Socialisme et démocratie

Le concept de socialisme

Le socialisme est l'un de ces nombreux mots dont le sens varie beaucoup suivant les personnes qui l'emploient, et selon les périodes de l'histoire. Le socialisme, contrairement à ce que l'on peut entendre, n'est pas le programme du Parti Socialiste français, loin de là.

Le socialisme est un mouvement et une philosophie qui prône la socialisation des moyens de production; c'est à dire la propriété collective de ces moyens de production (à l'opposé du capitalisme, qui prône la propriété privée des moyens de production). J'entends par "moyens de production" les ateliers, les usines, les magasins: tout ce qui n'est pas directement utilisé pour améliorer les conditions de vie, mais qui prend de la valeur par sa capacité à produire une forme de richesse, que ce soit un bien ou un service.

L'oxymore d'un socialisme non démocratique

Lorsque l'ont dit "socialisme" ou "communisme", beaucoup de gens pensent "URSS" ou quelque chose de similaire, ainsi que "dictature". Pourtant... reprenons les choses:

  • * Le socialisme, c'est la propriété collective des moyens de production. C'est à dire que les moyens de production appartiennent, et sont donc contrôlés, par la collectivité (qui peut être locale, nationale ou supranationale, la question n'est pas là).
  • * La dictature, c'est lorsqu'une personne, ou un groupe de personnes, gouvernent un pays sans tenir compte de l'avis du peuple. C'est à dire qu'un groupe de personnes contrôle le pays en ignorant la collectivité.

La contradiction ne saute-t'elle pas aux yeux ? Comment peut-on avoir en même temps un contrôle des moyens de production par la collectivité (du socialisme) et un contrôle du pays par une poignée de dirigeants ?

Qu'en est-il de l'URSS stalinienne alors ? Lorsqu'une poignée de dirigeants d'un État totalitaire contrôle les moyens de production, au fond, ce n'est pas extrêmement différent d'une situation où une poignée d'actionnaires contrôle ces mêmes moyens de production, d'où le terme de "capitalisme d'État" souvent utilisé pour désigner un tel système.

Il n'y a pas de socialisme non démocratique. Ce n'est tout simplement pas compatible avec ce qu'est le socialisme. Le socialisme nécessite une forme de démocratie (représentative, participative, directe, ...), et ne peut pas exister dans une dictature. Cela ne veut pas dire qu'un socialisme ne peut pas cohabiter avec certaines violations des libertés individuelles (par exemple, il serait concevable d'avoir un pays où le régime économique soit socialiste, mais où certains actes, comme l'adultère par exemple, seraient très sévèrement punis, même si je doute de la possibilité concrète de l'existence d'un tel système, pour des raisons que j'évoquerai plus loin), mais qu'on ne peut parler de socialisme que si la prise de décisions se fait démocratiquement.

Une nationalisation n'est une socialisation que si l'entreprise nationalisée est soumise aux règles de la démocratie, ce qui n'est pas toujours le cas. L'exemple de notre Sécurité Sociale est un exemple type de réelle socialisation: lors de sa création, elle fut gérée totalement par les représentants des travailleurs, de manière démocratique (hélas, beaucoup de choses ont changé depuis).

Libre marché et démocratie

Le pouvoir économique

Dans une économie de marché, dans le "capitalisme", les moyens de production sont une propriété privée, susceptibles donc d'être vendus ou d'être achetés. Les décisions concernant ces moyens de production sont prises par les personnes possédant ces moyens.

Dans une entreprise, cela signifie que les décisions sont prises par ceux qui possèdent le capital de l'entreprise, pour les entreprises côtées en Bourse, par ceux qui ont acheté les actions. Les entreprises sont donc contrôlées par ceux qui ont les moyens financiers d'acheter les actions. Le pouvoir économique de chaque personne dépend donc directement de sa capacité à acheter des actions, c'est à dire, de sa fortune.

Le "pouvoir économique" ? Et oui, car le contrôle des moyens de production est bien un pouvoir réel, capable d'influer sur la vie de tous. Décider ce que l'on va produire, en quelle quantité, selon quelles conditions, à quel endroit, ... représente un grand nombre de décisions, la plupart d'entre elles affectant significativement la vie de personnes tierces. Il s'agit donc bien d'un quatrième pouvoir (à côté du législatif, de l'exécutif et du judiciare), à considérer comme tel.

Le marché libre est donc bien intrinsèquement moins démocratique qu'un système socialiste. Une partie du pouvoir n'est pas contrôlée démocratiquement comme sous le socialisme, mais de manière ploutocratique (c'est à dire, où le pouvoir d'une personne dépend de la richesse financière de cette personne).

L'affaiblissement du pouvoir politique

La doctrine du libéralisme, du "marché unique où la concurrence est libre et non faussée" (suivez mon regard), prône l'affaiblissement du pouvoir politique (de l'État ou des collectivités locales, jugées inefficaces et bureaucratiques), au profit du pouvoir économique. Il s'agit donc bien d'affaiblir un pouvoir démocratique (même si imparfait), au profit du pouvoir du marché, intrinsèquement ploutocratique.

Qu'est-ce qu'une dérégulation ? Il s'agit d'abroger ou d'assouplir des règles régissant un domaine, afin de laisser plus de possibilités aux entreprises qui font leur commerce dans ce domaine. Donc, de retirer une décision qui était jadis prise par un pouvoir démocratique (même si imparfait), et de donner ce même pouvoir au pouvoir économique. Qu'est-ce qu'une privatisation ? Abandonner le contrôle d'un gouvernement démocratiquement élu sur une entreprise pour donner ce même contrôle au pouvoir économique.

Contrairement à ce qu'on veut nous faire croire en parlant de "liberté", le pouvoir économique est bien un pouvoir, et les décisions prises par les entreprises affectent tout le monde. Que la régulation soit là pour protéger le consommateur (lois sur l'étiquetage, taux maximum à respecter pour des substances nocives, égal accès au service, ...), le travailleur (le code du travail) ou l'environnement (comme des plafonds d'émission de gaz toxiques sur l'industrie automobile), il s'agit bien souvent de décisions affectant une large catégorie de la population, à court ou à long terme, et non pas d'une décision d'ordre purement privée. Il s'agit donc bien d'un pouvoir, et non d'une simple liberté.

Mais les enjeux du pouvoir économique sont bien plus grands encore, et peuvent affecter la société dans son ensemble de manière bien plus profonde. L'exemple le plus criant est la désertification des campagnes, phénomène touchant l'ensemble de la société, et aggravé par la logique libérale qui pousse les services publics comme La Poste ou la SNCF à fermer les bureaux de poste ou les gares dans les zones peu peuplées. Décider de fermer une gare ou un bureau de poste n'est pas une décision neutre. Ce n'est pas une simple décision privée sans grande conséquence pour autrui, c'est une décision qui affecte totalement un village entier, et l'ensemble de ces fermetures affectent l'ensemble de la société française. La Poste et la SNCF sont encore des services publics, ce qui veut dire qu'en théorie, c'est bien le pouvoir démocratique qui les contrôle. Mais on voit là deux forces à l'oeuvre: tout d'abord, l'imperfection de notre démocratie, qui permet à un parti politique ayant eu 17% des suffrages aux dernières élections (les Européennes) de posséder la majorité absolue à l'Assemblée, et de prendre toutes les décisions majeures. Mais surtout, la force à l'oeuvre derrière ce démantèlement des services publics est bien le pouvoir économique: c'est parce que les marchés (du transport et du courrier) vont, à terme, devenir des "marchés libres", et que, à terme, La Poste et la SNCF seront privatisées, que ces décisions là sont prises. Bien sûr, il n'est pas trop tard pour empêcher ces privatisations, et la mobilisation pour défendre nos services publics concerne tout le monde; mais c'est dans leur optique que les décisions sont prises, pas dans l'optique de la continuité des services publics.

Les exemples des conséquences du pouvoir économique sur la société dans son ensemble sont nombreux, dans beaucoup de domaines. J'en citerai un autre, sans doute plus parlant pour les utilisateurs d'Internet: celui des fournisseurs d'accès. La décision de limiter le débit montant (l'upload) ou non est une décision affectant l'ensemble de la société. Si la grande majorité des gens possèdent une IP dynamique, et un faible taux d'upload, les gens sont incités à devenir des consommateurs, à recevoir du contenu, mais pas à en envoyer. A contrario, si les gens possèdent un upload rapide (et, cerise sur le gâteau, une IP fixe), alors les gens sont incités à envoyer des données, à partager. C'est bien une vision différente de la société, et la décision est laissée au pouvoir économique, non démocratique.

Le poids du pouvoir économique sur le pouvoir politique

Mais, en plus de l'affaiblissement du pouvoir politique, le pouvoir économique exerce aussi une énorme influence sur le pouvoir politique, là où il est encore souverain. La forme la plus criante de cette influence est par le biais des médias. Les principaux médias de masse sont contrôlés par le pouvoir économique, et jouent un grand rôle dans le résultat des élections.

Mais ce n'est pas la seule forme d'influence. Les influences sont nombreuses: la corruption et le lobbyisme sont les plus connues. Le chantage exercé par certaines entreprises, "vous baissez les impôts ou on délocalise" ou alors "vous augmentez la durée du temps de travail ou on ferme" en est encore une autre forme.

Le pouvoir des multinationales atteint aujourd'hui un tel niveau qu'il dépasse souvent le pouvoir des États. Toute progression du concept de "marché libre", avec les cortèges de privatisations et de déréglementations qu'il véhicule, donne encore plus de poids à ce pouvoir économique - qui va pouvoir alors pousser pour accroître encore plus son pouvoir. À titre d'information, le chiffre d'affaires de sociétés comme General Motors (178 G$), Ford (153 G$) ou Esso (122 G$) avoisine, voir même dépasse, le PIB (richesses totales produites par le pays) de pays qui n'ont rien de pays du tiers-monde, comme le Danemark (161 G$), la Finlande (116 G$), la Norvège (153 G$), la Grèce (119 G$) ou le Portugal (97 G$). Le pouvoir de ces groupes est énorme, et entre les mains de quelques personnes. Et chaque affaiblissement du pouvoir politique augmente le champ d'action de leur pouvoir.

Inégalités et démocratie

Une autre conséquence majeure du libre marché est la création de fortes inégalités sociales, qui rongent la démocratie.

Inégalités sociales et éducation

L'éducation est quelque chose de fondamental dans une démocratie. C'est l'éducation qui doit donner au peuple les moyens de comprendre l'actualité, de l'analyser, et d'y réagir. C'est l'éducation qui donne les références historiques et géopolitiques pour comprendre le monde. C'est l'éducation qui apprend à construire un raisonnement et à faire preuve d'esprit critique.

Mais les inégalités sociales détruisent la capacité à s'éduquer des personnes naissant dans un environnement défavorisé. Les chiffres sont criant à ce sujet: parmi les enfants des 20% de familles les plus pauvres, les 2/3 sont en retard (d'au moins un an) à l'arrivée en classe de 3ème; parmi les enfants des 20% de familles les plus riches, seul un 1/5 des enfants sont en retard en troisième. Être né dans une famille pauvre multiplie donc par plus de 3 la probabilité pour un enfant d'être en retard. Les raisons sont nombreuses, allant du manque d'attention des parents (constamment stressés et occupés à chercher un moyen de se sortir de la misère), au manque d'accès aux livres, ou à l'absence d'un lieu calme où travailler, par manque de place dans le logement. Là encore, les chiffres parlent deux-mêmes: les 2/3 des enfants n'ayant pas une pièce au calme pour travailler pendant leur enfance sont sortis de l'école sans diplôme.

Le manque d'éducation des classes les plus pauvres de la société, conséquence directe des inégalités, et qui risque d'être encore aggravé si le système éducatif passe aux mains du pouvoir économique, mine la démocratie de l'intérieur.

Inégalités sociales et implication politique

Les inégalités sociales minent aussi l'implication politique des citoyens. Les personnes qui sont le plus défavorisées, les 3 millions de français qui vivent officiellement sous le seuil de pauvreté, qui sont celles qui auraient le plus besoin de s'impliquer dans la vie politique pour faire changer les choses, sont celles qui ne peuvent pas le faire. Tout simplement parce que quand on en est à savoir où on va dormir le mois prochain, ou comment on va payer le matériel scolaire de ses enfants à la prochaine rentrée, on ne pense pas à aller mettre à jour son domicile sur les listes électorales, ni même à aller voter. Et qu'on a tout simplement pas la possibilité de s'informer et de prendre le temps de réfléchir.

Ces personnes, vivant dans la précarité, souvent victimes d'un manque d'éducation, sont aussi les plus facilement manipulables. Le désespoir et l'angoisse pousse aux extrémismes, et le ras-le-bol pousse à voter pour celui qui désigne un coupable - que ce soient les "étrangers qui volent le travail des français", ou les "fonctionnaires qui sont payés à ne rien faire".

Pour revenir à ma parenthèse sur un éventuel socialisme cohabitant avec une négation des libertés individuelles, la diminution des inégalités entraînée par le socialisme, entraînerait selon moi une augmentation du niveau d'éducation, et donc d'ouverture d'esprit du peuple, poussant à l'abrogation de telles violations. Il me semble donc difficile d'avoir, sur le long terme, un système socialiste sans respect des libertés de chacun.

Efficacité et démocratie

L'échec des pays de l'Est et le libre marché

Nombreux sont ceux qui considèrent l'échec des pays dits "pays de l'Est" comme une preuve de l'existence de la main invisible d'Adam Smith (que je rappelle ici, "dans un système de marché libre, si chaque personne agit uniquement pour son intérêt personnel, alors le marché conduit tout seul à l'efficacité maximale, comme guidé par une main invisible") et comme une preuve de la supériorité du marché sur le socialisme.

D'un point de vue purement scientifique, cette preuve ne tient pas, les situations étant trop différentes. La situation de la Russie en 1917 (pays pauvre, rural, analphabète) n'avait rien à voir avec celle des États-Unis ni de l'Europe de 1917. Les ressources naturelles disponibles, et les contraintes géographiques, ne sont pas non plus les mêmes. L'histoire n'a pas été aussi sévère avec les États-Unis (qui n'ont connus aucune guerre sur leur sol pendant tout le XXème siècle) qu'avec l'URSS (qui a été prise de plein fouet dans les deux guerres mondiales, et qui a été ravagée par une guerre civile pendant les années 1920s). Les différences entre les deux blocs furent telles qu'il me semble totalement présomptueux d'en tirer une conclusion aussi générale.

Une autre objection possible est que le peuple de ces pays a rejeté un système totalitaire, et que ce n'est donc pas le système économique, mais bien le système politique qui a échoué. Et donc, ça ne prouve aucunement la supériorité du libre marché, mais uniquement l'impossibilité de maintenir une dictature sur le long terme.

Mais admettons ce constat pour la suite du raisonnement. Le marché libre des pays de l'Ouest a vaincu le socialisme des pays de l'Est. "A vaincu le socialisme". Le socialisme ? Mais, quel socialisme ? Le socialisme totalitaire. Le quoi ? Le socialisme totalitaire n'est qu'une oxymore.

Reprenons: Le capitalisme de marché a vaincu le capitalisme d'État. Admettons donc ce point, et essayons de voir pourquoi.

Pourquoi le libre marché peut-il être efficace ?

Le libre marché, et sa concurrence, sont source de nombreux gaspillages. La publicité en est un exemple le plus flagrant. La duplication des infrastructures de production, ainsi que la duplication des efforts de recherche en est un autre. Les brevets, utilisés pour motiver l'innovation (donc, pour pallier à la carence d'innovation du libre marché en l'absence de brevets), poussent certaines entreprises à se passer d'une technologie connue, résultant en un produit final de moins bonne qualité. La course aux prix les plus bas pousse la qualité vers le bas aussi, provoquant un remplacement plus rapide des produits. La liste pourrait continuer longtemps: les sources de gaspillage du libre marché sont nombreuses.

Pourtant, ce libre marché a été plus efficace que le capitalisme d'État des pays dits pays de l'Est (selon notre hypothèse). Pourquoi donc ?

La raison, selon les défenseurs du libre marché, est la liberté de choix du consommateur. Le consommateur va choisir le produit le plus efficace, le moins cher, et qui répond le plus à ses besoins. Selon un mécanisme "darwinien", les entreprises les plus efficaces, celles qui produisent des produits de qualité à moindre coût, prolifèreront donc, et les entreprises les moins efficaces disparaîtront. Voilà donc la clé du libre marché: le pouvoir économique n'est pas uniquement dans les mains des détenteurs du capital, mais aussi dans les mains de la population, qui peuvent choisir de soutenir une entreprise ou une autre par leur achat. C'est donc une autre forme de démocratie, et c'est cette démocratique partielle qui a permis au libre marché d'être plus efficace que le système totalitaire.

Les limites de la liberté de choix

Mais l'effet démocratique de ce libre choix possède un grand nombre de limites. Tout d'abord, le nombre de "bulletins de vote" (de produits que l'on peut acheter) dépend directement de la richesse matérielle de l'acheteur. Le RMIste n'a pas le même poids dans cette "élection" de la meilleur entreprise que le millionnaire. Il s'agit donc toujours d'une forme de ploutocratie, même si le peuple a tout de même son mot à dire, le portée du choix de chacun dépend de ses richesses.

Le second problème est celui des candidats: imaginez une élection où un candidat ne peut se présenter que s'il est capable d'aligner 100 000 euros. Personne ne parlerait d'une démocratie dans ces conditions. Pourtant, c'est bien la manière dont fonctionnent les "élections" du pouvoir économique. Le montant à avoir pour se présenter (sur l'étalage du supermarché, ...) dépend fortement du domaine, mais il est souvent relativement élevé.

Le troisième problème est le poids de la publicité, et tous les comportements irrationnels des consommateurs (comme la pensée "c'est plus cher et certains achètent, donc ça doit être mieux, allez je prends ça"). Dans beaucoup de démocraties, la publicité politique est interdite ou limitée, et le financement des campagnes électorales soumis à des lois stricts, afin de limiter la corruption, mais aussi afin de limiter l'importance de la richesse financière d'un parti dans son score.

Le dernier problème est beaucoup plus profond, il s'agit de la différence entre un choix individuel et un choix collectif. Afin de mieux illustrer ce problème, je vais prendre un exemple concret. Imaginons deux modèles de voiture en vente: la voiture A et la voiture B. Les deux modèles sont identiques sur tous les aspects ou presque, à part deux différences majeurs: le prix, et la pollution. Le modèle A est vendu 8000 euros, et le modèle B 8500 euros, mais le modèle B pollue beaucoup moins.

Si le choix de quel modèle acheter est fait au cas par cas, le raisonnement typique est "bon, c'est vrai que la pollution est gênante, mais que moi j'achète la voiture A ou B, à l'échelle du pays, ça ne changera rien; par contre les 500 euros, ça fait un sacré changement dans mon budget". Si le choix se fait via un vote, où le résultat du vote décide quel modèle sera produit pour tous, le raisonnement devient "bon, 500 euros, c'est beaucoup, mais si j'accepte de payer 500 euros de plus, tout le monde polluera moins, bon, je peux sacrifier 500 euros pour que tout le monde pollue moins". Tout le monde achètera donc la voiture A (à moins qu'il agisse de manière altruiste, mais Adam Smith risque de ne pas apprécier), tout le monde polluera. Si on peut chiffrer le coût de la pollution (en médicaments et visistes médicales, par exemple), on aura une situation du genre: une voiture A, individuellement, coûte 1 centime d'euros de plus à chacun, via la pollution. Le gain, personnel, d'acheter A au lieu de B est donc de 499.99 euros. Par contre, si 100 000 personnes achètent A au lieu de B, le coût médical est de... 1000 euros par personne ! La même personne, toute aussi égoïste, votera donc pour B si la décision est donnée de manière globale. La main invisible n'est qu'un mythe, et le marché conduit à l'équilibre inférieur (9000 euros de voiture+médecin chacun, et non 8500).

L'exemple précédent n'est qu'une illustration du concept. Que ce soit la pollution, l'éducation, la recherche, les liaisons ferroviaires en campagne ou le libre accès à la culture et à la connaissance, les mécanismes sont les mêmes: dés qu'un effet affecte la société dans son ensemble, et non uniquement l'acheteur et le vendeur, le marché pousse chacun à se comporter de manière égoïste, et tout le monde y perd au total. Le "chacun pour soi" fini par rendre tout le monde plus "pauvre". Pour l'écologie, on est très proche de la magnifique phrase: "nous devrons vivre ensemble, ou alors nous périrons seuls".

Attention, je ne dis pas que nous devrions voter pour savoir quel modèle de voiture tout le monde doit acheter, et supprimer tout choix individuel, ce n'est pas du tout mon propos. Mon propos est d'illustrer une tendance générale du marché. Ma conclusion sur le marché des voitures serait plutôt: sur un marché libre, les constructeurs, prédisant le comportement A plutôt que B, et motivés par le seul profit, auront tendance à consacrer leurs efforts de R&D pour produire des A plutôt que des B. Et s'ils ne peuvent produire qu'un modèle parmi les deux (produire 50 000 voitures de chaque coûte en effet plus cher que de produire 100 000 voitures d'un seul type), ils produiront des A. Par contre, une entreprise socialisée (et donc, démocratique) de production de voitures, pourra plus facilement être poussée par le peuple, via la démocratie, à produire des B et à faire des recherches pour produire des B plutôt que des A.

Conclusion

Je pense avoir expliqué en quoi le socialisme, par définition, ne pouvait être que démocratique, et en quoi le libre marché provoquait l'apparition d'un quatrième pouvoir, le pouvoir économique, décidant de pans entiers de l'organisation de la société, et pouvant influencer fortement le pouvoir démocratique; entraînant donc une diminution de la démocratie, au profit d'une ploutocratie.

J'ai expliqué ensuite que, si le libre marché a pu vaincre le "capitalisme d'État" des pays de l'Est, c'est uniquement parce le libre marché, via le pouvoir du consommateur, injecte un peu de démocratie dans le pouvoir économique; mais aussi que cette démocratie est très imparfaite, et reste fondamentalement plus proche d'une ploutocratie.

Mais, pourquoi se contenter d'une démocratie aussi partielle et imparfaite que le pouvoir "démocratique" du consommateur à influencer le marché ? Car les limites de ce pouvoir sont nombreuses. Si le "libre marché" a vaincu le "capitalisme d'État" parce qu'il est plus démocratique, le socialisme ne serait-t'il pas supérieur au "libre marché" pour la même raison ?

Que l'on ne me dise plus, en tout cas, que le libéralisme c'est la démocratie, et le socialisme la dictature.