qu'une machine à broyer les régulations. La Commission Européenne, "gouvernement" technocratique de l'Union Européenne, est composée d'adeptes du dogme le plus pur du libéralisme économique. Je ne reviendrai pas sur les détails de la "Constitution Européenne", mais ce texte est une ode au libéralisme économique le plus dogmatique, allant jusqu'à stipuler « les restrictions tant aux mouvements de capitaux qu'aux paiements entre les États membres et entre les États membres et les pays tiers sont interdites » (Article III-156).

Combien de directives Européennes ont forcé la privatisation de services publics, l'ouverture de marchés à la concurrence, bien souvent contre l'avis des citoyens, renforçant à chaque fois un peu plus la logique libérale qui conduit à la crise ?

Les dangers directs de la dérégulation

Mais qu'est-ce qui rend cette libéralisation aussi catastrophique ?

La recherche des profits à court terme et la spéculation

Le premier effet est la focalisation d'une économie dérégulée sur le court terme, et son corollaire la spéculation.

Dans l'économie capitaliste telle que la présentent les chantres du libéralisme, l'entreprise type est celle du petit entrepreneur familial, qui va construire sa société lui-même et la développer progressivement. Mais ce petit entrepreneur lui n'est pas concerné par la dérégulation financière, par l'OMC, pas les bourses. En réalité, ceux qui sont concernés se sont les grandes banques, les entreprises cotées en bourse, les gros investisseurs.

Pour ceux-là, la logique est totalement différente. Il ne s'agit pas d'investir dans une entreprise pour la voir grandir lentement et espérer, dans quelques décennies, avoir un retour sur investissement. Pour ceux-là, ce qui compte, c'est de gagner beaucoup et rapidement.

Et la fameuse concurrence, qu'on nous présente toujours du point de vue du consommateur, existe d'abord du côté de la bourse. Quand le seul but est de maximiser les profits, le plus juteux est de trouver un investissement à court terme, puis d'en changer. Ainsi, pour attirer les investisseurs, les sociétés se voient mises en concurrence pour apporter des profits de plus en plus importants et sur des délais de plus en plus courts. Même si ça revient à torpiller tout plan de développement, à distribuer les bénéfices aux actionnaires (sous forme de dividendes ou de rachats d'actions) au lieu de les investir pour développer l'activité, à démanteler les branches les moins rentables (même si elles sont tout de même rentables) de l'entreprise. Cette concurrence là, c'est une course vers l'abîme, c'est une spirale poussant les entreprises à se focaliser toujours plus sur le court terme.

Le résultat est là : dans les Bourses, plus de 80% des actions achetées sont revendues dans la semaine suivant leur achat. Il s'agit donc bien d'une spéculation à court terme, visant à maximiser les gains de manière extrêmement rapide, à l'opposé complet du modèle qui nous est présenté et qui prétend que la bourse permet d'investir pour développer les activités des entreprises.

Tous les effets de désindustrialisation, de downsizing, de délocalisation, de fermeture d'usines qui font des bénéfices, de compression des dépenses (en particulier de la masse salariale) au détriment du futur (recherche et développement, développement de l'activité, maintien d'un savoir-faire ou d'une expertise), ou de ventes d'actifs afin d'afficher, sur le court terme, un bilan fortement excédentaire sont une conséquence directe de cette dérégulation et de la recherche de profits sur le court terme qu'elle engendre.

C'est en quelque sorte une cannibalisation de l'économie, les entreprises se consommant elles-mêmes pour maximiser leurs gains sur le court terme. Et qui bien sûr ne peut pas durer éternellement... il est impossible de produire, de manière soutenable, un taux de profits à deux chiffres (<10%) comme le veulent les actionnaires. Mais si une entreprise le propose, même en se suicidant sur le long terme, toutes les autres sont obligées de suivre par la logique de concurrence.

Et si on rajoute les conséquences écologiques d'une telle logique...

L'instabilité inhérente au libéralisme économique

Albert Einstein disait « The economic anarchy of capitalist society as it exists today is, in my opinion, the real source of the evil. », « L'anarchie économique de la société capitaliste d'aujourd'hui, est, à mon avis, la véritable source du mal. »

En effet, l'une des caractéristiques fondamentales du libéralisme économique est son instabilité. Cette instabilité existe même dans le cadre de l'absurde théorie économique libérale[3], et est encore plus flagrante dans tous les autres modèles.

La logique est simple : si quelque chose va mal, des entreprises vont licencier. Des personnes vont se retrouver au chômage, et ne vont donc plus pouvoir consommer (du moins pas autant). Cette baisse de la consommation contraint d'autres entreprises à faire faillite ou à réduire leur personnel, et ainsi de suite. Une perturbation initiale faible conduit à des effets beaucoup plus importants, comme une boule de neige dévalant une pente enneigée. C'est la caractéristique d'un système instable.

Mais le capitalisme financier amplifie fortement cette instabilité structurelle du libéralisme économique. Car si l'effet boule de neige dans l'économie réelle met du temps à faire effet, et peut être freiné par des politiques keynésiennes, l'effet boule de neige d'un marché spéculatif est bien plus fort et rapide.

La bourse, comme tout marché spéculatif, fonctionne à l'inverse de la loi de l'offre et de la demande : plus les prix d'une action augmentent, plus ça semble indiquer sur l'entreprise se porte bien, et plus le risque qu'elle continue à augmenter est élevé. Donc plus j'ai intérêt à en acheter. Inversement, plus les prix baissent, plus j'ai intérêt à vendre avant que ça ne baisse encore plus. Et la durée nécessaire pour la réaction en chaîne s'exprime en heures, et non en mois comme pour l'économie réelle.

Plus le système est dérégulé, et plus ces effets là sont forts. Par exemple, le code du travail et les CDIs, en limitant la possibilité de licencier, tout comme les allocations chômages en limitant la perte de pouvoir d'achat d'un chômeur, vont amoindrir l'effet boule de neige sur l'économie réelle. Les limitations sur les achats et ventes d'actions, de titres, les fameuses "restrictions aux mouvements des capitaux" interdites par la "Constitution européenne" (et son clone le traité de Lisbonne), limitent elles le second effet, générateur des bulles et des krachs.

Dans le domaine bancaire, l'abolition du Glass-Steagall Act (et de ses équivalents ailleurs dans le monde) conduit à créer des réactions en chaîne entre les mauvaises performances d'une partie de l'économie et la fermeture des banques de dépôt, qui possèdent les comptes courants et d'épargne des particuliers, aggravant la récession.

Les dangers indirects de la dérégulation

L'accroissement des inégalités

Mais si nous avons vu les effets directs de la dérégulation, les effets indirects sont plus graves et les plus pervers.

Le premier effet est l'accroissement des inégalités. Tous les indicateurs l'affirment : la période de la mondialisation néo-libérale a vu une explosion des inégalités, aussi bien entre les pays qu'à l'intérieur des pays. Ces inégalités se traduisent concrètement par une paupérisation d'une partie toujours plus importante de la population.

On constate, depuis les années 1970, une modification de la répartition des richesses entre la part qui revient aux travailleurs et la part qui revient aux actionnaires, cette dernière ayant doublée en 30 ans. L'effet est particulièrement important aux États-Unis, où le salaire moyen des ouvriers a diminué de 14% en 20 ans, alors que le PIB par habitant moyen s'accroissait de 36% (hors inflation), mais des pays libéraux comme la Grande-Bretagne ne sont pas épargnés (entre 1990 et 2000, le PIB a augmenté de 20%, mais le nombre de pauvres d'un million).

Cette paupérisation contraint une partie de plus en plus grande de la population à vivre à crédit. La dette des ménages aux États-Unis est ainsi de 170% de son PIB, celle du Royaume-Uni de 130% de son PIB. Des pays comme la France et l'Allemagne, moins libéralisés, ont eux des dettes internes bien plus faibles, autour de 70% de leur PIB.

Cette situation n'est pas tenable. Le transfert continu des revenus du travail vers le capital, nécessaire pour garantir les taux de profits de 10% attendus par les actionnaires ne peut mathématiquement pas continuer éternellement d'une part, et d'autre part, il n'est pas possible d'avoir, sur le long terme, une partie importante de la population qui ne peut vivre qu'à crédit.

C'est là le coeur de la crise actuelle, prédite depuis longtemps par les économistes marxistes et alter-mondialistes : un système où une part toujours plus grande de la population est forcée de vivre à crédit ne peut que finir par exploser, tôt ou tard.

L'effet des système sociaux

Enfin, si j'en ai déjà parlé rapidement, il convient de revenir sur l'importance des systèmes sociaux pour stabiliser l'économie.

J'ai déjà parlé des effets du Code du Travail, de la protection chômage et des minima sociaux pour stopper l'effet boule de neige d'une récession.

Le rôle d'un service public nationalisé, affranchi de la logique de maximisation des profits, et qui est garanti par l'État de ne pas pouvoir faire faillite et de continuer à délivrer son service est aussi fondamental pour éviter cette terrible réaction en chaîne.

Prenons deux autres exemples. Tout d'abord le logement. La crise actuelle, bien qu'étant une crise de l'ensemble du système, est partie de la crise des crédits hypothécaires au États-Unis. L'absence de système de logement social aux États-Unis conduit les couches les plus pauvres de la population, afin d'avoir un toit où dormir, à contracter un prêt qu'ils sont incapables de rembourser, en espérant une amélioration future de leur situation. L'existence de logements sociaux en France est un atout énorme, pour protéger le pays contre ce type de crise. Si les États-Unis avaient eu un véritable mécanisme de logements sociaux, la crise actuelle n'aurait pas eu lieu (une autre crise aurait sans doute éclatée plus tard, mais peut-être pas aussi violemment).

Mais cela n'empêche pas le gouvernement actuel de torpiller le logement social et de vanter le "tous propriétaires"... Nicolas Sarkozy n'a-t-il pas pendant longtemps été le maire délinquant de Neuilly, refusant ouvertement d'appliquer la loi SRU[4] ?

Le deuxième exemple est la retraite. Il existe deux modes de financement des retraites : par répartition ou par capitalisation. La retraite par répartition (le système mis en place à la Libération en France) consiste à établir une solidarité entre les générations, les travailleurs d'aujourd'hui payant directement la retraite de leurs parents, leur retraite à eux sera payée par la génération suivante. La retraite par capitalisation est le modèle en vigueur aux États-Unis (et le modèle que la droite tente d'imposer en France), c'est le modèle du chacun pour soi : c'est à moi d'économiser sur mon salaire, dans des fonds de pension, qui me verseront des dividendes sur ce capital lorsque je serai en retraite.

Au-delà de la logique (solidarité contre chacun pour soi), le modèle par capitalisation est aussi directement responsable de la crise actuelle : les fonds de pension constituent une somme d'argent immense, gérée par les banques, avec comme seul objectif de maximiser les profits (encore une fois la logique de concurrence conduit au pire : les banques sont en concurrence pour donner le taux le plus élevé à leur client, et vont donc contraindre les entreprises à se cannibaliser pour dégager des taux de profits élevés).

Les réponses classiques à la crise

L'hypocrisie des libéraux

Quelles sont donc les réponses données à cette crise ? Tout d'abord on constate un grand morceau d'hypocrisie : les responsables de la dérégulation, les apôtres du marché, les chantres de la non-intervention de l'État dans l'économie se mettent tout d'un coup à prôner la régulation, l'intervention de l'État.

Un Nicolas Sarkozy qui défendait bec et ongles la constitutionnalisation du libéralisme en Europe, allant jusqu'à imposer de force son Traité de Lisbonne sur un peuple français qui avait pourtant voté NON à 55% à un texte presque semblable, qui vantait le modèle anglo-saxon responsable de la crise, prétend maintenant défendre la régulation.

En réalité, il s'agit bien sûr d'une hypocrisie, d'un revirement de façade, comme on peut le voir avec les dernières propositions de l'UMP : face à la crise financière, leur solution est... d'accorder une amnistie fiscale aux délinquants qui avaient profité de la libéralisation du système pour éviter de payer leurs impôts !

La même chose s'applique à un Dominique Strauss-Kahn, président du FMI et apôtre du libéralisme débridé.

Folie des bourses

Une autre constatation intéressante est le comportement des bourses dans cette période de crise. La bourse va baisser de 7% un matin pour remonter de 5% le soir pour redescendre de 10% le lendemain. Les bourses européennes descendent parfois plus que les bourses des États-Unis, pourtant les plus affectés par la crise.

Le comportement erratique de ces bourses, et plus encore les termes employés (pourtant par les partisans du libéralisme économique) "panique", "fébrilité", "sursaut", dénotent d'un comportement totalement irrationnel. On a bien la preuve que le postulat du libéralisme économique, comme quoi les acteurs sont totalement rationaux, est absurde.

Et tant mieux d'ailleurs, un être "totalement rationnel", ce n'est plus un humain, éprouvant des sentiments, des goûts, des préférences, des espoirs parfois un peu utopiques, mais une machine.

Mais dans ce cas, il faut le prendre en compte lorsque l'on construit les règles du système socio-économique, et ne pas créer un gigantesque château de cartes qui peut être détruit par un mouvement de panique, c'est à dire, placer des garde-fous, des protections, des régulations.

Privatisation des gains, socialisation des pertes

Mais le point le plus fondamental dans les réactions à cette crise est la vérification, une fois de plus, de la règle énoncée depuis longtemps par les économistes marxistes : privatisation des gains, socialisation des pertes. Que l'on peut résumer en "pile je gagne, face vous perdez".

Cette règle, qui s'applique aussi bien de manière globale qu'à une seule entreprise, signifie que lorsque l'économie se porte bien, les profits sont privatisés et vont principalement dans les poches des actionnaires ; mais que lorsque la situation se dégrade, c'est l'ensemble de la population qui paye les pots cassés.

Au niveau d'une entreprise par exemple, ça s'applique lorsque les actionnaires empochent la quasi-totalité des bénéfices records d'une bonne année, mais que lors d'une mauvaise année, ce sont les salariés (en premier lieu les précaires et intérimaires) qui sont licenciés pour améliorer le bilan comptable et protéger les actionnaires.

Au niveau du système bancaire ou des sociétés critiques, c'est le principe du too big to fail (trop gros pour échouer). La faillite d'une grande banque aurait des conséquences telles sur la population et sur l'économie que l'État ne peut pas se permettre de la laisser se produire. L'État va donc renflouer les banques en utilisant l'argent des contribuables.

On ne prête qu'aux riches

Enfin, le dernier point qui est illustré par les réactions à cette crise est le fameux proverbe "on ne prête qu'aux riches". Car l'État intervient pour sauver les entités au bord de la faillite, mais pas n'importe lesquelles.

Les pays du tiers-monde n'arrivent pas à rembourser leur dette ? Tant pis pour eux, ils n'ont qu'à brader le peu de ressources qu'ils ont. Une petite PME a du mal à boucler son budget suite à une année difficile ? Tant pis pour elle, qu'elle fasse faillite. Une famille n'arrive plus à payer son loyer (ou à rembourser son emprunt) ? Tant pis pour elle, la police s'occupera de les jeter dehors.

Mais si c'est une grande banque, ou une grande entreprise, alors là, l'État arrive pour la sauver.

Et pendant que 700 milliards de dollars sont dépensés par le gouvernement des États-Unis pour sauver des banques d'une débâcle qu'elles ont organisée, il suffirait de moins de 100 milliards de dollars par an pour offrir à chaque être humain de la planète des conditions de vie décentes (logement, nourriture, eau potable, éducation, accès aux soins).

Quelques solutions

De véritables nationalisations

Ainsi donc, certaines entreprises sont too big to fail ? Mais dans ce cas, comment tolérer qu'elles soient privées ? C'est d'autant plus dangereux que, sachant qu'elles sont too big to fail, la tentation d'effectuer des choix risqués est encore plus présente.

La seule solution à ce niveau là est claire : toute entreprise (que ce soit une banque ou une grande entreprise rendant un service public fondamental, comme l'éducation, la santé, l'énergie, les transports publiques, les télécommunications, l'eau, le courrier, ...) qui est too big to fail doit être nationalisée et ne pas pouvoir être privatisée. Si c'est à l'État (donc aux contribuables) de payer en cas de problèmes, c'est aussi à lui que doivent revenir les profits en cas de succès.

L'argent nécessaire pour la nationalisation doit venir de ceux qui se sont enrichis pendant des décennies en profitant du libéralisme, et qui ont conduit le monde à cette situation actuelle. Par exemple, aux États-Unis, les 400 personnes les plus riches ont gagné près de 700 milliards de dollars pendant les seules 8 années de la présidence G.W. Bush... soit presque le montant du plan de sauvetage. Ces 400 personnes les plus riches des États-Unis possèdent 1 600 milliards.

Mais au delà, la nationalisation affranchi l'entité de la pression financière, de la course à la rentabilité à court terme. Si nous avons développé le TGV en France, c'est bien parce que la SNCF était à l'abri des pressions de rentabilité à court terme du marché (ce qui n'empêche pas le TGV d'être rentable et vendu partout dans le monde, même le Thalys et l'ICE allemand s'appuient sur la technologie TGV). Elle permet aussi d'effectuer une mission de service public, en desservant des lignes de train non rentables, en livrant le courrier tous les jours même dans les petits villages.

L'exemple de l'Argentine est très significatif dans ce cas : la privatisation du service ferroviaire en Argentine a conduit à l'abandon de 30 000 des 35 000 km de voie pour se concentrer sur les 5 000 km les plus rentables, entraînant de nombreuses faillites d'entreprises qui étaient dépendantes du chemin de fer et l'isolement de villages entiers, pour un coût global bien plus élevé que les économies sur les voies ferrées.

Mais il faut bien sûr aller plus loin que de simples étatisations. Les services publiques du XXIème siècle doivent être rendus pleinement transparents, démocratisés, les choix qui les concernent pris collectivement, après des débats nationaux sur le sujet.

Une gestion multipartite entre l'État, les collectivités locales, les salariés de l'entreprise et les associations d'usagers peut aussi permettre de démocratiser les services publics, de les amener à rendre plus précisément les services dont la population à besoin.

Un développement fort des systèmes sociaux

Le deuxième axe est le développement des droits et systèmes sociaux, à l'exact opposé des dérégulations qui ont mené à la crise.

Tout d'abord, il faut renforcer le Code du Travail, refuser toute remise en cause du rôle fondamental du CDI, lutter contre le travail précaire (par exemple via une modulation des cotisations sociales, le taux de cotisation sociale étant plus élevé lorsque l'entreprise emploie d'avantage de main d'oeuvre précaire, avec bien sûr des aménagements pour tenir compte des spécificités des emplois saisonniers). Il faut aussi renforcer les allocations chômages, car, en plus des raisons éthiques et humaines, elles constituent un excellent amortisseur pour éviter l'effet boule de neige des récessions.

Ensuite, il faut se battre pour défendre le pouvoir d'achat des salariés, et obtenir un rééquilibrage de la répartition entre les revenus du capital et du travail, en faveur du travail qui a été spolié pendant ces 30 dernières années. Une augmentation du SMIC et des salaires dans la fonction publique, suivie d'un nouveau Grenelle, pourrait être un moyen.

Un autre chantier constitue la défense des retraites par répartition. Ce mode de financement des retraites, positif pour l'économie (puisque les retraites sont directement versées aux retraités, qui vont consommer et donc réinjecter l'argent dans l'économie réelle), doit être renforcé, et toute tentative d'aller vers un système par capitalisation, négatif pour l'économie (puisqu'il constitue une immense bulle spéculative en puissance, et contraint les entreprises à viser la rentabilité à court terme) doit être fortement combattue.

Enfin, pour éviter toute crise comme celle des subprimes, il convient de développer un grand service public du logement, offrant à tous des logements décents à des prix abordables, loin de la logique du "tous propriétaires". La loi d'expropriation des logements vides et la loi SRU doivent être appliquées. Afin d'éviter qu'une personne ne paye plusieurs fois le prix de son logement (à force de payer des mensualités éternellement) un mécanisme d'usufruit gratuit des logements, une fois son prix nominal payé, peut être envisagé.

Une vraie régulation des marchés

Un troisième axe est une véritable régulation des marchés et de l'économie, qui peut prendre énormément de formes.

La première forme, la plus urgente, est la mise en oeuvre d'une taxe type taxe Tobin, sur les transactions financières. Cette taxe à faible taux, prélevée sur chaque transaction boursière, a pour objectif direct de freiner la spéculation et d'encourager l'investissement à long terme. Ainsi, un actionnaire qui vend et achète ses actions toutes les semaines pour spéculer sur les petites variations de cours paiera 50 fois plus la taxe Tobin que l'actionnaire à moyen terme qui fera une transaction par an, et 500 fois plus que l'actionnaire tel que nous le présente les libéraux, c'est à dire celui qui investit dans une société pour récupérer des profits 10 ans plus tard, une fois que celle-ci aura développé son activité économique.

La deuxième forme peut être une séparation forcée des activités, sur le modèle du Glass-Steagall Act, afin d'éviter la contamination des problèmes d'un secteur de l'économie sur les autres, et de limiter l'existence d'immenses groupes transnationaux englobant de nombreux secteurs de l'économie (comme Bouygues qui fait simultanément du BTP, de la téléphonie mobile, de la télévision, ...), et donc de rendre l'atomicité du marché un peu moins irréelle.

La troisième forme consiste en l'instauration d'impôts incitatifs, dissuasifs et progressifs. Deux exemples peuvent être une modulation des cotisations sociales (pour les entreprises françaises) et des taxes douanières (pour les entreprises étrangères) suivant le comportement social de l'entreprise et un impôt sur les revenus fortement progressif qui redistribue l'argent des plus riches (qui spéculent et profitent de l'économie financière) vers les classes moyennes et les plus modestes (qui consomment, donc alimentent l'économie réelle, et qui seront ainsi moins amenés à s'endetter).

Et bien sûr, afin de permettre la pleine efficacité des ces mesures, il faut mener une lutte féroce contre les paradis fiscaux et bancaires, je ne détaillerai pas ce point, pourtant important, car il mérite un article à lui tout seul.

Vers la cogestion

Enfin, le quatrième axe, et qui est peut-être le plus important, est d'aller vers la cogestion des entreprises, afin de dépasser le système capitaliste dans lequel l'argent donne le pouvoir.

La cogestion consiste à donner un véritable pouvoir de décision aux salariés dans leur entreprise. Elle peut se faire via des salariés élus siégeant au conseil d'administration et munis d'un droit de vote, soit directement par l'organisation obligatoire d'un référendum auprès des salariés dans un certain nombre de cas (par exemple pour toute fusion-acquisition).

En effet, si l'intérêt des actionnaires (surtout lorsqu'il s'agit de fonds de pensions ou de spéculateurs boursiers) est de maximiser le profit à court terme des entreprises, l'intérêt des salariés est souvent beaucoup plus conforme à l'intérêt général : assurer la pérennité et le développement de l'entreprise. En donnant aux salariés un droit de cogestion dans leur entreprise, on oriente l'entreprise sur le long terme. D'autre part, les salariés, étant ceux qui réalisent la production (de biens ou de services) au quotidien sont souvent les mieux placés pour savoir ce qu'il faut changer et au contraire ce qu'il ne faut surtout pas changer. Par exemple, la SNCF a eu récemment des problèmes sur les caténaires qui causé des perturbations importantes pour les usagers. Or, les syndicats de salariés avaient prévenus depuis longtemps qu'il fallait renforcer les équipes de vérification et d'entretien des caténaires. Là il s'agit d'une entreprise publique (hélas de plus en plus engagée dans une logique d'entreprise privée, afin de préparer la privatisation), mais les exemples ne manquent pas dans le privé.

Un dernier point sur ce sujet : il faut faire très attention à ne pas confondre la cogestion avec l'"actionnariat salarié" promu par la droite française. L'actionnariat salarié est l'exact contraire. Il s'agit de donner quelques actions aux salariés, suffisamment peu pour qu'ils ne puissent pas influer réellement sur les décisions de l'entreprise, mais suffisamment pour qu'ils soient financièrement incités à ce que l'entreprise dégage des profits sur le court terme, amenant ainsi un salarié à se réjouir du fait que son collègue soit licencié pour augmenter les profits, et tuant ainsi la solidarité entre salariés (et donc l'esprit d'entreprise, pourtant si important pour la bonne marche d'une entreprise sur le long terme).

Conclusion

Au-delà de ces solutions à court terme, ne serait-il pas plus que temps de faire comme de nombreux peuples en Amérique Latine, du Vénézuela à la Bolivie en passant par l'Équateur, de rejeter ce modèle de développement fondé sur la marchandisation de tout et le profit comme seul objectif ?

Il y a quelques semaines, les Équatoriens ont voté à une écrasante majorité une nouvelle Constitution, qui tourne le dos au libéralisme et proclame : « Decidimos construir une nueva forma de convivencia ciudadana, en diversidad y armonia con la naturaleza, para alcanzar el bien vivir, el sumak kawsay[5]; un sociedad que respeta, en todas sus dimensiones, la dignidad de las personas y las colectividades; un pais democratico, comprometido con [...] la paz y la solidaridad con todos los pueblos de la tierra »

Soit en français (traduction personnelle) : « Nous avons décidé de construire une nouvelle forme de coopération citoyenne, dans la diversité et l'harmonie avec la nature, afin de parvenir au bien vivre, le sumak kawsay ; une société qui respecte, dans toutes ses dimensions, la dignité des individus et des communautés ; un pays démocratique, engagé pour [...] la paix et la solidarité avec tous les peuples de la terre »

Qu'attendons-nous pour faire de même ?

Notes

[1] Théorie selon laquelle c'est le Soleil qui tourne autour de la Terre, centre de l'univers

[2] Économiste anglais partisan de l'intervention de l'État pour réguler, guider et soutenir l'économie

[3] Voir par exemple les travaux de Gérard Debreu, qui après avoir démontré l'existence d'un équilibre général dans le modèle libéral, a plus tard démontré que cet équilibre était instable

[4] La loi qui impose aux villes de construire au minimum 20% de logements sociaux, Neuilly n'ayant même pas 1% de logements sociaux

[5] Expression issue du Quechua pour désigner un état d'harmonie entre les hommes, et entre les hommes et la nature