Les raisons de la victoire de Nicolas Sarkozy

Une droite décomplexée

Nicolas Sarkozy n'est pas simplement un candidat de la droite, dans la lignée gaulliste. Il est le candidat d'une droite décomplexée, radicale, qui affirme froidement son projet. Reprenant les discours de Louis Adolphe Thiers [1] sur les "canailles", terme aujourd'hui remplacé par "racailles" ; reprenant le discours du "nettoyage" cher à Francisco Franco[2] et qui revient à considérer comme des déchets une partie de la population ; allant jusqu'à utiliser "le travail c'est la liberté" [3] dans un clip de campagne, il se montre ouvertement comme l'héritier idéologique de la droite dure du siècle précédant, et non comme l'héritier du gaullisme.

Sa reprise à l'identique du slogan du Front National sur "la France aimez-là ou quittez-là", se référant aux émeutiers, c'est à dire à une population très majoritairement née en France et de nationalité française, liée à sa volonté de créer un ministère de "l'identité nationale" et de son refus de condamner les crimes commis par la France en qualifiant cette attitude de "repentance", dénnotent tous d'une vision fascisante de ce qu'est la "nation", où il existe une "bonne" et une "mauvaise" manière d'être français, où critiquer l'action de son pays est une trahison envers la "nation". L'"indentité nationale" définie d'en haut par un ministère est l'opposé même de la notion républicaine de nation riche de sa diversité, de la notion démocratique de l'importance de la critique, et de la notion raisonnable de reconnaissance des erreurs passées.

Les pratiques de Nicolas Sarkozy au Ministère de l'Intérieur s'inscrivent aussi dans une logique beaucoup plus brutale, radicale, rejetant les garde-fous défendus par ceux qu'il nomme lui-même avec mérpis les "droits-de-l'homistes". Envoyer la police arrêter les enfants ou leurs parents à la sortie des écoles est un comportement qui n'a de précédant historique que dans les heures les plus sombres de l'Histoire, sous l'Occupation. Les centaines de jeunes condamnés en comparution immédiate, sur simples témoignages, à des peines de prison ferme pour avoir osé manifester contre le CPE montrent une volonté de criminaliser la contestation indigne d'une démocratie.

Le dernier point que je vais retenir ici du discours et des actes de Nicolas Sarkozy est ses propos sur la cause génétique de crimes (comme la pédophilie) et du suicide des jeunes. Au-delà d'une absurdité scientifique, dénoncée comme telle par les généticiens, cette vision eugénique de la société est une idéologie extrêmement dangereuse: elle dédouane totalement les causes sociales, familiales, et psychologiques. Si une personne est délinquante ou se suicide, ce n'est pas à cause de la société, d'une défaillance de l'éducation (de la part des parents ou de l'Éducation Nationale), mais parce que, génétiquement, cette personne était destinée à son sort. Cette vision aboutit directement à la tentative (qui a heureusement échouée pour l'instant) de Nicolas Sarkozy de répérer, et de ficher, les futurs délinquants dés l'âge de 3 ans. Il y a quelques semaines, deux enfants de 8 et 11 ans se sont vus ajoutés au fichier génétique[4], seront désormais automatiquement suspects et se verront interdits d'accéder à certains emplois, pour avoir volé quelques jouets dans un supermarché. Bienvenue à Gattaca.

On pourrait continuer longtemps sur l'analyse du discours et des pratiques de Nicolas Sarkozy, afin de bien comprendre à quel point il s'agit d'un tournant par rapport à la droite gaulliste, d'une récupération de l'idéologie du Front National, et au-delà, de la droite réactionnaire d'avant la Seconde Guerre Mondiale et les acquis de la Libération, mais ce n'est pas le sujet principal de cet article.

Celà dit, le slogan "Sarko, facho" est, comme tout slogan, une exagération. Le terme plus juste serait "fascisant". Le programme de Nicolas Sarkozy n'est pas un programme fasciste au sens propre, mais c'est un programme qui s'inspire fortement de l'idéologie fasciste. Il est moins violent, moins brutal, moins totalitaire. Ne serait-ce que parce que le climat et le contexte de la France de 2007 n'est pas celui de l'Espagne ou de l'Italie des années 1930. Mais là où est le danger c'est que non seulement il repose sur la même idéologie, mais aussi, la droite décomplexée représentée par Nicolas Sarkozy est de plus en plus violente, brutale, et totalitaire. Fascisante, au sens de s'approchant du fascisme sans l'être totalement, est donc beaucoup plus approprié.

La stratégie désastreuse du Parti Socialiste

Comment expliquer la victoire d'une telle droite ? La première raison est à chercher dans son adversaire principal, le Parti Socialiste et sa candidate, Ségolène Royal.

Face à une droite dure, décomplexée, affichant haut et fort ses valeurs et son projet de société, certes terrifiant, mais cohérent, que proposait donc le Parti Socialiste ? Il ne proposait pas une autre vision de la société, fondée sur d'autres valeurs, comme il aurait du le faire. Il proposait une série de mesures, sans trop de cohérence, mi-chèvres mi-choux. Son espoir reposait plus sur le rejet, légitime, qu'inspire le projet de Nicolas Sarkozy à une partie de la population française que sur l'adhésion au projet de Ségolène Royal.

Continuant sur la dérive vers la droite du Parti Socialiste entamnée en 1983, et affichée clairement en 2002 ("mon programme n'est pas socialiste", disait Lionel Jospin), Ségolène Royal n'a pas affronté Nicolas Sarkozy sur la vision de la société. Elle a même accepté certains thèmes et certaines idées de Nicolas Sarkozy (discours nationaliste, refus de régularisation des sans-papiers, encadrement militaire pour les jeunes, ...).

Un camarade du PCF de ma ville a très bien résumé les choses ainsi: "nous avons perdu une bataille idéologique qui n'a pas eu lieu". Nicolas Sarkozy a pu imposer son idéologie, ses thèmes, sa vision de la société parce que le camp adverse, Ségolène Royal en tête, a tout simplement refusé de les affronter. Les idées et le projet de société de Nicolas Sarkozy n'ont pas triomphé face aux idées et au projet de société de la gauche, mais face à un renoncement.

À l'occasion du référendum de 2005, un dénommé Antoine Pitrou disait: « "Soyez réaliste, exigez l'impossible". Étrange que seule la droite ultra-libérale ose aujourd'hui se saisir de ce précepte soixante-huitard. Elle exige l'impossible depuis trente ans et elle l'obtient petit à petit, face aux yeux ébahis de nos chères forces de progrès qui ne pensent qu'à composer avec l'inacceptable en annonçant sans relâche que par la suite, ce sera bon, on ira vraiment de l'avant. »

Je pense que ces propos résument bien la situation. La gauche, en particulier le Parti Socialiste, se décale de plus en plus vers la droite, refuse de mener la bataille idéologique et de proposer une alternative à la société ultra-libérale et ultra-sécuritaire proposée par la droite, qui elle est de plus en plus radicale. Voici la raison principale, selon moi, de l'échec de la gauche, en 2002 comme en 2007.

Le rôle des médias

Le rôle des médias pendant l'élection elle-même

Le deuxième facteur fondamental dans le résultat de cette élection, selon moi, est constitué par les médias. Tout d'abord, rappelons que 80% de la presse écrite appartient aux grands groupes financiers, souvent liés à l'armement (Dassault, Lagardère et Rotschild). La télévision elle appartient soit à l'État (donc, au gouvernement soutenant Nicolas Sarkozy) soit à d'autres grands groupes financiers, comme Bouygues ou Vivendi.

Le rôle des médias pendant la campagne elle-même a été fidèle à son habitude: tenter de transformer le débat d'idées en un choc entre des personnes, effacer autant que possible les "petits" candidats, et transformer une bonne partie de la campagne en une suite de sondages et de commentaires sur ces sondages.

On doit aussi signaler le rôle des médias, avant même la campagne, dans le choix effectué par le Parti Socialiste d'investir Ségolène Royal, c'est à dire la candidate de l'aile droite du Parti Socialiste, celle qui aurait le moins de risque d'affirmer clairement un projet alternatif à celui proposé par Nicolas Sarkozy.

Ne pas négliger non plus l'importance démeusurée qu'ils ont donné à Nicolas Sarkozy lui-même depuis 2002, souvent bien mieux représenté dans les médias que ne l'étaient le Président Jacques Chirac, ou les Premiers Ministres Jean-Pierre Raffarin puis Dominique De Villepin, et ce bien avant qu'il ne soit officiellement candidat.

Le travail de fond des médias

Mais le rôle le plus important des médias a été dans leur couverture, ou non couverture, des problèmes de notre société, tout au long de ces cinq dernières années et même avant.

Il y a, en France, chaque année, plus de décès causés par les accidents du travail que par la criminalité. Pourtant, presque tous les jours, le JT présenter un meurtre par-ci, le procès pour un meurtre par là. Et combien de fois parle-t'il d'accidents du travail ? Comment s'étonner ensuite que les français préfèrent augmenter le nombre de policiers, et non le nombre d'inspecteurs du travail ?

Regardons le traitement de la délinquance. La fraude fiscale coûte chaque année à l'État plus de 30 milliards d'euros, beaucoup plus que ce que ne coûtent à la société les vols de voiture ou de téléphones portables. Pourtant, quel JT parle de la fraude fiscale et des autres scandales de la "délinquance en col blanc" ? Les "zones de non droit" de nos cités sont dénoncées, mais les "zones de non droit" constituées par les paradis fiscaux et bancaires, elles, sont soigneusement protégées. Les médias nous montrent le citoyen ayant vu sa voiture brûlée par les délinquants de nos banlieues, pas le citoyen dormant dehors parce qu'il attend depuis des années un logement social que le maire délinquant de Neuilly refuse de construire.[5]

Regardons le traitement de l'affaire Clearstream. Alors que Clearstream, gigantesque "chambre de compensation" brassant plus de 50 000 milliards d'euros par an (oui, 50 000 000 000 000 d'euros, soit près de 10 000 euros par être humain sur cette planète), permettant d'organiser massivement la fraude fiscale et le blanchiment d'argent est une "zone de non droit" bien plus terrible dans ses conséquences que nos banlieues, les médias n'ont parlé que de la pathétique affaire du "corbeau", des sombres magouilles de certains politiciens. Surtout pas du fond du problème.

Le traitement des "banlieues" est aussi très significatif. Jean-François Téaldi, Grand Reporter sur France 3 le disait récemment, la première question que les jeunes lui posent, systématiquement, quand il se déplace en banlieue est "mais pourquoi vous, avec vos caméras, on ne vous voit que lorsque des bagnoles crament ou des flics se pointent ?". Pourquoi si peu de reportages sur ces associations de quartier, qui avec leurs faibles moyens[6], tentent péniblement de reconstruire le tissu social déchiré ? Pourquoi si peu de reportages sur les conditions des collèges et écoles des quartiers difficiles, où des enfants n'ayant plus de quoi se payer la cantine font des malaises, où le ménage n'est pas fait parce que les personnels partant en congé maladie pour cancer ou en congé maternité ne sont pas remplacés (je parle de cas véridiques) ?

Sans cette attitude constante des médias à sélectionner les problèmes dont on parle et ceux dont on ne parle pas, de cacher certaines réalités pour mettre l'accent sur d'autres, systématiquement dans la même direction, il ne fait aucun doute à mes yeux que l'état d'esprit d'un grand nombre de français, au moment de mettre un bulletin dans l'enveloppe, aurait été sensiblement différent.

L'analyse des résultats du vote

Si le résultat global est sans appel, 53% pour Nicolas Sarkozy avec une forte participation, une étude plus approfondie de la composition des électorats permet de nuancer les propos.

Tout d'abord, le résultat suivant les lieux. Dans les villes de la banlieue "chaude", en particulier dans le 93 et dans le 94, mais pas uniquement, Nicolas Sarkozy a fait un très mauvais score, au-dessous de 40%. À Epinay-sur-Seine où je vis, Nicolas Sarkozy a fait 40% au total, et dans les bureaux de vote des différentes "cités" de la ville, il fait autour de 30%, parfois même moins. C'est donc un désaveu fort de la politique prônée par Nicolas Sarkozy dans les banlieues par ceux qui sont les premiers concernés. Ce sont les habitants des quartiers chics, des banlieues pavillonnaires, et des campagnes qui ont voté pour Nicolas Sarkozy. Ce qui confirme mon diagnostic sur le rôle des médias: ce sont ceux qui n'ont des banlieues que l'image qu'en donnent les médias, mais qui ignorent ce qu'elles sont réellement qui adhèrent le plus au discours de Nicolas Sarkozy.

Le phénomène est le même, mais de moindre amplitude, pour les propos de Nicolas Sarkozy sur le travail. Si on ne considère que la population active au sens large, c'est à dire âgée de 18 à 65 ans, alors c'est Ségolène Royal qui remporte le deuxième tour, avec une courte majorité. Encore une fois, la population directement concernée par les slogans du type "travailler plus pour gagner plus" a rejetté Nicolas Sarkozy.

On tombe là sur des problèmes de fond vis à vis de la "démocratie" qui dépassent largement le cadre de cet article, mais du point de vue de la bataille idéologique, on peut tout de même nuancer la victoire de Nicolas Sarkozy, puisqu'il a échoué à convaincre la majorité des catégories directement concernées par son discours.

La chimère du centre

Qu'est-ce que le centre ?

La première question à se poser est "qu'est-ce que le centre ?" Le centre d'un objet n'existe qu'en fonction de ses extrémités, déplacez-en une et le centre se déplacera. Une pensée politique qui se défini uniquement par rapport à aux autres, et non de manière intrinsèque, est assez paradoxale, il me semble.

La notion de "centre" dépend très fortement du contexte, géographique comme historique, ainsi que des sujets. Si on prend un problème comme l'avortement, être contre le droit à l'avortement en France est une position d'extrême droite, que même l'UMP rejette. Par contre, dans les pays d'Amérique Latine, c'est être pour l'avortement qui est une position d'extrême gauche, à laquelle seules les ailes les plus radicales de la gauche adhèrent (bien que le débat commence, lentement, à évoluer sur place). Bien que moins caricaturale, la situation est la même sur beaucoup d'autres sujets, une position considérée comme "centriste" en France en 2007 pourrait être à l'extrêmité d'un bord ou de l'autre dans un autre pays, ou il y a quelques décennies.

Si on essaie de définir le centre de manière absolue, objective, on pourrait considérer un "juste milieu" entre les positions extrêmes possibles sur un sujet donné, sans se préoccuper de quels partis défendent ces positions. Mais dans ce cas, les résultats risquent d'être surprenant.

Regardons la propriété privée, par exemple. Il y a deux positions extrêmes: la position qui considère que la propriété privée est un droit sacré et inviolable, sans limite aucune, et la position qui considère que "la propriété c'est le vol". Une position proche de celle de Proudhon, avec la division entre "possession" (ce que l'on possède et utilise de manière régulière, comme ses vêtements, le logement qu'on habite, la voiture qu'on utilise, le champ qu'on cultive soi-même) et la "propriété" (ce que l'on possède mais n'utilise pas et qui sert surtout à obtenir des revenus, comme l'appartement qu'on loue, l'usine où l'on fait travailler des ouvriers, le champ que d'autres labourent), et l'acceptation de la possession tout en refusant la propriété serait alors une position centriste. Pourtant, c'est une position qui n'est même pas défendue telle quelle par le Parti Communiste, qui reconnaît implicitement cette dichotomie, mais ne prône pas directement l'abolition de la propriété, uniquement son encadrement. Le Parti Communiste serait donc à droite ?

Cet exemple montre clairement le problème: le "juste milieu", le "centre" dépend tellement du contexte, de la vision de la société qu'on a, et de ce qui est considéré comme "normal" qu'il ne peut pas constituer une idéologie politique.

Les concepts de droite et de gauche reposent sur des valeurs et des idéaux (récompense du succès, maintien de l'ordre, individualisme pour la droite, protection des défavorisés, prévention plutôt que répression, solidarité pour la gauche) qui sont "absolus", bien que leur déclinaison dépende bien évidemment du contexte. Une mesure précise pourra être "de droite" ou "de gauche" suivant le contexte, mais les valeurs, les grandes idées elles restent atemporellement de gauche ou de droite, ce qui rend la distinction gauche-droite beaucoup plus pertinente que ne l'est la notion floue de "centre".

Avons-nous le même objectif ?

L'argument face à celà est justement que le "centre" ne serait pas une idéologie politique, mais une volonté de gérer la société du mieux que l'on peut, d'un point de vue purement pragmatique, en prenant les "meilleurs" de chacun des deux camps.

Mais prendre les meilleurs, dans quel but ? Prétendre que tout le monde possède le but est soit mensonger, soit naïf. Les mêmes qui prétendent que l'homme est naturellement égoïste et que le "communisme" ne pourra jamais fonctionner parce que la "nature humaine" est l'égoïsme et non l'intéret général nous prétendent aussi que l'intéret d'un actionnaire et d'un salarié sont toujours le même, que les milliardaires et les RMIstes partagent le même but. Quelle naïveté.

Il ne faut bien sûr pas tomber dans le machiavélisme, et considérer que tout patron ne rêve que d'exploiter ses employés, et que forcément, systématiquement ce qui est bon pour l'un est mauvais pour l'autre. D'ailleurs, il y a souvent plus de points communs entre un patron d'une petite PME et ses employés qu'entre le patron d'une petite PME et le patron d'une entreprise du CAC40. Mais il ne faut pas non plus nier l'existence d'intérets qui sont souvent opposés.

Cette vision naïve de la société s'appuie très fortement, selon moi, sur l'ignorance de l'histoire de la "lutte des classes" dans notre pays et dans le monde. Ignorance en partie organisée par les programmes scolaires qui préfèrent s'étendre sur le nom des rois et le déroulement de telle bataille, tout en passant sous silence des évènements comme la Commune de Paris, les luttes ouvrières et leur répression, la construction des acquis de la Libération, et ainsi de suite.

Tous les acquis sociaux que nous avons maintenant, l'école gratuite et obligatoire, le remboursement (d'une partie) des soins médicaux, les congés payés, l'interdiction du travail des enfants, l'assurance chômage, la limitation du travail de nuit ou de la durée hebdomadaire du travail, la protection contre les licenciements abusifs, l'existence de retraites ou de logements sociaux et même l'abolition de l'esclavage, tout ça a été obtenu à la suite de longues difficiles luttes, et souvent au prix du sang.

La société a-t'elle tellement changée ce dernier siècle pour que ceux qui s'opposaient à tous ces acquis n'existent soudainement plus, et que tous aient désormais le même intéret ? La société est-elle si différente de 1936 pour qu'il n'existe plus aucun vestige de l'attitude qui a poussé une partie importante du patronat à dire "plutôt Hitler que le Front Populaire" ou qui a poussé Franco à noyer dans le sang la République Espagnole ? La situation étant différente, les méthodes utilisées le sont, et le MEDEF n'organisera pas en France de coup d'État comme Franco l'a fait en Espagne en 1936, comme Pinochet l'a fait en 1973 au Chili, ou comme l'opposition à Chávez a tenté de le faire en 2002 au Vénézuela, mais ce n'est parce qu'ils n'ont pas recours à des moyens aussi violents et radicaux qu'ils ont pour autant, soudainement, totalement changé d'objectifs du tout au tout.

Tout comme nos aïeux ont du lutter pour obtenir toutes les conquètes des siècles précédant, et tout comme elles n'auraient jamais eu lieu s'ils avaient cru à cette théorie naïve du refus de toute forme d'affrontement gauche-droite, les conquètes nécessaires du XXIème siècle, comme la construction d'une sécurité sociale professionnelle permettant d'alterner des périodes d'emploi et de formation avec continuité des revenus, la réduction du temps de travail (rendue possible, comme jadis, par les progrès technologiques et nécessaire par l'épuisement des ressources naturelles), la gratuité totale des soins médicaux, ou la lutte pour la préservation de l'environnement sans pour autant pénaliser les plus humbles (qui pourrait passer, entre autres, par une gratuité des transports en commun), sont tout autant possibles que l'étaient les congés payés en 1936 ou la Sécurité Sociale en 1945, même, comme à ces moments là, une partie de la population qui les considère comme contraire à ses intérets fera tout pour les empêcher, prétendant que "ce n'est pas possible". Le "progrès social" ne tombe du ciel et du bon vouloir d'une population mystiquement unie, mais il est construit par la lutte de la majorité de la population contre une minorité qui entend préserver ses propres intérets. Par manque de combatitivité de cette majorité, les acquis sociaux chèrement payés par nos ancètres sont entrain d'être détruits sous nos yeux.

Et d'ailleurs, les résultats concrets sont bien là pour rappeler que nous n'avons pas les mêmes objectifs. Après 5 années de gouvernement de droite dure, les profits n'ont jamais été aussi élevés, mais la misère non plus. Le pouvoir d'achat de la majorité des citoyens a diminué, la pauvreté a fortement augmentée, tandis que les 10% de la population les plus riches n'ont jamais été aussi riches.

Prétendre que nous avons tous le même intéret est au mieux naïf, au pire un mensonge visant à amener des gens à voter contre leur propre intéret.

Des visions de la société non conciliables

Le but différent ne porte pas seulement sur le but "concret" au sens de la répartition des richesses, des droits et acquis sociaux à défendre et créer ou au contraire à combattre et démenteler. Il porte aussi sur la vision de la société que l'on a. Est-ce qu'on désire une société de gagnants et de perdants, qui récompense la "réussite" (que ce soit du à la chance ou au talent) et permette aux "forts" de se nourrir sur les "faibles" ? Ou est-ce qu'on désire une société solidaire, qui permette à tous de vivre décemment, où le "fort" aide le "faible" ? Est-ce qu'on souhaite une société fondée sur la compétition, l'égoïsme et la lutte de tous contre tous, ou est-ce qu'on souhaite une société fondée sur la coopération, l'entraide et la fraternité ? Là est le coeur de l'opposition entre la droite et la gauche.

Bertold Brecht résumait parfaitement cette opposition à la sortie de la Seconde Guerre Mondiale: « Le temps que ce sera "toi ou moi" et non "toi et moi", le temps que ce sera "aller plus loin que toi" et non "aller plus loin ensemble", il y aura des guerres. Le temps qu'il y aura le capitalisme, il y aura des guerres. »

Mais même en ignorant que nous n'avons pas le même but, il reste une fracture fondamentale qui rend toute volonté de faire travailler "les meilleurs" de gauche de droite ensemble irréaliste: l'analyse fondamentalement différente de la société et des causes des problèmes, et donc des moyens de les régler.

Prenons trois exemples.

Relancer l'économie

L'analyse de gauche est de considérer que la baisse du pouvoir d'achat populaire est la source de la morosité économique, et que le moyen de relancer l'économie est d'augmenter les salaires, permettant de relancer la consommation. Cette analyse s'appuie sur le décalage du partage capital/travail[7] qui favorise de plus en plus le capital et la spéculation au détriment du travail.

L'analyse de droite est de considérer que le coût du travail, trop élevé, est responsable de la morosité économique, et qu'il faut donc diminuer le coût du travail, en diminuant les cotisations sociales par exemple. Mais les cotisations sociales ne sont qu'un "salaire différé", qui est reversé sous forme de retraites, allocations chômage et remboursement de soins. Diminuer les cotisations sociales impose de diminuer ces prestations. Diminuer les retraites publiques impose aux salariés d'économiser une partie de leur salaire, et donc de diminuer leur pouvoir d'achat. Diminuer les prestations de santé oblige les travailleurs à payer des mutuelles plus chères ou à dépenser plus pour se soigner, ce qui contribue à diminuer leur pouvoir d'achat, même si la répartition est différente. De même, diminuer les allocations chômage pousse les chômeurs à accepter des emplois moins bien payés, et contribue donc à une baisse globale des salaires.

Ces deux visions sont irréconciliables. Suivant la version à laquelle on adhère, la même mesure aura un effet positif ou négatif. Il n'y a donc aucun "juste milieu" possible, ce sont des directions fondamentalement différentes.

L'insécurité

L'analyse de gauche est que la principale cause du problème est la misère qui ravage ces cités ghettos, les sentiments de rejet, d'exclusion et de désespoir qui dominent dans ces populations. L'analyse de droite est que la cause du problème est le laxisme, le manque de répression des crimes et délits. Mais encore une fois, ces deux visions sont fondamentalement irréconcialables. Si on adhère à l'analyse de la gauche, alors l'augmentation de la répression, l'envoi de la BAC, la multiplication des contrôles d'identité et de la présence policière ne fait qu'aggraver le sentiment de rejet et d'injustice, et donc la délinquance. Au contraire, si on adhère à la logique de la droite, multiplier les moyens éducatifs, les aides aux associations, les mesures d'aide sociale, contribue à "récompenser le crime", et donc la délinquance.

Encore une fois, la même mesure sera jugée efficace ou contre-productive suivant l'analyse qui est faite, et il n'y a pas de "juste milieu" possible. Ou en tout cas (puisque personne ne dit qu'il ne faut plus aucune punition pour les crimes et délits, par exemple), les "juste milieux" seront extrêment éloignés suivant l'analyse que l'on a.

Les droits d'auteur et le "piratage"

L'analyse de gauche est de dire que le droit d'auteur tel qu'on le connaît était approprié à une époque où le coût de la duplication matérielle d'une oeuvre était largement supérieur au coût de ce "droit d'auteur", mais qu'il devient obsolète et un frein à la circulation des savoirs, de l'art et de la culture dans l'ère du numérique où la copie physique a un coût infinitésimal. Il faut donc légaliser la copie, profiter du fait que désormais tout le monde peut accéder à toutes les oeuvres et tous les savoirs, et devenir créateur en reposant sur ce qui a été déjà fait. Bien sûr, il faut trouver des moyens de rémunérer les créateurs, mais là de nombreuses solutions existent (comme la licence légale), et sont souvent plus justes que le mode actuel qui favorise les "stars" au détriment des autres, et où les majors prélèvent la plus grande partie des ressources.

L'analyse de droite est de considérer que le droit d'auteur est une forme de propriété qui doit être défendu comme telle, toute "licence légale" étant une expropriation des créateurs. Dans ce cas, il n'y a pas d'autre solution que de justifier et protéger légalement toutes les mesures techniques de protection, y compris celles qui privent l'usager de droits comme la copie privée ou le changement de support, et ce malgré les nombreuses et désastreuses conséquences de ce vérouillage toujours plus complet et contraignant, même si ça signifie rendre un nombre illégal[8], ou interdire de regarder un DVD légalement acheté sous le système de son choix[9].

Quel juste milieu peut on trouver ? Ne rien faire ? Mais c'est donc proposer un système où il existe une loi qui n'est pas respectée par la majorité de la population, chose extrêment malsaine dans un état de droit et qui ouvre la porte à l'arbitraire le plus total, et faute d'apporter une solution pérenne, prendre le risque que la pire des solutions finisse par s'imposer.

Les raisons du vote François Bayrou

Pourquoi le vote François Bayrou a-t'il eu un tel succès alors ? Pour moi il y a plusieurs raisons. Tout d'abord, parce que la notion de "travailler ensemble", même si elle est fortement naïve, est en effet séduisante, et peut convaincre facilement une population peu politisée. La deuxième raison est l'attitude du Parti Socialiste. Une partie de la gauche, voulant faire obstacle à Nicolas Sarkozy et estimant que François Bayrou avait plus de chances que Ségolène Royal a donc "voté tactique". Le discours de Ségolène Royal parfois plus à droite (comme sur les questions d'identité nationale) que celui de François Bayrou a amplifié ce phénomène. La troisième raison est l'existence d'une partie de la droite qui ne soutien pas les dérives de Nicolas Sarkozy sur les terres du Front National, et qui ont donc voté pour un homme qui représente en réalité, sous un costume centriste, une droite modérée.

L'état de la gauche antilibérale

Le piège de l'élection présidentielle

Tout d'abord, l'élection présidentille est une élection extrêment difficile pour les partis qui ne sont pas dans le "carré de tête". C'est une élection qui favorise les gros partis, au détriment des petits. Surtout après le choc du 21 avril 2002, de nombreux électeurs ont "voté utile", c'est à dire voté pour Ségolène Royal, voir pour François Bayrou, même s'ils étaient plus proches des valeurs et des programmes défendus par la gauche antilibérale.

Cet effet explique aussi le faible score de Dominique Voynet, malgré la présence plus importante de l'écologie dans le débat politique et la prise de conscience des dangers du réchauffement climatique. Comme pour la gauche antilibérale, il ne s'agit pas d'une adhésion plus faible aux idées écologistes, mais d'un vote "tactique".

Ceci est confirmé par mon impression de militant, j'ai rencontré énormément de soutien sur le programme et les idées défendus par Marie-George Buffet en distribuant des tracts ou en collant des affiches, mais ce soutien ne s'est pas transformé en vote, à cause de la peur de Nicolas Sarkozy, et du sentiment que ce serait un vote "inutile".

L'autre aspect de l'élection présidentielle est qu'elle favorise le choc des personnes et la médiatisation de la vie politique en un affrontement entre "Ségo" et "Sarko", et non en un débat de fond et d'idées. Sur ce terrain là, la gauche antilibérale, qui ne bénéficie pas de l'appui des médias, ni de conseillers en communication, est nettement défavorisée.

L'échec du rassemblement

Mais la principale raison, selon moi, est l'échec du rassemblement qui a été tenté dans la foulée du référendum du 29 mai 2005. Cette division (la gauche antilibérale au sens large ayant 5 candidats, Marie-George Buffet, Olivier Besancenot, José Bové, Arlette Laguiller et Gérard Schivardi) a été désastreuse.

Ces candidats, si on fait la somme, ont tout de même récolté près de 9% des suffrages, ce qui n'est pas négligeable. Hélas, l'éparpillement des voix a rendu le résultat invisible. Mais surtout, l'absence de candidature commune a brouillé le message, perturbé les électeurs, et dégouté beaucoup d'entre eux. Dans le bureau de vote où j'étais assesseur, j'ai vu deux enveloppes comptabilisées comme "nuls" parce qu'il y avait deux bulletins à l'intérieur. Une où il y avait Marie-George Buffet et Olivier Besancenot, l'autre où il y avait Marie-George Buffet et José Bové. Il s'agit clairement d'électeurs qui auraient aimé voté pour la gauche antilibérale, mais qui n'ont pas su, ou pas voulu, choisir. Combien d'autres ont préféré voter Ségolène Royal ou François Bayrou ? C'est difficile à dire, mais sans doute un nombre non négligeable.

Mais surtout, une dynamique unitaire aurait pu contribuer à créer un rassemblement bien plus large, et autrement plus crédible qu'une myriade de "petits" candidats.

Le succès relatif d'Olivier Besancenot

Le seul de ces candidats à avoir tirer son épingle du jeu est Olivier Besancenot, avec son score honorable de plus de 4%. Les raisons du succès relatif d'Olivier Besancenot sont à mon avis triple.

Tout d'abord, il est jeune, dynamique et médiatique, ce qui constitue un atout très fort dans une élection présidentielle. On a pu le voir en 2002 et en 2004, le score d'Olivier Besancenot à la présidentielle est largement supérieur aux scores de la LCR aux élections législatives, régionales ou européennes.

La seconde raison est, selon moi, la nature des électeurs LCR par rapport aux électeurs PCF, en particulier. L'attitude de la LCR vis à vis du PS a toujours été plus hostile que celle du PCF, et les électeurs LCR eux-même sont beaucoup plus hostiles vis à vis du parti socialistes que les électeurs PCF. L'appel du "vote utile" est donc beaucoup moins efficace sur l'électorat LCR que sur l'électorat PCF.

La troisième raison est le discours plus offensif, plus radical de la LCR, qui arrive à séduire en particulier la jeunesse, renforçant mon analyse sur la nécessité pour la gauche de défendre clairement, et de manière offensive, un projet de société.

La difficulté de dépasser le "anti-"

Au-delà de l'échec du rassemblement et de la nature même de l'élection présidentielle, la troisième raison est la difficulté pour passer, dans la tête des électeurs, et même dans nos propres discours d'une position d'"anti" à une posture constructive.

Pourtant, nous[10] avions un programme riche en propositions, un programme qui mettait en parallèle les objectifs et les moyens de les réaliser. Mais dans la tête des électeurs, nous restions les "anti". Le nom même de "gauche antilibérale" est problématique, à ce sujet.

Et il est vrai que ce programme, aussi complet et innovant qu'il soit, avait parfois plus l'aspect d'un catalogue de propositions décousues que celui d'un véritable projet de société.

Conclusion: quelles perspectives d'avenir ?

La situation est grave, mais moins qu'on ne pourrait le croire au premier abord. Nicolas Sarkozy n'a pas gagné la bataille idéologique, puisqu'elle n'a pas eu lieu, et puisque les personnes directement concernées par son projet l'ont rejeté. Les cinq prochaines années seront difficiles, mais nous avons déjà traversé des périodes difficiles dans le passé. Il va falloir lutter pour faire échec aux pires aspects du projet de Nicolas Sarkozy. En commençant par tout faire pour éviter de lui donner une majorité absolue à l'Assemblée Nationale, même si le mode de scrutin est hélas conçu pour donner presque systématiquement une majorité absolue à un parti.

Il est plus que temps de réussir enfin l'union de la "véritable" gauche, celle qui n'a pas abandonné l'idée de poursuivre la construction du progrès social, de transformer la société vers une société plus humaine, plus juste et plus solidaire. Celle qu'on nomme la "gauche antilibérale". Aux légilsatives, dans ma circonscription, nous avons presque réussi cette union. Notre candidate, Hayat Dalfah est présentée par un large rassemblement, PCF, MARS, Alternatifs, Alternative Citoyenne, certaines personalités du PS, ainsi que de nombreux militants alter-mondialistes, syndicaux, pacifistes et antiracistes. La LCR ayant hélas refusé de discuter avec nous, le rassemblement n'est pas complet. Mais c'est un très bon point de départ, qui j'espère sera reproduit ailleurs.

Car comme le dit la chanson, « Tout ça n'empêche pas, Nicolas, que la Commune n'est pas morte ! »

Notes

[1] Louis Adolphe Thiers est le président qui fut responsable du massacre de la Commune de Paris, faisant plus de 100 000 morts pendant la Semaine Sanglante, en 1871

[2] Francisco Franco est l'auteur du coup d'État contre le gouvernement de gauche de la République Espagnole, et dictateur de 1939 à 1975

[3] "Arbeit macht frei", "le travail rend libre" étant l'inscription à l'entrée du camp d'Auswitch

[4] Initialement créé par le gouvernement Jospin pour les personnes reconnues coupables de crimes graves comme le viol, étendu par Nicolas Sarkozy et Dominique Perben à tous les délits ainsi qu'aux simples suspects

[5] La loi SRU imposant au minimum 20% de logements sociaux dans les villes de plus de 3 500 habitants faisant partie d'une agglomération de plus de 50 000 habitants. Nicolas Sarkozy, qui fut longtemps Maire de Neuilly, et les nombreux autres maires de droite qui refusent de construire des logements sociaux sont donc des délinquants.

[6] Rappelons que le gouvernement Chirac-Raffarin-Sarkozy a supprimé la plupart de leurs subventions

[7] Dans un système capitaliste, les richesses créées sont réparties entre les revenus du capital et les revenus du travail. Cette répartition est passé de 85% pour le travail et 15% pour le capital dans toute la période allant des années 1950 au milieu des années 1970 à 70% pour le travail et 30% pour le capital (alors qu'environ 1% de la population possède 50% du capital).

[8] Le nombre 09f911029d74e35bd84156c5635688c0, clé de chiffrement de certains films en HD-DVD est désormais un nombre illégal, le citer sur ce blog me rend passible de prison.

[9] Il n'existe absolument aucun moyen légal de lire un DVD sous un système d'exploitation libre comme GNU/Linux, dés lors qu'un pays a adopté une loi comparable au DMCA états-unien ou à la DADVSI française.

[10] Je parle là des collectifs unitaires, qui après avoir élaboré ensemble un programme se sont divisés entre le soutien de Marie-George Buffet pour la majorité d'entre eux et le soutien de José Bové pour une minorité d'entre eux