Usagers, grévistes: solidarité !
Par kilobug, jeudi 18 octobre 2007 à 22:12 :: Politique :: #29 :: rss
Vivant en banlieue parisienne sans voiture, et donc usager comme beaucoup des transports en commun, je souhaite expliquer pourquoi je soutien les grévistes, ainsi que donner les informations et les analyses qui, selon moi, permettent de comprendre pourquoi nous, usagers, devrions nous sentir solidaires et soutenir les mouvements de grève.
Quelques rappels historiques
Le concept de progrès social
Qu'est-ce que donc que le fameux "progrès social" ? La logique est la suivante: grâce aux avancées de la technologie, au développement des infrastructures, à la mécanisation, ... un travailleur produit une quantité de plus en plus grande de richesses par heure travaillée. Dans ce cadre, il est donc logique que décennie après décennie, chaque personne travaille moins et gagne plus. Et c'est d'ailleurs ce qui s'est passé, si on compare la situation actuelle à celle d'il y a 100 ans, ou même d'il y a 50 ans.
Mais cette logique, qui pourtant semble irréfutable, est niée par la droite et le "grand patronat" (j'entends par là les dirigeants des grandes entreprises), et en particulier par Nicolas Sarkozy, qui devant le MEDEF déclarait il y a un peu plus d'un an: « la France ne s'est pas encore remise du choix historiquement stupide d'expliquer aux gens qu'en travaillant moins, on pourrait gagner davantage. »
Ce refus du progrès social n'est d'ailleurs pas une nouveauté, on la retrouve de manière continue depuis la révolution industrielle. En effet, si l'excédant de productivité n'est pas redistribué aux travailleurs (sous forme de salaires plus élevés ou d'une réduction de la durée du travail) ou aux consommateurs (par une diminution des prix), il reste entre les mains des détenteurs du capital, et se traduit par une augmentation des profits.
J'y reviendrai en détails plus tard, mais c'est ce que l'on constate ces dernières années: le pouvoir d'achat (salaires comparés aux prix) médian stagne voir diminue, tandis que la durée du temps de travail augmente (remise en cause des 35h et hausse de l'âge de la retraite), et que les profits flambent.
Les luttes du XIXème siècle et du début du XXème siècle
Cette contradiction, entre une évolution de la technologie et des infrastructures qui permet de progressivement travailler moins tout en gagnant plus, mais d'un autre côté une volonté de la part des détenteurs du capital de capter pour eux la plus grande part de cette évolution, à donner lieu à de nombreuses luttes sociales.
Ces luttes, dans le courant du XIXème siècle, ont souvent été réprimées, très violemment, par les tenants du pouvoir (révolte des canuts, répression de 1848, massacre de la Commune de Paris en 1871, répression des grèves de mineurs, ...), en France comme ailleurs.
Cependant, au prix de nombreuses vies et de conflits très difficiles, au début du XXème siècle, les syndicats réussirent à obtenir des diminutions importantes du temps de travail (70 heures en 1900, 60 heures en 1906, 48 heures en 1919), et ceci sans que l'économie n'en souffre de manière importante (contrairement aux arguments du patronat et de la droite).
Le Front Populaire et les années 1930s
Quand aux conquêtes de 1936, et en particulier la création des congés payés et la hausse de 20% des salaires, elles ne sont pas tombées du ciel; mais ont été obtenues par la conjonction de l'arrivée du Front Populaire au pouvoir et d'un mouvement social très fort, avec une grève générale d'une ampleur et d'une durée historique.
Il faudrait se souvenir que le patronat et la droite ont toujours été très fortement opposé à ces réformes, beaucoup d'entre aux allant même jusqu'à dire, à l'époque, "plutôt Hitler que le Front Populaire".
Et il faudrait aussi se souvenir que c'est par refus de mesures de ce type que la droite et le patronat ont soutenus l'arrivée d'Hitler au pouvoir (le NSPD n'avait reçu "que" 30% des voies en 1933, c'est grâce à l'appui de la droite "traditionnelle" que celui-ci a pu devenir chancelier), et en Espagne, ont soutenus le coup d'État de Franco.
Le programme du CNR
La deuxième grande série d'avancées sociales fut obtenue à la Libération. Mais encore une fois, elle n'est pas tombée du ciel.
Dés le début de l'année 1944, avant la Libération, les résistants (dont de nombreux communistes et syndicalistes), réunis dans le Conseil National de la Résistance, ont dressé un programme des mesures qu'ils souhaitaient appliquer à la Libération. Ces résistants, héroïques combattant de la liberté, ne risquaient pas leur vie simplement pour rétablir la troisième République, mais pour bâtir une République Nouvelle, une République sociale.
Toutes les conquêtes de cette époque, la Sécurité Sociale (assurance maladie, système de retraites par répartition, assurance chômage), le Code du Travail, les services publics, l'inscription dans la Constitution du droit de grève, du droit à l'éducation et à la santé, du droit pour toute personne de "recevoir de la collectivité des moyens convenables d'existence", ont été rendues possibles grâce au courageux combat des résistants. Je recommande d'ailleurs fortement la lecture de ces deux textes, celui du programme du CNR[1] et le préambule de la Constitution de la IVème République[2] (qui est repris dans celle de la Vème République).
Rappelons aussi que ces mesures ont été mises en place dans une France dévastée par 5 années de guerre et d'occupation.
Mai 68
La dernière grande série d'acquis (25% de hausse du SMIG, semaine de 40 heures) fut obtenu en Mai 1968, encore une fois, après un mouvement de grève puissant, et contre un patronat qui souhaitait garder pour lui la plus grande partie des gains de productivité obtenus depuis 1945.
Les syndicats: le système immunitaire de la démocratie
Principe des rapports de force
Comme nous l'avons vu dans l'introduction historique, la plupart des acquis sociaux ne sont pas apparus spontanément mais on du être gagnés au terme d'une longue lutte, et souvent au prix de nombreuses vies, tant l'opposition fut féroce à certaines périodes de l'histoire.
Le contexte est certes bien différent aujourd'hui, et les méthodes utilisables ne sont plus les mêmes. Si en 1871, Thiers a pu faire massacrer 100 000 communards, ce serait impensable de nos jours. De même, envoyer l'armée tirer sur les grévistes, comme la troisième République le fit plusieurs fois au début du XXème siècle, semble impossible.
Mais la logique même n'a elle pas changé. Il n'y a eu aucune modification profonde du fonctionnement de la société française et de l'équilibre des pouvoirs qui pourrait faire que, spontanément, tout le monde ait les mêmes intérêts. Le patronat et la droite qui jadis s'opposaient aux 60 heures, aux 48 heures, aux congés payés, aux hausses de salaires, continuent de le faire aujourd'hui, pour les mêmes raisons, et avec les mêmes arguments.
Dans un tel contexte, le progrès social, qui semble une conséquence directe des avancées technologiques et infrastructurelles, ne devient réalité que grâce à la lutte sociale, à l'action des syndicats et des partis politiques de gauche, et en particulier aux mouvements de grève.
L'affaiblissement du syndicalisme dans le privé
L'un des faits marquant de l'époque actuelle est l'affaiblissement du syndicalisme, en particulier dans le privé. Les raisons en sont multiples, on peut citer par exemple l'augmentation très forte de la précarité (et donc, les pressions possibles de la part des employeurs sur les salariés), la désillusion provoquée par la chute de l'URSS (et la perte de confiance dans la possibilité de construire une société plus juste qui l'accompagne), mais aussi par une tendance pour les salariés à se reposer sur leurs lauriers.
Cet affaiblissement, couplé à l'affaiblissement des partis politiques de gauche (forte diminution de l'influence du Parti Communiste et virage à droite du Parti Socialiste), ainsi qu'aux effets de la mondialisation néo-libérale a donné un coup d'arrêt au progrès social. Le pouvoir d'achat stagne voir diminue, le temps de travail augmente, la protection sociale est sans cesse diminuée.
La conséquence, souhaitée par la droite et le patronat, et face à laquelle le Parti Socialiste s'avoue impuissant est la suivante: de 1945 jusqu'au milieu des années 1970, 85% des richesses produites allaient pour rémunérer le travail (salaires, protection sociale), et 15% des richesses produites rémunéraient le capital (profits, dividendes, plu-values). Trente ans plus tard, au milieu des années 2000, ces chiffres sont passés à 70% pour le travail, et 30% pour le capital.
Les détenteurs du capital (qui sont, je le rappelle, une petite minorité, puisqu'1% de la population possède plus de 50% du capital) ont donc réussi à doubler, en trente ans, la part des richesses qui leurs reviennent. Au détriment du reste de la population.
On comprend tout de suite mieux le rôle fondamental des syndicats pour défendre les intérêts des travailleurs, c'est-à-dire de la grande majorité de la population (si l'on considère les travailleurs passés (retraités), présents (travailleurs) et futurs (étudiants)).
5 ans de pouvoir total ?
L'un des autres rôles des syndicats est de constituer une sorte de système immunitaire de la démocratie, de défendre les droits du plus grand nombre, et des plus faibles, contre les attaques d'un patronat qui possède le pouvoir économique (puisque, je le rappelle, dans le système capitaliste, ce sont ceux qui possèdent une entreprise qui, au final, prennent les décisions, ou en nomment la direction), mais aussi contre le gouvernement.
En effet, nous savons bien que la démocratie représentative est loin d'être parfaite, et personne ne peut considérer que de permettre un gouvernement de faire absolument tout ce qu'il souhaite (même contre l'avis de la population), pendant une période de 5 ans est totalement sain. Une élection se fait à un moment donné, sur des sujets abordés à ce moment là, et ne veut en aucun cas dire un soutien total à chacun des actes d'un élu. Il est donc nécessaire d'avoir des garde-fous, d'avoir des contre-pouvoirs. Quand les pouvoirs législatifs et exécutifs sont entre les mêmes mains, que les médias sont complaisants (pour ne pas dire plus), et que la justice manque cruellement de moyens et subi toujours plus de pressions, il ne reste plus que les syndicats comme contre-pouvoir.
Les syndicats remplissent donc un rôle de système immunitaire, comme on a pu le voir à différentes périodes de l'histoire. L'implication importante de la CGT dans la Résistance en est l'exemple le plus parlant (n'oublions pas que Paris et sa banlieue furent libérées, en 1944, par une grève générale déclenchée par la CGT et encadrée par les FTPs, l'un des réseaux de Résistance créés par le PCF).
Les syndicats prennent ce rôle à coeur, comme par exemple lorsque les syndicats de la fonction publique, en 1995, ont pris sur eux de défendre la Sécurité Sociale pour le compte de l'ensemble de la population. On peut aussi le voir dans les actions des Robins des Bois de l'énergie, ces syndicalistes qui, au risque d'un licenciement voir d'un procès, et sans aucun gain personnel, rétablissent l'électricité aux plus démunis, considérant qu'il s'agit d'un droit fondamental.
Cette dévotion des syndicats pour la défense de l'intérêt commun se retrouve aussi, d'une autre manière, dans leur absence de protestation, lorsqu'après la tempête de décembre 1999, les agents de France Télécom et d'EDF furent rappelés de leurs vacances, et passèrent pour nombre d'entre eux le réveillon du Nouvel An à rétablir les réseaux électriques et téléphoniques pour nous.
Le coût d'une grève
L'un des points importants à considérer est le coût d'une grève pour les salariés. Contrairement à une idée parfois répandue, les journées de grève ne sont qu'exceptionnellement payées (les négociations en fin de conflit portent en général plus sur l'étalement des retraits de salaire, et sur l'éventuel paiement des jours fériés et week-ends compris dans la période de grève). Mais pour des salariés n'ayant pas de salaires très élevés (légèrement supérieur au SMIC, en début de carrière, pour la plupart des agents de la fonction publique, SNCF et Éducation Nationale comprises), le retrait de plusieurs jours de paye est un sacrifice non négligeable, surtout dans le cas d'une grève de longue durée.
Faire grève est donc bien, pour les salariés, une action de dernier recours, quand ils n'ont plus d'autre choix pour défendre leurs droits.
Soutien populaire aux grèves
Le dernier point important à considérer est le soutien de l'opinion publique aux grèves. La plupart des grèves qui ont lieu ont été fortement soutenues par l'opinion publique. Les grandes grèves de 1995 ont été soutenues par 60% de la population, et si on en croit l'institut de sondage CSA[3], 90% des grèves de ces dernières années ont été soutenues par une majorité de la population.
Cette situation confirme mon hypothèse: dans la plupart des cas, les grèves ont lieu contre une mesure rejetée par la majorité de la population, agissant bien comme un système immunitaire de la démocratie, défendant la volonté populaire contre la volonté du gouvernement.
Il est à noter que les sondages réalisés autour de la grève du 18 octobre semblent contradictoires: le sondage CSA indique que 54% des français soutiennent la grève, tandis que le sondage BVA que 55% des français ne la trouvent pas justifiée.
En fait, une explication possible se trouve dans la formulation de la question: l'institut CSA pose une question plus complète et précise: « Vous savez que plusieurs syndicats de la SNCF, de la RATP, d'EDF-GDF, de l'ANPE, de l'UNEDIC, de l'éducation nationale appellent à une journée nationale d'action et de grève le 18 octobre prochain, notamment sur l'avenir du système de retraite et des régimes spéciaux. », tandis que l'institut BVA pose une question beaucoup plus réduite: « Les syndicats de la SNCF et de la RATP appellent à une journée de grève le jeudi 18 octobre pour protester contre la réforme des régimes spéciaux de retraite. »
En effet, en limitant volontairement la portée de la grève (uniquement SNCF et RATP) et les objectifs de la grève (régimes spéciaux), alors que la grève est beaucoup plus générale, et que les revendications officielles dépassent le cadre des régimes spéciaux, BVA (à la demande du Figaro) obtient des résultats biaisés.
On retombe sur un point très important: l'attitude des médias en cas de grève. Il est rare que les motifs de la grève (les revendications officielles des syndicats) soient communiqués, que ce soit par la direction de la SNCF (qui interdit même la distribution de tracts de la part des grévistes aux usagers), par la presse écrite et surtout par la télévision. Les journalistes du JT interviewent des usagers mécontents, mais très rarement des grévistes (alors qu'une information équilibrée donnerait la parole aux deux points de vue), et réduisent en général une grève à une seule revendication, alors que la quasi-totalité des grèves se font sur plusieurs revendications à la fois (justement parce qu'une grève étant l'ultime recours, on ne l'utilise que rarement pour un seul problème).
Les retraites
Regardons maintenant le sujet principal de la grève du 18 octobre: les retraites.
Avons-nous un problème des retraites ?
L'argument principal donné pour augmenter l'âge du départ en retraite est l'augmentation de la pression démographique (nombre de retraités par salarié). Mais cet argument simpliste ne prend pas en compte l'augmentation de la productivité.
Prenons donc un modèle théorique afin de comprendre les mécanismes: en 1990, un salarié produit une richesse de 100 par an, et il y a en moyenne un retraité pour deux salariés. Il y a donc une richesse totale de 200 à partager, ce qui fait 66 pour chacun (en réalité, ce serait plus du 75 pour les salariés, 50 pour le retraité, mais ça ne change rien). Vingt ans plus tard, en 2010, le nombre de retraités a doublé. Il y a donc deux retraités, pour deux salariés. La vision naïve est de dire qu'il y a un problème. Mais c'est oublier l'accroissement de la productivité dans le même temps. Si la productivité a augmenté de 50% entre temps, les deux travailleurs ne produisent plus 100, mais 150. Il y a donc maintenant 300 à partager en 4, ce qui fait 75 par personne, soit plus que dans la situation précédente. On a bien un progrès social, et ce, malgré la pression démographique.
On voit bien que l'augmentation de la pression démographique peut être considérée comme un drain d'augmentation de productivité, ce qu'on appelle "l'équivalent-productivité". Cet "équivalent-productivité" a été estimé, en particulier par l'Observatoire des Retraites, à 1% par an les pires années, environ 0.5% par an en moyenne sur 30 ans. Soit beaucoup moins que l'augmentation de la productivité, qui elle, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, est légèrement au-dessus de 3% par an !
D'où vient donc le problème des régimes de retraite ? La réponse, nous l'avons déjà: du décalage dans la répartition des richesses entre le capital et la travail, de 85/15 à 70/30. Car en 1990 ce n'était pas 200 à diviser en trois, mais 85% de 200 à diviser en 3, soit 56 par personne. Et en 2010, ce n'était pas 300 à diviser en 4, mais 70% de 300 à diviser en 4, soit... 52 par personne.
En effet, les revenus du capital ne participent pas au financement de la Sécurité Sociale (retraites, assurance maladie, assurance chômage), seuls les revenus du travail y participent. De là provient le manque à gagner des trois branches de la Sécurité Sociale, et pas uniquement des retraites: de ce doublement de la part de la production qui sert à rémunérer le capital. Et ce manque à gagner est largement supérieur aux déficits exhibés par le gouvernement (selon la technique "si vous voulez vous débarrassez de votre chien, prétendez qu'il a la rage").
Retraite et chômage élevé
Un autre point important à prendre en compte est le contexte actuel de chômage élevé, et en particulier de chômage élevé des plus de 55 ans. L'augmentation de l'âge du départ en retraite, dans ce cadre, ne va pas se traduire par une augmentation réelle de la quantité de travail fournie, mais plutôt par une augmentation du chômage, chez les personnes âgées (difficulté de retrouver un emploi après 55 voir 50 ans), et chez les jeunes (car beaucoup de jeunes sont embauchés pour remplacer un départ en retraite, en particulier dans la fonction publique où l'entrée se fait souvent par concours directement après les études).
Vouloir augmenter la durée du travail dans ces conditions (que ce soit l'âge du départ en retraite, ou par l'incitation à la multiplication des heures supplémentaires) est un non-sens économique total.
Dé-construction des acquis du CNR
En réalité, le problème dépasse de loin les seules retraites. Comme on a pu le voir, les différentes mesures prises depuis 2002 (attaques contre l'assurance maladie, réduction des indemnités chômage, attaques contre la retraite par répartition, réductions importantes de postes dans l'Éducation Nationale, attaques contre le droit de grève, affaiblissement du Code du Travail, privatisations massives, ...) n'est ni plus ni moins qu'une destruction systématique des conquêtes de la Libération, des acquis sociaux obtenus par le Conseil National de la Résistance.
La situation a changé ? En effet. En 1944, le CNR a trouvé un pays en ruines, ravagés par une guerre terrible ayant fait des millions de morts, par une occupation particulièrement brutale. Aujourd'hui, nous sommes l'un des pays les plus riches du monde, possédant des infrastructures de très haute qualité, et une population fortement qualifiée.
Denis Kessler, ancien numéro 2 du MEDEF (organisation dont Nicolas Sarkozy ne cache pas sa proximité), l'a d'ailleurs annoncé clairement: « Il s'agit aujourd'hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ! »
De la part d'un Président qui ose se revendiquer de Guy Môcquet, résistant communiste dont les derniers écrits furent « vous qui restez, soyez dignes de nous, les 27 qui allons mourir », il y a bien de quoi crier au scandale. Non, Monsieur Sarkozy, quand vous "défaisez méthodiquement" ce que le Conseil National de la Résistance a construit, vous êtes indigne de ceux qui sont morts pour permettre à cette République Nouvelle d'exister !
Il faut tout de même saluer, sur ce sujet, le superbe tour de prestigitateur qui permet à la droite, tout en prônant, finalement, le retour (partiel) à la situation d'avant 1939, d'apparaître comme moderne, alors que les syndicats, qui se battent justement contre ce retour en arrière, sont présentés comme archaïques.
Les grèves à la SNCF
Service minium ou service maximum ?
L'un des slogans de campagne de Nicolas Sarkozy a été l'instauration d'un service minimum dans les services publics. Regardons la réalité en face: à la SNCF, sur les cinq dernières années, les grèves n'ont représentées que moins de 5% des perturbations de trafic.
Loin d'être un réel soucis des usagers (qui, dans ce cas, se préoccuperait plus des 95% de perturbations restantes), il s'agit en réalité d'un rideau de fumée pour cacher deux processus: la remise en cause du droit de grève (en raison, justement, de la capacité de défense du progrès social que constituent encore les syndicats) d'une part; et d'autre part, la casse progressive des services publics (dont la SNCF, étranglée par une logique de réduction des coûts, ce qui se traduit par une augmentation des problèmes techniques).
Or, un grand nombre de grèves réalisées par les cheminots portent justement sur cette mission de service publique: des grèves contre la fermeture de lignes ou de gares, contre les réductions de budget, contre l'abandon progressif du fret, contre les suppressions de postes, le point commun est souvent celui de la défense d'un service public de qualité, d'un service "maximum" à l'opposé du service "minimum" défendu par Nicolas Sarkozy.
Les grèves (5% des perturbations) sont donc un facteur contribuant à diminuer les 95% de perturbations restantes. En réduisant le droit de grève, c'est donc le service rendu aux usagers qui sera réduit !
Les grèves de 1995 et de 2003
Il est aussi important de noter que dans le cas de deux grandes grèves (celles de 1995 et celles de 2003), l'enjeu était clairement la défense des acquis de tous. La grève de 1995 était principalement sur le rejet du contrat de plan qui prévoyait la fermeture d'une partie des lignes et d'une grosse partie du fret, ainsi que sur le rejet de la réforme Juppé de l'assurance maladie; et la grève de 2003 fut un magnifique exemple de solidarité, où les salariés des régimes spéciaux ont fait grève contre... une réforme des retraites ne concernant que le régime général, les syndicats de fonctionnaires assumant totalement leur rôle de "système immunitaire de la démocratie", et prenant sur eux de pallier à l'impuissance des syndicats du privé.
Les régimes spéciaux
La justification des régimes spéciaux
Voyons maintenant ces fameux régimes spéciaux. Tout d'abord, il ne faut pas oublier que les régimes spéciaux ne concernent pas que la fonction publique. Les marins-pêcheurs ou les notaires, par exemple, sont aussi soumis à des régimes spéciaux, même si nos médias ont tendance à "oublier" ce point.
En effet, les régimes spéciaux ont été créés originalement pour prendre en compte la pénibilité de certains emplois. Pour les cheminots, la pénibilité provient principalement des horaires: finir un soir à 2h du matin pour commencer un autre jour à 5h du matin est pénible et néfaste pour la santé. À 30 ans, on s'y adapte facilement. À 55 ou 60 ans, il est beaucoup plus difficile, physiquement, d'avoir de tels rythmes. Le même genre de situations s'appliquent pour les agents EDF quand ils sont appelés à 4h du matin pour aller réparer un câble sur un pylône haute tension. Certes, ils ne sont pas les seuls (et ne sont pas les seuls à voir des régimes spéciaux, on l'a vu pour les marins-pêcheurs), et si certains professions ayant cette pénibilité n'ont pas de régimes spéciaux, le problème est plutôt là: exigeons que tout travailleur ayant un emploi physiquement pénible puisse partir à le retraire quelques années plus tôt. Pas le contraire.
À ce sujet, je tiens à rappeler que l'espérance de vie des ouvriers est de 7 ans inférieure à celle des cadres, et les effets néfastes sur la santé des rythmes de travail irréguliers y contribuent fortement.
Il est très surprenant d'ailleurs de voir la droite, toujours prête à taxer la gauche en général et les communistes en particulier d'"égalitaristes" (à tord puisque l'une des devises du communisme est "de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins"), emploie elle-même des arguments purement "égalitaristes" sur ce sujet, en niant les différences entre un cheminot et un employé de bureau.
Il est aussi surprenant d'entendre cette droite qui prône la récompense du mérite et du succès parler de privilégiés pour des emplois qui sont accessibles à tous via un concours ! Après tout, si les avantages étaient vraiment si grand, dans leur logique, quoi de mal à ce que les plus doués, les plus méritants, les aient ? Étrangement, on ne voit que peu d'enfants de familles aisées se ruer sur les concours d'entrée à la SNCF...
À noter aussi qu'à partir du moment où l'on considère l'alignement de tout le monde sur le même régime, la seule solution qui soit évoquée dans le discours dominant est l'alignement sur le pire des systèmes, et non l'alignement sur le plus favorable des systèmes, ni sur un système intermédiaire entre les deux. C'est aussi là que le combat syndical a sa raison d'être.
La réalité des régimes spéciaux
Face à la désinformation massive sur le sujet des régimes spéciaux, en particulier à la SNCF, voici quelques petits rappels de la réalité des faits[4].
Tout d'abord, il faut rappeler que c'est la droite, via la réforme Balladur en 1993, puis Fillon en 2003, qui a créé la plupart des inégalités dénoncées aujourd'hui par cette même droite. La stratégie est simple: "diviser pour régner". Plutôt que d'attaquer tout le monde en même temps, et de risquer un fort mouvement social, on s'attaque d'abord aux plus faibles (les salariés du privé, peu syndiqués), et ensuite, on accuse ceux qui ont les moyens de se défendre d'être des privilégiés. Et au passage, ils font de bons bouc émissaires pour gagner quelques voix de plus aux élections.
Maintenant, regardons la situation réelle. On nous dit qu'un cheminot peut partir en retraite à 50 ans. C'est vrai... à certaines conditions. Il faut qu'il possède 37.5 annuités de cotisation. C'est dire, s'il a commencé à travailler à 14 ans, il peut partir en retraite à 51.5 ans. Est-ce vraiment scandaleux, pour une personne ayant commencé à travailler si jeune ? Je ne le pense pas.
On nous dit qu'un cheminot a un mode de calcul plus avantageux, puisque se retraite est basée sur sa dernière année, et non sur ses 10 dernières années comme dans le privé. Mais c'est oublier que les salaires, à qualification égale, sont plus faibles dans le public que dans le privé, et surtout, qu'une partie importante de la paie d'un cheminot provient de primes, qui disparaissent lors de la retraite. En moyenne, un fonctionnaire touche une pension retraite plus faible, proportionnellement a ses anciens revenus, qu'un salarié du privé.
Et bien sûr, on "oublie" aussi de nous dire un certain nombre de choses, comme par exemple qu'un salarié du public ne reçoit qu'une année "gratuite" et non deux (comme dans le privé) lorsqu'il a un enfant, ou que le taux de cotisation pour les retraites est plus élevé à la SNCF (36%) que dans le privé (26%).
La différence entre les deux régimes est donc bien plus faible qu'on ne nous l'affirme. Mais par contre, l'alignement des retraites sur le régime général, sans modification du mode de rémunération basé sur les primes, constitue pour les cheminots à avoir en réalité le pire des deux systèmes !
Conclusion
Je pense avoir montré en quoi, que ce soit de manière générale ou dans ce cas précis, il est de l'intérêt même de la majorité de la population française, et en particulier des usagers, de soutenir les syndicats et le droit de grève, même si cela signifie une journée un peu pénible ponctuellement. L'enjeu est bien plus important, pour nous tous, sur le long terme, que les considérations (que l'on pourrait qualifier de nombrilistes) sur le temps mis à aller travailler ou la longueur des embouteillages.
Notes
[1] http://notre.republique.free.fr/CNRprogramme.htm
[2] http://mjp.univ-perp.fr/france/co1946-0.htm
[3] http://www.csa-fr.com/dataset/data2007/soc20071010-l-attitude-des-francais-a-l-egard-de-la-greve-du-18-octobre.htm
[4] À ce sujet, un document PPT circule en ce moment, et contenant de nombreux mensonges, une réponse peut être trouvée ici http://www.entreprise-sncf.com/communiq/hoax2.htm
Commentaires
1. Le vendredi 19 octobre 2007 à 09:08, par INSEE
2. Le vendredi 19 octobre 2007 à 10:00, par Kilobug
3. Le samedi 20 octobre 2007 à 03:47, par INSEE
4. Le samedi 20 octobre 2007 à 10:48, par kilobug
5. Le samedi 20 octobre 2007 à 16:18, par deadalnix
6. Le samedi 20 octobre 2007 à 18:39, par INSEE
7. Le lundi 22 octobre 2007 à 21:11, par vlg
8. Le lundi 22 octobre 2007 à 23:33, par INSEE
9. Le mardi 23 octobre 2007 à 10:24, par Kilobug
10. Le mardi 23 octobre 2007 à 18:57, par INSEE
11. Le mercredi 24 octobre 2007 à 09:46, par Kilobug
12. Le jeudi 25 octobre 2007 à 00:19, par INSEE
13. Le jeudi 25 octobre 2007 à 09:59, par Kilobug
14. Le jeudi 25 octobre 2007 à 18:14, par INSEE
15. Le jeudi 25 octobre 2007 à 20:04, par kilobug
16. Le vendredi 26 octobre 2007 à 17:10, par raf
17. Le vendredi 26 octobre 2007 à 21:49, par vlg
18. Le lundi 29 octobre 2007 à 21:30, par kilobug
19. Le dimanche 11 novembre 2007 à 18:07, par Zulzeen
20. Le dimanche 11 novembre 2007 à 22:31, par kilobug
21. Le lundi 12 novembre 2007 à 09:49, par Kilobug
22. Le lundi 12 novembre 2007 à 18:59, par Zulzeen
23. Le lundi 12 novembre 2007 à 20:23, par kilobug
24. Le dimanche 18 novembre 2007 à 09:47, par el diablo
25. Le mardi 20 novembre 2007 à 03:11, par Usager en grève
26. Le jeudi 22 novembre 2007 à 09:20, par el diablo
27. Le jeudi 22 novembre 2007 à 20:46, par kilobug
28. Le mardi 11 décembre 2007 à 20:48, par RedVerdi
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