Mon analyse s'appuie principalement sur les quotidiens Libération et Le Monde, qui se prétendent de gauche pour le premier, et neutre pour le second, et que je parcoure de manière quasiment quotidienne. Nous verrons ce qu'il en est, à la lumière du traitement de certaines questions relatives à l'Amérique Latine.

Mexique, Oaxaca

Mexique, État d'Oaxaca (l'un des plus pauvres du pays), Mai 2006. Le SNTE, syndicat des enseignants appelle à la grève pour réclamer plus de moyens dans les zones rurales. Le 14 Juin 2006, le gouverneur répond par la répression, provoquant l'hospitalisation d'une centaine de blessés. Les organisations sociales et de défense des Droits de l'Homme s'unissent dans l'APPO (Assemblée Populaire des Peuples de Oaxaca) et demandent alors la démission du gouverneur. Malgré une défaite du parti du gouverneur (le PRI) aux élections de Juillet 2006, la répression s'intensifie, et en août 2006, six membres de l'APPO sont assassinés. Le 27 octobre, un journaliste favorable à l'APPO, Barley Roland Will est assassiné. La répression continue pendant des mois, faisant encore plusieurs morts, des centaines de blessés et de prisonniers.

Ces évènements, d'une gravité extrême (bien pire que toutes les prétendues atteintes à la démocratie au Vénézuela), ont fait l'objet de quelques articles dans nos deux journaux de référence, mais beaucoup moins virulents, fréquents et mis en avant que les multiples attaques contre Hugo Chávez.

Chili, Mapuche

Au Chili, pourtant présidé par une "socialiste", le peuple Mapuche (l'un des peuples originaires, situé entre le Chili et l'Argentine) mène une lutte difficile pour protéger son habitat et ses lieux sacrés contre les sociétés multinationales qui exploitant la forêt et la montagne au mépris de l'écologie. Le gouvernement chilien répond en appliquant les lois "anti-terroristes" créées par Pinochet, qui permettent entre autres de maintenir des personnes en prison jusqu'à 6 mois sans la moindre preuve et le moindre procès. De nombreux militants Mapuche sont ainsi maintenus en prison pour avoir osé défendre, de manière non violente, leur terre.

Hormis via la critique d'un film parlant des Mapuche, pas une seule ligne dans Libération ne parle des Mapuche. Le Monde n'en parle qu'à l'occasion de la grève de la faim (mois de janvier) d'une des leaders du mouvement Mapuche. La prise de position de personnalités comme Danièle Mitterand (pourtant membre de la même Internationale Socialiste que Michèle Bachelet) en faveur des Mapuche n'a même pas été reprise. Quelle aurait été la réaction de nos journaux si Hugo Chávez maintenait des opposants en prison pendant plusieurs mois, sans procès ?

Colombie, Paramilitaires

La Colombie fait elle souvent l'actualité. En raison des otages détenus par les FARC, et en particulier d'Ingrid Bétancourt. Mais une autre facette, pourtant dramatique, de la situation an Colombie reste ignorée de nos journaux.

Car si les FARC pratiquent en effet (et il s'agit bien sûr d'un mode d'action inacceptable) la prise d'otages, il ne faut pas oublier que la Colombie est déchirée par un conflit qui remonte à 50 ans (et l'assassinat, à quelques semaines des élections, du candidat "anti-oligarchie" qui était donné gagnant), entre les guérillas d'extrême gauche et les paramilitaires d'extrême droite.

Si les FARC détiennent au total environ 700 otages, les paramilitaires, pourtant officiellement "démobilisés" depuis 2002, assassinent toujours environ 600 personnes (principalement des syndicalistes ou des militants de gauche) par an. Un syndicaliste est assassiné tous les deux jours. Des journalistes sont aussi régulièrement assassinés, faisant de la Colombie, après l'Irak, le pays le plus dangereux pour la profession. Dans le plus grand silence.

Et si les soupçons de corruption (pour la plupart non prouvés) de certains proches d'Hugo Chávez donnent lieu à de nombreux articles dans nos journaux, les liens nombreux et avérés entre des parlementaires et ministres du parti du président Alvaro Uribe, ainsi que de dignitaires de l'armée, avec ces milices d'extrême droite ne se voient accordés de brefs articles. Pourtant, si la corruption est bien sûr inacceptable, la gravité n'est en rien comparable au soutien à milices responsables de milliers d'assassinats.

Colombie, Réelection d'Uribe

Nous nous souvenons tous du scandale, dans le presse française, qui a suivi la proposition d'Hugo Chávez de tenir un référendum pour pouvoir se présenter une troisième fois devant les électeurs (comme c'est pourtant le cas en France).

Mais que dire alors du silence total qui a accueilli l'annonce d'exactement la même proposition (organiser un référendum pour changer la Constitution afin de pouvoir briguer un troisième mandat) lorsqu'elle est émise par Alvaro Uribe, le président conservateur de la Colombie ?

Pérou, Grève des paysans

Une grève des paysans a actuellement lieu au Pérou pour protester contre la signature d'un traité de libre commerce avec les États-Unis, qui sonnerait leur mort économique (les petits paysans du Pérou sont totalement incapables de survivre à la concurrence des exploitations industrielles et subventionnées des États-Unis).

Le président Alan Garcia, pourtant présenté par nos médias comme un démocrate de centre-gauche, répond en décrétant l'état d'urgence sur 9 états du Pérou, suspendant les garanties constitutionnelles. La répression a déjà fait 5 morts et des centaines de blessés. Pas un article, ni dans Libération, ni dans Le Monde.

Quelle serait la réaction de nos journaux si jamais Hugo Chávez répondait par l'état d'urgence à une grève, et provoquait la mort d'opposant ? Même lors du sabotage pétrolier de l'hiver 2002-2003 qui a pourtant coûté au pays plus d'un mois de PIB, et malgré une opposition très violente (tentative de coup d'État en 2002, assassinat de centaines de paysans bénéficiant de la réforme agraire), Hugo Chávez n'a pas répondu par l'état d'urgence.

Conclusion

Je pense que ces exemples montrent bien à quel point les médias français, y compris Libération qui se prétend pourtant de gauche, font preuve d'une cécité volontaire sur les agissements des pouvoirs publics dans les pays d'Amérique Latine qui mènent une politique néolibérale et sont plutôt alliés aux États-Unis, aux antipodes complet de l'acharnement, sombrant souvent dans le mensonge, à discréditer le processus bolivarien au Vénézuela, et au-delà à discréditer ceux qui mènent des politiques alternatives, comme en Équateur ou en Bolivie.

Pour quelle raison ? Je ne vois qu'une seule explication: la volonté de diaboliser et de détruire toute expérience s'éloignant du modèle présenté comme le "seul possible". Parce que le peuple français, comme la plupart des peuples du monde, ne peuvent accepter le néolibéralisme que par défaut, que s'ils sont convaincus que « There Is No Alternative », pour reprendre le solgan phare de Tatcher. Si quelqu'un voit une autre explication, je suis preneur.

Et si la vérité et le rôle d'information des journalistes doivent être sacrifiés, alors qu'il en soit ainsi. Mais le peuple français ne doit à aucun prix voir germer en lui l'espoir d'une alternative.