Rappels historiques

Dans un premier temps, je vais dresser un historique rapide du Vénézuela de Simón Bolívar à l'élection de Chávez en 1998, afin de mieux restituer le contexte.

La figure de Simón Bolívar

La figure de proue de la Révolution vénézuelienne, omniprésente dans la symbolique comme dans les discours, est Simón Bolívar, le "Libertador". Simón Bolívar fut l'un des dirigeants du mouvement indépendantiste au début du XIXème siècle, et il a grandement contribué à la libération de 6 pays: Vénézuela, Colombie, Pérou, Panama, Bolivie et Équateur.

Simón Bolívar est une figure extrêmement populaire au Vénézuela, et ce bien avant l'arrivée de Chávez au pouvoir. Les places principales des villes portent son nom et sa statue, la monnaie porte son nom, ... Il s'agit d'une figure concentrant, en quelque sorte, les rôles que Vercingétorix, Robespierre et De Gaulle jouent dans la culture française.

Nous reviendrons par la suite sur la pensée de Simón Bolívar, avec quelques citations.

La dictature, 23 de Enero

De 1908 à 1958, le Vénézuela fut dirigé par une succession de gouvernements militaires autoritaires, jusqu'au 23 janvier (23 de Enero) 1958, où un soulèvement populaire, issu d'un quartier populaire de la capitale qui porte aujourd'hui le nom de 23 de Enero, força le dictateur Marcos Pérez Jiménez à s'enfuir.

Le pacte de Punto Fijo

De 1958 à 1998 le Vénézuela a été gouverné par une démocratie représentative, avec une particularité locale: les deux principaux partis (AD, social-démocrate et COPEI, démocrate-chrétien) ont signé en Octobre 1958 un pacte, le Pacte de Punto Fijo, organisant la séparation du pouvoir et l'alternance entre les deux partis.

Les deux partis se sont donc partagés le pouvoir pendant 40 ans, appliquant les mêmes politiques, et furent incapables d'éradiquer l'analphabétisme ni l'extrême pauvreté d'une grande partie de la population, y compris lorsque le choc pétrolier fit rentrer massivement de l'argent dans le pays.

Le Caracazo et le 4F

En février 1989, le président Carlos Andrés Pérez est élu sur un programme de gauche. À peine arrivé au pouvoir, trahissant ses promesses, il accepte un plan d'ajustement structurel du FMI, coupant les rares aides sociales et les subventions aux transports en commun. La population de Caracas se révolte; le président envoi l'armée réprimer la foule, entre 1000 et 3000 personnes sont tuées.

Après ces évènements, un groupe de sous-officiers issus des classes populaires, dirigés par un dénommé Hugo Rafael Chávez Frias, fidèles à l'esprit de Simón Bolívar qui disait "maudit soit le soldat qui tourne son fusil contre le peuple", décide que le gouvernement ne mérite plus leur soutien. Le temps de s'organiser, et d'attendre d'être promus Lieutenant-Colonel pour avoir des troupes sous leurs ordres, et le 4 Février 1992, les militaires du "Mouvement Bolivarien Révolutionnaire 200" tentent de renverser le gouvernement.

Le coup d'État échoue, principalement à cause d'une trahison, et Chávez est fait prisonnier. Afin d'éviter une effusion de sang, il prend la parole à la télévision, assumant l'entière responsabilité de ses actes, acceptant la défaite "por ahora" ("pour l'instant") et demandant à ses troupes de se rendre sans combat.

Le plus surprenant dans ces évènements est l'attitude du peuple. Personne ne se mobilise pour défendre la démocratie. Personne ne fête l'échec du coup d'État. Au contraire, ce que le peuple retient c'est le "por ahora". Et les seules manifestations qui ont lieu demandent la libération d'Hugo Chávez et des militaires rebelles.

En 1993, Carlos Andrés Pérez est destitué pour corruption. Le nouveau Président, cédant à la pression populaire, amnistie les rebelles.

J'étais au Vénézuela quelques jours avant le 4 février cette année, et à l'heure actuelle, le 4F est considéré par une grande partie des Vénézueliens comme une date importante nommée par le peuple "le jour de la dignité", un jour de fête, le début de la fin du système de Punto Fijo, et aucunement comme un jour sombre.

Le premier mandat de Chávez

Dans cette partie, je vais résumer les étapes principales du premier mandat d'Hugo Chávez, avant d'en considérer certains aspects plus en détail.

L'élection de Chávez et la nouvelle Constitution

En 1994, Hugo Chávez est libéré. Il s'engage alors dans la lutte politique. En 1998, malgré l'opposition des médias et l'alliance des partis de Punto Fijo, Chávez gagne confortablement l'élection présidentielle, élu avec 56% des voix au premier tour.

Il s'attaque alors à l'une de ses principales promesses électorales: en finir avec la IVème République, celle de Punto Fijo, et convoque une Assemblée Constituante. Son parti, le MVR, et les partis alliés remportent l'élection de l'Assemblée Constituante, qui rédige alors une nouvelle Constitution, elle-même largement approuvée par référendum.

Le plan Bolívar 2000

Le gouvernement Chávez souffre de graves problèmes: une dette extérieure énorme et une corruption endémique héritées des gouvernements précédents, une administration hostile (en effet, AD et COPEI ont placé leurs propres hommes dans les administrations pendant 40 ans), un entourage parfois peu fiable (nombre des soutiens officiels de Chávez sont en fait des arrivistes qui ont senti le vent tourner), l'absence de cadres sur lesquels compter (le MVR est un parti tout jeune, sans expérience et sans histoire).

Face à tous ces problèmes, la première action sociale du Président Chávez est le Plan Bolívar 2000, lancé en 1999, qui consiste à utiliser l'armée pour répondre à l'urgence sociale: ravitaillement, vaccinations, réhabilitation d'écoles et de cliniques, ... L'armée est en effet la seule force sur laquelle Chávez, qui la connaît bien pour en être issu, peut compter.

L'action la plus spectaculaire du Plan Bolívar 2000 est son intervention après les inondations et glissements de terrains qui ont ravagés les bidonvilles de Caracas en Décembre 1999. Pour la première fois, un gouvernement s'est préoccupé du sort des habitants de ces bidonvilles. Cette intervention est encore très présente dans les esprits des Caracassiens.

Les décrets-lois et la reprise en main de PDVSA

La deuxième phase de l'action d'Hugo Chávez est la promulgation, en 2001, de 49 décrets-lois, en particulier la Loi sur les Terres (permettant aux petits paysans de récupérer les terres inutilisées possédées par les latifundistes), la Loi sur la Pêche (protégeant les zones côtières contre la pêche intensive afin de favoriser les petits pêcheurs et de protéger la biodiversité) et la Loi sur les Terres Urbaines (permettant aux habitants des bidonvilles d'obtenir des titres de propriété pour leurs maisons construites sur le tas).

En Avril 2002, Hugo Chávez décide de reprendre le contrôle de PDVSA, l'entreprise nationale de pétrole, qui était entre les mains d'une oligarchie pétrolière, gérant l'entreprise publique comme une entreprise privée et organisant un détournement massif d'argent (plus de 20 milliards de dollars disparaissaient des comptes de PDVSA chaque année). Il décide alors de virer la direction de PDVSA, comme peut le faire tout chef d'État ou de gouvernement vis à vis d'une entreprise nationale.

Le coup d'État de la grève patronale

L'opposition décide alors de tenter un coup d'État, dont les détails sortent du cadre de cet article. Pour résumer, le 11 avril 2002, des tireurs d'élite de l'opposition ouvrent le feu sur des supporters d'Hugo Chávez, et quelques uns tentent de riposter. Les médias privés prétendent que ce sont les supporters d'Hugo Chávez qui ont ouvert le feu sur une marche de l'opposition, et le haut commandement de l'armée se retourne contre le Président Chávez, menaçant de bombarder Miraflores, le palais présidentiel, si celui-ci ne démissionne pas. Chávez accepte de se constituer prisonnier pour éviter un bain de sang, mais refuse de démissionner. Les médias privés affirment pourtant le contraire.

Pedro Carmona, le président de la principale organisation patronale vénézuelienne, se proclame alors Président, suspend les garanties constitutionnelles, dissout le gouvernement, l'Assemblée, la Cour Suprême, et annule la Constitution de 1999, pourtant approuvée par référendum.

Dès le 12 avril, le peuple manifeste son mécontentement. Carmona envoie la police contre la foule, faisant des dizaines de morts. Le 13 avril, la nouvelle comme quoi Chávez n'a pas démissionné a atteint les bidons villes, et des millions de personnes envahissent les rues de Caracas. L'armée refuse de tirer sur ceux qu'elle a aidé pendant le Plan Bolívar 2000, sur une foule criant "soldado, hermano, tu tambien eres bolivariano !" ("soldat, frère, toi aussi tu es bolivarien").

Pedro Carmona est alors contraint de fuir, et Hugo Chávez revient triomphalement à Miraflores.

Après l'échec du coup d'État, l'opposition tente une grève patronale (ce qu'on appelle un lock-out, et qui est interdit en France, par exemple). Les cadres de PDVSA sabotent la production pétrolière, en particulier en détruisant des données dans le système informatique de l'entreprise. Les supermarchés restent fermés, sauf les plus chers d'entre eux. Les sabotages de PDVSA coûteront au pays plus de 10% de son PIB, et la fermeture des magasins rendra encore plus difficile la vie des plus pauvres. Pour se rendre compte de la situation, peut-être qu'une anecdote qu'on m'a racontée sur place serait appropriée: au plein coeur de la grève patronale, Chávez visite un bidonville de Caracas, et voit une mère de famille en train de cuisiner deux carottes et un morceau de lard dans une marmite. Étonné, puisque tout le bidonville n'est plus approvisionné en gaz depuis le début du lock-out, il lui demande comment elle a allumée son feu. La dame lui répond qu'elle fait brûler les lattes de son lit. Voyant l'air horrifié du Président, et craignant le pire, elle ajoute tout de suite: "Ah, mais, Commandante, je brûlerai ma maison s'il le faut pour nourrir mes enfants, mais vous, ne cédez pas ! C'est nous qui vous avons élu, et nous ne vous autorisons pas à baisser les bras !"

La grève patronale sera elle aussi un échec.

Le référendum révocatoire et la réélection de Chávez

En 2004, l'opposition tente une nouvelle fois de renverser Chávez, de manière légale ce coup-ci: en utilisant le référendum révocatoire, mesure créée par la Constitution de 1999. Cependant, Chávez gagne le référendum avec 59% des voix, puis il est réélu en décembre 2006, au premier tour, avec plus de 62% des voix, dans une élection validée par des observateurs internationaux (OEA, Centre Carter, Union Européenne, ...).

Suite à cette victoire éclatante, et fort d'un soutien populaire rarement égalé dans le monde, Hugo Chávez entreprend de faire ce qu'il avait promis pendant sa campagne: approfondir la Révolution Bolivarienne, et avancer vers ce qu'il appelle le "Socialisme du XXIème siècle".

Le Vénézuela, une dictature ?

Les médias, vénézueliens comme occidentaux, aiment à dépeindre le Vénézuela comme étant une semi-didacture. Voyons ce qu'il en est.

Rappels de la Constitution

Tout d'abord, le Vénézuela est régit par une Constitution, rédigée par une Assemblée Constituante (ce qui n'est pas le cas en France), et validée par un référendum (ce qui n'est pas le cas dans beaucoup d'autres pays, pourtant considérés comme des démocraties).

Le texte de la Constitution est disponible en version originale sur http://www.constitucion.ve/ et en version française sur http://www.constitucion.ve/constitucion_view_fr/view/ver_arbol.pag ; par soucis de concision, je ne ferai des citations que très brèves. Les titres I et III sont les plus intéressants à lire.

Cette Constitution offre un très grand nombre de garanties, en particulier, l'article 23 donne « supériorité constitutionnelle » aux « traités, pactes et conventions relatifs aux droits de l'homme ». Plus rare, et plus important, l'article 25 mérite une citation complète: « Tout acte pris dans l'exercice du Pouvoir Public qui viole ou amoindrit les droits garantis par la Constitution et la loi, est nul, et les fonctionnaires publics, hommes ou femmes, qui l'ont ordonné ou l'exécutent engagent leur responsabilité pénale, civile et administrative, selon le cas, sans l'excuse des ordres supérieurs. » Ce même thème de la responsabilité pénale d'un fonctionnaire ne respectant pas les droits constitutionnels est repris aux articles 45, 46 et à de nombreux autres endroits du texte.

La peine de mort y est interdite à l'article 43, et les peines de prison limitées à 30 ans dans l'article 44. Le secret des communications privées est garanti par l'article 48, les droits d'association et de manifestation sont garantis par les articles 52 et 53, la liberté syndicale et le droit de grève par les articles 95 à 97, et la liberté d'expression par les articles 57 et 58, puis par les articles 67 et 68. Un point intéressant à noter est la fin de l'article 57, qui spécifie « Les fonctionnaires publics peuvent rendre compte des affaires sous leurs responsabilités sans aucune censure. », alors que le "devoir de réserve" est souvent la norme.

Le droit de vote pour les étrangers est reconnu aux élections municipales et "régionales" (au niveau des États, puisque le Vénézuela est un État fédéral), par l'article 64. Mais la grande spécificité de la Constitution Bolivarienne est le référendum d'initiative populaire. Celui-ci se compose de plusieurs points:

  • le référendum révocatoire (article 72) : au milieu de son mandat, tout élu peut faire l'objet d'un référendum pour savoir s'il doit être révoqué ou non ;
  • le référendum abrogatoire (article 74) : toute loi peut être soumise à un référendum pour être abrogée, si une pétition de 10% du corps électoral le demande.

La suite du titre III garanti un grand nombre de droits économiques et sociaux, comme le droit à la santé, le droit à l'éducation, le droit au travail (et non le "droit de travailler"...), la protection économique des enfants, des personnes âgées ou handicapés, le droit au logement, et un grand nombre de points de droit du travail (journée limitée à 8h, assurance chômage, ...). Les droits des peuples indigènes sont aussi protégés (chapitre VIII).

Certaines dispositions du chapitre IX sur l'environnement sont intéressantes, en particulier l'article 127 qui impose à l'État de protéger la biodiversité et interdit le brevetage du génome, et l'article 129 qui interdit « la fabrication ou l'usage des armes nucléaires, chimiques ou biologiques ».

Enfin, dernier point important, le Titre IX sur la réforme constitutionnelle rend la modification de la Constitution possible, mais impose, pour chacune des trois méthodes évoquées (amendements, réforme ou Constituante) un référendum afin de les valider, rendant impossible toute modification sans le consentement du peuple.

Sans aucun doute, il s'agit bien de l'une des Constitutions les plus progressistes du monde (voir peut-être même la plus progressiste).

Un peuple politiquement actif

L'un des points qui m'a le plus surpris dans mon voyage à Caracas, même si je m'y attendais un peu, c'est le niveau d'implication politique du peuple. En Amérique Latine (au moins en Équateur et au Vénézuela, je n'ai pas été ailleurs), il est fréquent d'afficher ses opinions politiques sur sa voiture, sur sa fenêtre, sur son t-shirt, ... Il est d'ailleurs assez surprenant de voir le nombre de kiosques à journaux qui présentent, entre deux "Une" profondément anti-chavistes, une grande affiche en faveur du Président, les vendeurs de journaux étant majoritairement favorables au président tandis que les journaux lui sont très majoritairement hostiles.

On ne compte pas non plus le nombre de fresques, souvent très élégantes d'ailleurs, à caractère politique qui décorent les murs de la ville. Les slogans écrits sur les murs, les affiches, sont omniprésents, même plus d'un mois après l'élection (aussi bien pour Chávez que pour l'opposition, suivant les quartiers). Là encore, il s'agit d'un phénomène typiquement latino, certes.

Mais les conversations politiques sont aussi fréquentes, y compris avec des étrangers. En prenant en photo, à Los Chaguaramos, une plaque commémorative de l'assassinat de Danilo Anderson, le juge enquêtant sur le coup d'État d'avril 2002, une personne aisée m'a interpellé en prétendant qu'il s'agissait d'"una mentira" (un mensonge), et d'autres vénézueliens se sont mis à la contredire, j'avoue ne pas avoir tout compris, mais visiblement, ce genre de débats sont fréquents.

Le point le plus étonnant de l'implication politique des vénézueliens est leur niveau de connaissance des lois et de la Constitution. Nous sommes en Amérique Latine, et les vendeurs de rue sont monnaie courante. Ils vendent des chapeaux, des jus de canne à sucre ou de noix de coco, des CDs, des bouteilles d'eau, louent des téléphones portables, ... Mais il y a aussi ceux qui vendent la Constitution et les textes de loi ! Et les gens achètent.

Vu le grand nombre de droits affirmés par la Constitution, et les articles comme le 25 qui créent la responsabilité pénale des agents du gouvernement en cas de violation de ces droits, on pourrait se dire que le gouvernement se serve de ce texte pour se donner bonne conscience, mais fasse son possible qu'il reste ignoré.

Mais c'est tout le contraire, en application de la citation de Simón Bolívar qui décore un mur de la station de métro "Ciudad Universitaria": « Quand le peuple, grâce à l'éducation, connaîtra ses droits et ses devoirs, alors nous aurons consolidé la République. » Dans son émission dominicale, Allo Presidente !, Hugo Chávez passe parfois une heure à prendre un morceau de la Constitution, le lire, l'analyser, l'expliquer. Le site http://www.constitucion.ve/ réalisé par le gouvernement est vraiment surprenant. On y trouve une Constitution avec chaque article illustré d'une petite bande dessinée, des vidéos de Simoncito (un petit garçon représentant Simón Bolívar enfant) expliquant pour les plus jeunes le contenu de certains articles (en particulier l'article 25), des jeux et des quizz pour vérifier sa connaissance de la Constitution, ...

Quel autre gouvernement au monde en fait autant pour essayer que le peuple prenne conscience de ses droits, et se saisisse de la politique ?

Un autre point à noter est l'évolution de la participation aux élections au Vénézuela. 1993: 5.8 millions de votant; 1998 (première élection de Chávez): 6.5 millions de votant; référendum révocatoire de 2004: 9.7 millions de votant; 2006 (réélection de Chávez): 11.7 millions de votant. Le nombre de votant a plus que doublé en 13 ans, et ce n'est pas uniquement l'effet de la démographie (qui est certes non négligeable, dans un pays à la population jeune). Chávez a reçu plus de voix le 3 décembre 2006 que l'ensemble des votes lors de sa première élection de 1998.

Un État policier ?

Je n'ai vu à Caracas aucun signe d'un État policier. La présence de la police métropolitaine (dépendant de la mairie de Caracas) et de la Garde Nationale (équivalent de la Gendarmerie Nationale, dépendant de l'armée) est comparable à celle que l'on peut trouver dans d'autres capitales, sans doute même moins présente qu'à Paris.

Contrairement à la police française, je ne les ai vu se livrer à des contrôles "au hasard" (et encore moins au faciès), leur présence est surtout concentrée dans les zones fréquentées comme le Boulevard Sabana Grande, le centre commercial Chacaito, ou le métro, et tout semble indiquer qu'ils se contentent d'effectuer leur mission de maintien de l'ordre public, nécessaire surtout dans une ville à taux de criminalité élevée comme Caracas.

En particulier, j'ai peu vu de présence policière dans les quartiers riches tels qu'Alta Mira, qui sont pourtant les fiefs de l'opposition à Chávez, et donc les quartiers à surveiller par une hypothétique "police politique".

Un autre détail, qui n'est certes qu'un détail, mais contribue à démonter l'hypothèse d'un État policier: bien que la consommation de cannabis soit interdite au Vénézuela, il est fréquent de croiser un groupe d'étudiants assis sous un arbre avec un joint dans le campus de l'Université Centrale.

Propagande et contre-propagande

La propagande d'État

Il est vrai que la propagande d'État est assez présente au Vénézuela. On voit, dans les rues et les stations de métro de Caracas, beaucoup d'affiches officielles. Ces affiches n'appellent pas directement à voter pour Chávez, les seules affiches officielles concernant directement l'élection que j'ai vues étaient des affiches contre la violence ("quelque soit votre candidat, dites non à la violence et respectez la Constitution"), ou incitant à s'inscrire sur les listes électorales.

Les affiches de propagande officielle sont de deux types: il y a tout d'abord les affiches, comme en France, des campagnes de sensibilisation contre le tabagisme, pour le port de la ceinture de sécurité, contre les excès de vitesse, pour l'allaitement maternel, ... Le deuxième type d'affiches officielles est plus politique, il s'agit des "dicho y hecho" ("dit et fait"). Une série d'affiches vantant les réalisations du gouvernement bolivarien, le nombre de kilomètres de routes asphaltées, le nombre de personnes alphabétisées, le nombre de stations de métro ouvertes, le nombre de cliniques populaires crées, le nombre d'universités créées, et ainsi de suite, avec à chaque fois les slogans "dicho y hecho" et les deux logos que l'on peut voir partout: celui du gouvernement "Gobierno Bolivariano de Venezuela", et le "Venezuela ahora es de todos" (le Vénézuela est maintenant à tous).

Certes, ces affiches sont clairement en faveur du gouvernement, mais elles ne font que communiquer sur ce que le gouvernement a réalisé. Si notre gouvernement voulait faire la même chose, il n'aurait pas grand chose à dire... à part la baisse du nombre de morts sur la route, et des chiffres du chômage tellement trafiqués que l'INSEE refuse de les publier.

Les médias privés et l'affaire RCTV

Les médias privés eux, sont dans leur quasi-totalité contrôlés par l'opposition. Leur opposition au gouvernement est frontale et totale, allant de la désinformation pure et simple aux appels au meurtre, en passant par le soutien actif à la tentative de coup d'État.

Parmi eux, se trouve RCTV, une chaîne de télévision. Au Vénézuela, les fréquences de télévision hertzienne, ressource limitée, appartiennent à l'État, qui accorde des concessions pour des durées limitées, de 20 ans. La concession de RCTV arrive à expiration, et Hugo Chávez a décidé de ne pas la renouveler, à cause des mensonges répandus par cette télévision, et surtout du soutien au coup d'État. On l'accuse de censure. Pourtant, aucun membre de la direction de RCTV n'a été poursuivi pénalement pour avoir soutenu le coup d'État. La concession n'a pas été annulée avant son terme. Et RCTV pourra continuer à émettre sur le câble et par satellite, sans la moindre censure. Ne serait-ce pas plutôt du laxisme ?

En France, pour avoir simplement montré l'assassinat de Jacques Chirac dans un sketch présenté comme humoristique et possédant la mention "Réalisé avec trucage", le Vrai Journal a été suspendu pendant 3 semaines par le CSA. Est-ce qu'on peut imaginer quelle serait la réponse si PPDA appelait ouvertement au meurtre de Jacques Chirac, ou s'il affirmait, en l'absence de la moindre preuve, que ce dernier a démissionné ? Probablement plus qu'un simple non-renouvellement d'une bande de fréquence...

Les médias alternatifs

Face aux médias commerciaux, le gouvernement possède quelques médias publiques, en particulier VTV, la chaîne gouvernementale et TeleSUR, le concurrent de CNN lancé par Hugo Chávez avec la participation d'autres gouvernements latino-américians (Vénézuela, Argentine, Cuba, Uruguay, Bolivie).

Mais surtout, le gouvernement a décidé de légaliser, et d'encourager, les médias alternatifs ou "communautaires". Ces médias (surtout des radios, mais aussi quelques télévisions locales) sont produits directement par la population locale. Le gouvernement leur fourni des moyens (en particulier le matériel nécessaire pour l'enregistrement, le montage et la diffusion), sans en contrôler le contenu. Ces médias servent d'abord à montrer la réalité telle qu'elle est, de l'intérieur, chose que ne font pas les médias commerciaux. Ils permettent aussi l'expression d'artistes (musiciens, réalisateurs de courts-métrages, ...) qui ne sont pas acceptés par les médias commerciaux.

Ces médias sont favorables au processus bolivarien (le fait qu'ils aient été réprimés pendant la IVème République et que Chávez les a non seulement légalisés, mais aussi encouragé n'y est pas pour rien), mais il s'agit d'un soutien critique, qui n'hésite pas à dénoncer les lacunes du processus, à critiquer un élu local incompétent ou corrompu même s'il est "chaviste". Ces médias servent aussi à permettre aux populations locales d'exprimer leur besoin et leurs attentes, attentes qui peuvent alors être prises en compte par le gouvernement.

Au niveau national, une chaîne de télévision fonctionne sur le mode des médias alternatifs, il s'agit de ViVe TV. Pour l'anecdote, lorsque Blanca Eekhout (animatrice de Catia TV, une des premières télévisions communautaire, recrutée ensuite par Chávez pour présider ViVe TV) demanda à Hugo Chávez jusqu'où ils peuvent aller dans la critique du gouvernement, il répondit: « La critique est nécessaire au processus. Tout ce que je vous demande, si jamais vous voulez diffuser une information pouvant faire tomber mon gouvernement, c'est de me prévenir une heure avant. »

Quelques désinformations récentes

Une série de campagnes de désinformation ont eu lieu récemment, autour de trois thèmes: la "Ley Habilitante", Chávez "président à vie", et le "parti unique". Voyons ce qu'il en est.

La "Ley Habilitante"

Un point qui a fait couler beaucoup d'encre récemment est la "Ley Habilitante" votée au début du mois de février 2007. Cette loi donne à Chávez et à son gouvernement le pouvoir de légiférer par décret, pendant un temps limité (18 mois), et sur un certains nombres de sujet.

Par un pur hasard de calendrier, il se trouve que j'étais à la place Simón Bolívar le jour même où cette loi fut votée, en plein air. Oui, en plein air. Comme l'Assemblée l'avait déjà fait pour d'autres lois jugées fondamentales (la loi cadre contre la violence faite aux femmes, et la loi cadre sur les droits des personnes handicapées), l'Assemblée siège et délibère en plein air, dans la place centrale de la capitale.

Je n'étais porteur d'aucun signe distinctif de chavisme, blanc comme un *escuálido* $$les chavistes appellent leurs opposants, souvent beaucoup plus blancs que la majorité des habitants, les escuálidos, ce qui signifie les squelettes$$, et je n'ai eu aucun mal à m'approcher des députés. Les quelques gardes nationaux présents, peut-être une vingtaine, semblaient décontractés, et je ne les ai vu stopper personne. N'importe quel opposant aurait pu, s'il l'avait voulu, faire comme moi et être présent sur place. Lorsque j'ai essayé de monter sur le socle de la statue de Bolívar pour avoir une meilleur vue de la scène, un Garde National m'a demandé de ne pas le faire, mais sans la moindre trace d'hostilité.

L'Assemblée a donc lu, publiquement, le texte de la Ley Habilitante, article par article, puis l'a voté, article par article, en demandant à chaque fois, avant de voter, l'avis du public. Populisme ? Peut-être un peu, mais j'aurais bien aimé voir l'Assemblée française faire ça pour une loi importante, comme le CPE ou la réforme des retraites... je doute fort que le public aurait approuvé la loi.

Ce "parlementarisme de rue" prend aussi d'autres formes, par exemple, les députés se tiennent souvent à la disposition des questions ou remarques du public sur la Place Simón Bolívar, située à quelques pas de l'Assemblée Nationale.

Sur le fond maintenant, il faut savoir que cette loi ne donne en rien les "pleins pouvoirs" à Chávez. Elle lui donne le pouvoir de promulguer des lois, mais ces lois doivent respecter la Constitution. Il ne peut pas dissoudre l'Assemblée, il ne peut pas changer la Constitution, il ne peut pas revenir sur les garanties constitutionnelles évoquées plus haut, il ne peut pas dissoudre les partis d'opposition, allonger son mandat, ni quoi que ce soit du même style.

Certes, concentrer le pouvoir dans les mains d'un seul homme n'est pas souhaitable dans l'absolu, et je ne suis pas favorable à ce genre de lois, pas plus qu'à l'article 49-3 de la Constitution française, par exemple. Mais qu'on ne dise pas qu'il s'agit des pleins pouvoirs, Le gouvernement Chávez a beaucoup moins de pouvoirs actuellement que le gouvernement français n'en avait de 2002 à 2004, lorsque, possédant une majorité large dans les deux Assemblées, l'UMP et l'UDF pouvaient à eux seuls modifier la Constitution comme ils le voulaient.

Chávez, Président à vie ?

Voyons maintenant le mythe de Chávez président à vie. Ce que Chávez a proposé est d'organiser un référendum pour savoir s'il pourrait se présenter une troisième fois (puisqu'actuellement, la Constitution limite à deux le nombre de mandats pour un Président). Tout d'abord, il faut savoir qu'en France, comme dans beaucoup d'autres pays, le Président peut se représenter autant de fois qu'il le veut. Personne n'a dit que Chirac était "président à vie" pour autant. Si Mitterrand n'avait pas été malade, il se serait sans doute représenté en 1995, et aurait pu rester Président pendant 21 ans. Personne n'a été scandalisé par ça, que je sache.

L'autre point que ses opposants tentent d'oublier est le nombre d'élections que Chávez devra gagner, pour rester Président un mandat de plus (donc, 20 ans au total, ce qui est plus long, mais dans le même ordre de grandeur que les 14 ans de Mitterrand), il faudrait qu'il gagne le référendum révocatoire de 2009-2010 (si l'opposition souhaite en organiser un), le référendum afin de changer la Constitution, qu'il soit réélu en 2012, et enfin qu'il gagne le référendum révocatoire de 2015-2016. Lui-même a déjà gagné 4 élections (1998, 2000, 2004 et 2006) (et une dizaine si on compte les élections remportées par son camp, législatives, élections locales, ...). Qu'un président puisse rester 20 ans au pouvoir, s'il doit gagner au total 8 élections (presqu'une tous les deux ans), ne me choque pas spécialement.

Le problème ne serait-il pas plutôt quand, comme c'est le cas chez nous (et dans beaucoup d'autres pays européens) depuis 1981, les sortants sont toujours battus aux élections (si Mitterrand et Chirac ont été réélus en 1988 et 2002, c'est en grande partie parce qu'on sortait d'une cohabitation, et c'est donc bien le gouvernement sortant qui a été battu) ?

Parti unique, ou parti uni ?

La dernière désinformation en date concerne le "parti unique" que Chávez est supposé vouloir créer. En réalité, il s'agit d'un "partido unido" (parti uni), et non d'un parti unique. La différence est énorme. Ce que Chávez veut faire c'est unifier les différentes formations, très nombreuses, qui le soutiennent (les quatre principales étant le MVR, Podemos, le PPT et le PCV). La division en interne est un fléau (la gauche antilibérale française en est hélas une triste preuve...), dénoncé d'ailleurs en son temps par Simón Bolívar.

Mais ce parti uni ne vise en rien à interdire les différents partis d'opposition, que ce soit les vieux partis AD et Copei, ou les partis plus récents comme Primero Justicia (pourtant créé et financé par le NED, officine dépendant directement du Congrès des États-Unis).

Les grandes politiques bolivariennes

Les missions sociales

La principale politique connue du gouvernement bolivarien consiste en une série de missions, principalement sociales, visant à résoudre les problèmes les plus immédiats de la société vénézuelienne.

La paralysie de l'administration traditionnelle (sous l'effet cumulé de la bureaucratie, de la corruption et de l'hostilité de beaucoup de fonctionnaires mis en place par les gouvernements précédents) a forcé Hugo Chávez à la contourner, et à créer des missions sociales, alimentées directement par l'argent de PDVSA, et cogérées par les populations locales.

Les missions d'éducation

L'éducation est une grande priorité du gouvernement d'Hugo Chávez, et se décline en toute une série de missions:

  • la mission Robinson, mission d'alphabétisation lancée en 2003, et qui a accompli ses objectifs en 2005, le Vénézuela ayant été déclaré "territoire libre d'analphabétisme" par l'UNESCO (alors qu'il y avait plus d'un million d'analphabètes à l'arrivée au pouvoir d'Hugo Chávez) ;
  • la mission Ribas, dont l'objectif est d'amener la quasi-totalité des vénézueliens à un niveau baccalauréat. Plus de 400 000 adultes ayant du abandonner l'école pour des raisons économiques ou personnelles ont déjà obtenu leur baccalauréat grâce à la mission Ribas ;
  • la mission Sucre, visant à fournir à tout vénézuelien le désirant une éducation supérieure de qualité. C'est dans ce cadre que 10 universités bolivariennes, totalement gratuites, ont été ouvertes il y a peu ;
  • la mission Vuelvan Caras, visant à fournir une formation professionnelle, orientée vers une économie sociale (à base de coopératives) et respectueuse de l'environnement, qui a déjà donné une formation professionnelle à 288 000 personnes, et a conduit à la création de plus de 4000 coopératives ;
  • la mission Negra Hipólita dont l'objectif est de venir en aide sur tous les fronts (éducatif, alimentaire, social, psychologique, ...) aux enfants et adolescents vivant dans la rue (dans un premier temps, la mission sera étendue aux adultes par la suite), dépendant à la drogue ou de manière générale en situation d'exclusion. Cette mission est plus récente et bien plus délicate que les précédentes, et les résultats moins spectaculaires, mais plus d'un millier de jeunes en situation d'exclusion totale ont été réinsérés dans la société ;
  • la mission Ciencia, dont l'un des objectifs est "l'alphabétisation numérique" de la population, via la création de centres de connexion à Internet gratuits, et via des cours d'informatique, avec un accent tout particulier mis sur les logiciels libres (tous les postes de la Mision Ciencia sont équipés de GNU/Linux).
Les missions de santé

La deuxième grande série de missions sociales concerne la santé, avec principalement les missions Barrio Adentro.

Pour bien se rendre compte de l'absurdité de la situation au Vénézuela avant l'arrivée d'Hugo Chávez, voici une histoire vraie, qui est arrivée à un français vivant à Caracas. Un de ses amis était venu pour passer Noël avec lui, et il attrapa la dengue hémorragique. À la clinique, le médecin lui expliqua qu'il lui faudrait oublier son réveillon: il devait être soigné en urgence, ou qu'il risquait de mourir. Mais que, bien sûr, ils ne le soigneraient pas tant qu'il n'aurait pas payé. Les deux français, n'ayant pas suffisamment d'argent sur eux, essayèrent de négocier de pouvoir payer plus tard, mais qu'ils commencent à soigner le malade tout de suite. Hors de question. Et voilà le français vivant à Caracas forcé d'appeler un taxi, de courir trouver un distributeur de billets opérationnel (chose assez rare à Caracas, surtout à cette époque), et de revenir à la clinique au plus vite, espérant que son ami ne serait pas mort entre temps, faute d'avoir eu assez d'argent sur lui...

La première mission Barrio Adentro fut créée en suite logique du Plan Bolivar 2000. Lors des inondations à Caracas, de nombreux médecins cubains sont venus prêter main forte au Plan Bolivar 2000, comme à son habitude, Cuba envoyant de l'aide aux sinistrés. Mais une fois l'urgence passée, les habitants de Caracas ayant reçu de l'aide des médecins cubains manifestèrent contre leur départ. Hugo Chávez négocia alors avec Cuba un échange "médecins contre pétrole", fournissant du pétrole bon marché à Cuba, en échange de quoi Cuba envoya au Vénézuela plus de 20 000 médecins.

Ces médecins furent installés dans les barrios (les bidonvilles), où ils dispensent des consultations gratuites. Cette première mission, Barrio Adentro I, fut un succès total, et des millions de vénézueliens ont pu se faire soigner pour la première fois.

Ensuite, le gouvernement lança la mission Barrio Adentro II, visant à créer des centres de soins de haute technologie, en particulier des Centres de Diagnostique Intégral équipés de tous les moyens modernes de diagnostic. Plus de 600 centres, de taille et d'équipement divers, ont été ouverts dans tout le pays, toujours totalement gratuits.

Puis vint Barrio Adentro III, visant à réhabiliter les 300 hôpitaux publiques existants, mais laissés à l'abandon par les gouvernements précédents, et à leur permettre d'offrir des soins gratuits.

Enfin, Barrio Adentro IV vise à la création de nouveaux hôpitaux d'ultra-haute technologie, comme l'Hôpital Cardiologique Infantile de Caracas qui a ouvert il y a peu.

Deux autres missions sont aussi à noter, dans le cadre des missions de santé, il s'agit de la mission Milagro visant à redonner la vue à des personnes atteintes de formes curables de cécité, et de la mission Sonrisa visant à fournir des soins buco-dentaires aux populations défavorisées, en particulier des prothèses dentaires aux personnes âgées.

Le nom, Mision Milagro ("Mission Miracle") semble pompeux, mais lorsqu'on a entendu quelques témoignages de personnes ayant bénéficié de cette mission, il s'agit bien d'un "miracle". En effet, pour ces personnes défavorisées, vivant dans la misère, depuis toujours ignorées par le pouvoir, ayant perdu la vue, se voir proposer, subitement, et sans le moindre coût, de leur rendre la vue, qu'est-ce d'autre ? Pour cette grand-mère qui a pu voir le visage de ses petits-enfants pour la première fois, ou pour ce petit garçon, émerveillé de savoir enfin de quoi ses camardes parlent quand ils disent "rouge" et "bleu", il s'agit bien d'un "miracle".

La mission Mercal

La Mision Mercal trouve ses débuts dans la grève patronale de l'hiver 2002-2003. Le pays paralysé par le lock-out, le gouvernement décide d'organiser la vente de produits de première nécessité, en particulier de nourriture, avec l'aide des habitants. Le gouvernement met en place la logistique d'approvisionnement, et au niveau local, les habitants s'organisent pour trouver un local, et assurer la vente.

Par la suite, la Mision Mercal a évolué, et se compose de deux parties. Tout d'abord, il y a une centrale alimentaire, la "marque" Mercal, qui achète de la nourriture de préférence aux coopératives vénézueliennes, et à défaut sur le marché international (du Brésil et d'Argentine, principalement), les emballe en semi-gros (les paquets de café font 500g ou 1kg et non 250g, les paquets de riz 2kg ou 5kg, ...), et les revend, prix coûtant, à des dispensaires.

Ces dispensaires, la deuxième partie de la mission Mercal, sont de deux types: les Mercal "type I", qui ne vendent que des produits Mercal, prix coûtant, sont tenus par des fonctionnaires du Ministère de l'Alimentation, dans des locaux appartenant à l'État. Les Mercal "type II", eux, sont des épiceries ou supermarchés privés, qui passent un contrat avec Mercal. Ils achètent les produits Mercal prix coûtant, et doivent les revendre prix coûtant (donc, sans se faire de marge). Quel est leur intérêt ? L'intérêt est que, Mercal ne fournissant que des produits de base, ils peuvent aussi vendre d'autres produits, et ceux-là au prix qu'ils veulent. Pour eux, les produits Mercal servent donc à faire venir les clients.

La mission Mercal vise un triple objectif: tout d'abord, fournir des produits de première nécessité à bas prix aux habitants, et ceci, sans dépendre des grands groupes privés, mais aussi de fournir un prix raisonnable aux agriculteurs (les marges du circuit de distribution constituant l'essentiel du coût d'un produit alimentaire en supermarché, en coupant ces marges, il est possible de fournir des produits bon marché tout en rémunérant convenablement les agriculteurs), et enfin, de rétablir la souveraineté alimentaire du Vénézuela, en limitant les importations de nourriture.

Pour l'anecdote, il est surprenant de voir, sur les emballages des produits Mercal, en guise de décoration, les articles de la Constitution.

Les missions écologiques

Enfin, bien que plus récentes, les missions touchant à l'écologie prennent de l'ampleur récemment, on peut citer:

  • la mission Arbol, qui vise à protéger les forêts (en particulier la forêt amazonienne) de la déforestation et à reboiser certaines zones. La spécificité de cette mission par rapport aux différentes autres tentatives d'arrêter la déforestation est qu'elle se fait en coopération avec les populations locales, en leur proposant des moyens de subsistance alternatifs à la déforestation ;
  • la mission Revolución Energética, qui vise à favoriser les économies d'énergie. La première action de cette mission fut la distribution gratuite, dans les barrios, d'ampoules électriques à économie d'énergie.

Le Plan Siembra Petrolera

Toutes ces mission, et la plupart des politiques du gouvernement bolivarien, semblent parfois désarticulées ; un patchwork d'accomplissement utiles, mais sans cohésion d'ensemble.

En fait, et je ne l'ai découvert que là-bas, il existe bien une stratégie d'ensemble. C'est le Plan Siembra Petrolera ("Semer le pétrole"). Le concept est simple: alors que les gouvernements précédents, abreuvés de pétrodollars, ont négligé tout le reste (pourquoi construire des chemins de fer, quand l'essence est à 3 centimes d'euros par litre ? pourquoi cultiver de la nourriture, quand on peut l'acheter avec l'argent du pétrole ? et ainsi de suite), la stratégie du gouvernement bolivarien est l'exact opposé: l'argent du pétrole doit servir, prioritairement, à préparer l'après-pétrole.

Ainsi, le gouvernement bolivarien a lancé un grand nombre de travaux d'infrastructure (deux nouvelles lignes de métro à Caracas, premier "RER" entre Caracas et Los Toques, première ligne de chemin de fer en travaux, deuxième pont sur l'Orénoque, asphaltage des routes, agrandissement du barrage hydro-électrique sur l'Orénoque, ...), et toutes les missions sociales, qui visent pour la plupart le long terme: l'éducation permet de créer des richesses dans le futur, une population en bonne santé est plus efficace, ...

La mission Mercal s'inscrit aussi dans ce plan, en diminuant la dépendance du Vénézuela sur la nourriture étrangère (à l'arrivée de Chávez, plus de 80% de la nourriture était importée). De même pour les missions écologiques, qui visent à protéger l'environnement sur le long terme, en utilisant l'argent du pétrole.

Le Plan Siembra Petrolera s'étend aussi à la culture, par exemple. À Caracas, les musées sont gratuits ou excessivement peu chers (le musée Simón Bolívar est gratuit, le zoo est gratuit, l'entrée au jardin botanique coûte 30 centimes d'euros, ...), avec à chaque fois, à l'entrée une affiche "Plan Siembra Petrolera tambien es Cultura" ("le Plan Semer le Pétrole c'est aussi la culture").

La démocratisation du pays

Un autre pôle important de la politique bolivarienne consiste au développement d'une démocratie participative. Nous avons déjà vu plusieurs aspects: la Constitution Bolivarienne, qui défini un certain nombre de moyens d'action pour le peuple, en particulier le référendum révocatoire; les médias communautaires; l'éducation populaire et les efforts faits pour faire connaître la Constitution; et enfin, l'augmentation importante du nombre de votant.

Mais le processus va beaucoup plus loin. Autant que possible, lors des missions ou des réformes (réforme agraire, loi sur les terres urbaines, ...), le gouvernement bolivarien incite la population à s'organiser au niveau local, à créer des coopératives, à prendre en main l'application de la mission ou de la réforme dans son quartier.

Enfin, le dernier point fondamental de la démocratisation du pays est la création d'assemblées de démocratie directe, nommé les Conseils Communaux, ayant pour objectifs de guider, surveiller et conseiller les dirigeants élus. La création des Conseils Communaux est toute récente (lors de ma visite du quartier populaire de 23 de Enero au début du mois de février, ils étaient justement en train d'organiser la réunion de création de leur Conseil Communal, qui a eu lieu le dimanche 4 février, le lendemain de mon départ), et il est très difficile d'en tirer un bilan à l'heure actuelle, mais l'initiative mérite d'être suivie.

L'économie populaire

Point très fortement lié au précédent, il existe au Vénézuela un Ministère de l'Économie Populaire (le Minep). Son rôle est d'aider (financièrement, logistiquement ou en compétences) des projets montés par la population locale, comme la création d'un centre de formation Vuelvan Caras, la réhabilitation d'un terrain de sport ou d'une salle de spectacle, la réparation du système d'évacuation des eaux, ...

Les habitants (dans les Conseils Communaux, les Cercles Bolivariens, ou toute autre organisation de quartier) doivent monter un dossier complet, indiquant ce qu'ils veulent faire, combien ça va coûter, de quoi ils ont besoin, et le soumettre au Minep, qui leur accorde alors des fonds, ou leur détache un ingénieur, ...

L'une des personnes que j'ai rencontrée à Caracas, un français, charpentier de profession, a justement monté un dossier pour le Minep, afin de réhabiliter un bâtiment public. Non seulement le responsable du Minep l'a reçu positivement, mais il a même insisté pour aller plus loin encore, et de profiter de l'occasion pour, dans le cadre de Vuelvan Caras, former quelques volontaires du quartier à la charpente. Il avait un rendez-vous avec une personne importante du Minep et un responsable financier de PDVSA chargé du plan Siembra Petrolera le lundi suivant mon départ, afin de fixer les détails.

La politique étrangère

La politique étrangère du gouvernement Chávez est assez complexe, et semble parfois contradictoire. Voyons de plus près ce qu'il en est.

Hugo Chávez est-il nationaliste ?

Hugo Chávez est un nationaliste. En tout cas, il est souvent présenté comme tel par ses adversaires, et lui-même revendique l'être.

Pour bien comprendre la position d'Hugo Chávez, il faut se rappeler que le Vénézuela, comme tout le reste des Amériques, a vécu des siècles de colonisation. Le Vénézuela a gagné son indépendance au début du XIXème siècle, il y a moins de 200 ans. Et comme toute l'Amérique Latine, il a depuis lors été au coeur de manoeuvres de la part de l'oncle Sam selon la doctrine Monroe. Culturellement, la notion de "nationalisme" est donc chez eux extrêmement liée à la notion de souveraineté, d'indépendance, de "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes" et donc de liberté. Au contraire, en Europe, ou nous avons connus de très nombreuses guerres entre nations voisines, et en particulier deux guerres "mondiales", le nationalisme est associé à une attitude arrogante, une volonté de conquête, de domination, et aux terribles conséquences qu'il a eu.

Il s'agit peut-être du même mot, mais il s'agit de deux concepts bien différents, selon moi. C'est cette première forme de nationalisme, propre à des pays colonisés pendant longtemps, que revendique Hugo Chávez. C'est un nationalisme refusant l'ingérence extérieure, revendiquant la pleine souveraineté du peuple Vénézuelien chez lui, mais un nationalisme qui n'est pas hostile vis-à-vis des autres pays, bien au contraire.

En effet, le Vénézuela se comporte de manière très généreuse vis à vis des pays voisins, en offrant du pétrole à bas prix aux pays des Caraïbes (Petrocaribe) touchés durement par la flambée des prix, en rachetant une partie de la dette de pays comme l'Argentine, en offrant de l'aide aux pays touchés par des catastrophes naturelles, et en allant même jusqu'à donner du pétrole bon marché aux transports en commun de villes comme Londre ou aux pauvres de pays "ennemis" comme les États-Unis d'Amérique (un pays du tiers-monde qui aide des pays riches, n'est-ce pas le monde à l'envers ?).

La générosité du Vénézuela est aussi illustrée par la Mision Milagro Internacional, extension de la Mision Milgaro à tous les pays d'Amérique Latine, ou en ouvrant gratuitement l'Hôpital Cardiologique Infantile de Caracas aux jeunes patients des pays voisins.

Il est d'ailleurs surprenant de voir le "nationaliste" Hugo Chávez attaqué par son adversaire, pendant la dernière campagne électorale, sur cette aide généreuse, Manuel Rosales affirmant que le pétrole Vénézuelien ne devrait profiter qu'aux vénézueliens !

L'ALBA et les autres formes de coopérations

Un autre aspect important de la politique vénézuelienne est le programme d'intégration régionale. Fidèle à l'esprit de Simón Bolívar qui a consacré une grande partie de sa vie à lutter, en vain, pour unifier les pays qu'il a libérés, Hugo Chávez a lancé ou contribué à un grand nombre de projets d'intégration régionale, fondés sur un esprit de solidarité.

L'ALBA, composé à ce jour du Vénézuela, de Cuba, de la Bolivie, et qui sera rejoint sous peu par le Nicaragua et l'Équateur, est une alternative aux traités de libre-échanges néolibéraux. Elle consiste en des accords d'entraide, chaque pays offrant aux autres ce qu'il possède, tout en refusant de se concurrencer entre pays frères.

Le Vénézuela a aussi rejoint le Mercosur, un marché commun plus classique, mais entre pays d'un niveau de développement comparable (Hugo Chávez est fortement opposé, à juste titre selon moi, à tout traité de libre échange entre des pays ayant des niveaux de développement ou de puissance trop différents, comme par exemple avec les États-Unis).

Comme nous l'avons vu plus haut, le Vénézuela a aussi créé TeleSUR, une télévision de pays du Sud, donnant le point de vue des pays du Sud sur l'actualité.

Enfin, plus récemment, le Vénézuela et ses partenaires sont en train de créer une Banque du Sud, capable de réduire la dépendance des pays en voie de développement vis à vis du FMI et de la Banque Mondiale, dont les politiques néo-libérales ont conduit des pays comme l'Argentine à la faillite.

Les liens avec les États-Unis d'Amérique

Les liens entre le Vénézuela et les États-Unis d'Amérique sont très tendus, pour diverses raisons. Les oppositions sont frontales sur un grand nombre de dossiers (traité de libre-échange, lutte contre le terrorisme, légitimité du recours à la guerre, politique économique, ...), et l'implication des États-Unis dans la tentative de coup d'État d'avril 2002, ainsi que les menaces effectuées par le gouvernement étasunien envers les pays déclarant leur soutien au Vénézuela lors de l'élection au Conseil de Sécurité des Nations Unies a contribué à envenimer la situation,

Les provocations des États-Unis, comme l'organisation du plus important exercice militaire maritime en temps de paix de leur histoire à proximité des eaux territoriales Vénézueliennes, ont contribué à créer au Vénézuela un climat de crainte d'agression, auquel Chávez a réagit en créant une milice de réservistes, composée de plus d'un million de personnes, prêtes à défendre leur pays en cas d'agression (et après l'invasion de l'Irak, malgré l'inexistence des armes de destruction massive, et en violation de la Charte des Nations Unies, cette peur n'est pas totalement irréaliste).

Cependant, les États-Unis restent le premier client du pétrole vénézuelien, et le Vénézuela continue de fournir, chaque hiver, du fioul bon marché aux quartiers pauvres des États-Unis.

Les liens avec l'Iran

Les liens avec l'Iran sont ce qui dérange le plus un grand nombre de personnes favorables à Hugo Chávez, moi y compris.

Certes, le régime d'Iran n'est pas considérablement pire que nombre de dictatures qui ont, ou ont eu, le soutien de nos chères démocraties occidentales, que ce soient les États-Unis vis à vis de régimes comme l'Arabie Saoudite, ou les dictatures africaines soutenues par la France.

Certes, le Vénézuela et l'Iran sont tous les deux menacés par la même super-puissance, super-puissance qui a déjà prouvé sa disposition à utiliser de tous les moyens (coup d'État, terrorisme, blocus économique, invasion, ...) pour détruire les gouvernements qu'il désapprouve.

Certes, il serait suicidaire pour le Vénézuela et l'Iran, deux des plus grosses réserves de pétrole du monde, et deux membres fondateurs de l'OPEP, de ne pas s'entendre.

Certes, l'Iran, comme tout pays du monde, a le droit de posséder du nucléaire civil, et aucun pays n'a le droit de leur interdire. De plus, Hugo Chávez sait bien que le jour où son pays cherchera à posséder le nucléaire civil, les États-Unis tenteront de l'en empêcher tout comme ils tentent d'en empêcher l'Iran.

Mais tout cela ne justifie pas la proximité entre Hugo Chávez et Mahmoud Ahmadinejad, le fait de le qualifier de "frère" ou de saluer la "révolution" iranienne.

Le caractère expansif, typique d'un latino, d'Hugo Chávez y joue sans doute un rôle important, mais cette explication ne me suffit pas.

Conclusion

Bien que tout ne soit pas parfait (le climat politique tendu conduit parfois à de la violence des deux côtés, la corruption endémique n'a pas disparu, les relations du Vénézuela avec des pays comme l'Iran sont problématiques), il me semble au vu de tout cela qu'on ne peut que rejeter la thèse omniprésente dans nos médias comme quoi le Vénézuela serait en passe de devenir une dictature, ou comme quoi le gouvernement d'Hugo Chávez serait inefficace.

Au contraire, nous avons là un peuple qui s'est réveillé, qui a pris son destin en main, Hugo Chávez servant de catalyseur pour des transformations profondes de la société vénézueliennes, désirées par les vénézueliens eux-mêmes. On voit un gouvernement qui prend à coeur les problèmes principaux de son peuple, qui réalise la santé et l'éducation gratuite, qui se comporte de manière généreuse à l'étranger, et qui inscrit ses efforts dans un plan à long terme.

On voit se dessiner au Vénézuela une alternative à une organisation socio-économique qui répand misère, souffrance sociale et pollution. Avec des erreurs, des imperfections, parfois des lenteurs, certes. Mais c'est un processus innovant, quelque chose qui n'a jamais été fait ailleurs, il est donc impossible de ne pas faire d'erreur.

Ce modèle, fondé sur le pétrole, n'est bien sûr pas transposable tel quel ailleurs. Mais les idéaux qui le fondent (souveraineté populaire, démocratie participative, programmes sociaux, développement des coopératives, intégration régionale fondée sur la coopération et non sur la concurrence, importance des enjeux à long terme), eux, sont applicables partout.