Quelle "fermeture" et dans quel cadre ?

La loi de 1987

Le spectre hertzien est, pour des raisons techniques, très limité. Un nombre réduit (aux alentours d'une dizaine, suivant les choix techniques et normatifs) de canaux seulement sont exploitables pour la télévision.

En 1987, le gouvernement de l'époque a décidé que les bandes de fréquence, en tant que ressources très fortement limitée, seraient propriété de l'État, qui pourrait octroyer des concessions, pour une durée maximale de 20 ans, à des groupes privés. Ce fut le cas en 1987 pour une centaine de chaînes de télévision et de stations de radio, dont RCTV.

Cette loi de 1987 prévoit qu'au terme des 20 ans, l'État est libre de renouveler ou non les concessions, sans avoir à se justifier. Personne à l'époque n'a protesté contre cette loi, qui est d'ailleurs la norme dans beaucoup d'autres pays, dont la France.

Quelle "fermeture" ?

Revenons donc sur la "fermeture" de RCTV. La concession sur la fréquence utilisée par RCTV (le canal 2), ainsi qu'une centaine d'autres concessions, arrivent à expiration ce lundi 28 mai. Le gouvernement bolivarien a décidé de renouveler toutes les concessions, sauf une, celle de RCTV.

On pourrait arrêter cet article là. Il n'y a en fait rien à dire. Le gouvernement du Vénézuela n'a pas à se justifier, il a renouvelé une centaine de concessions, n'en n'a pas renouvelée une, c'est son droit le plus total.

Mais pour nos chers médias à nous, c'est un crime, c'est une atteinte à la liberté de la presse, c'est une "fermeture", une "censure". Quelle est la réalité ? RCTV n'a pas été fermée. RCTV peut toujours transmettre sur le satellite, sur le câble, sur Internet.

L'attitude de la Colombie et du Mexique, où la retransmission du signal de TeleSUR est interdite, est autrement plus grave, c'est là une réelle volonté de censurer le contenu. Mais où sont Le Monde, Libération, nos JTs et nos euro-députés, pour condamner la Colombie ou le Mexique ? Où sont-ils lorsqu'un journaliste de TeleSUR est incarcéré sans la moindre raison valable pendant plus d'un mois en Colombie ?

Au Vénézuela, aucune chaîne de télévision, aucun média, n'a été fermé ou censuré depuis l'arrivée au pouvoir d'Hugo Chávez en 1998. Exception faite du 11 Avril 2002, où les militaires putschistes ont fermé VTV (la seule télévision publique) et Catia TV (télévision associative locale de Catia, l'un des plus grands "barios" de Caracas).

La "dernière chaîne d'opposition" ?

Nos chers médias, pour qui proférer des contre-vérités semble être une attitude normale, vont jusqu'à proclamer (cf Le Monde de ce jour) qu'il s'agit de "la dernière grande chaîne d'opposition". Ah bon ? La dernière ? Voilà qui est inquiétant. Voyons donc...

Parmi toutes les chaînes transmises sur le réseau hertzien, une seule est publique et disponible partout: VTV. La deuxième chaîne publique, ViVe, chaîne associative et "communautaire", n'est disponible que sur une partie (certes importante) du territoire. TeleSUR n'est disponible que sur le câble et le satellite.

Sur les grandes chaînes nationales, trois autres (en plus de RCTV) sont ouvertement dans l'opposition, depuis l'arrivée de Chávez au pouvoir: Venevision, Globovision et Televen. Celles-ci ont vu leur concession renouvelée, et ce malgré leur soutien, en 2002, à la tentative de coup d'État.

Il est vrai que le titre "Chávez ferme la dernière grande chaîne d'opposition" est bien plus racoleur et bien plus terrifiant, que la plate vérité: "Chávez ne renouvelle pas la concession de la bande de fréquences pour l'une des quatre grandes chaînes d'opposition, mais ne touche pas aux trois autres". Quand il s'agit de dépeindre Chávez comme un dictateur, la vérité n'a que peu d'importance...

Revenons sur le coup d'État

Les prémisses

Rappel des faits: en 2002, Hugo Chávez décide de changer la direction de l'entreprise publique PDVSA, en raison de multiples irrégularités dans PDVSA, en particulier la disparation annuelle de 20 milliards de dollars des comptes.

L'opposition crie au scandale, et les télévisions privées s'en donnent à coeur joie. Plus de 12 000 clips publicitaires hostiles au gouvernement sont diffusés, gratuitement, sur les 4 grandes chaînes privées. Des officiers de l'armée vont jusqu'à ouvertement appeler au coup d'État, en direct à la télévision. Chávez ne censure aucune chaîne de télévision.

Le 11 Avril 2002

Le 11 Avril 2002, l'opposition organise une manifestation, partant de Parque del Este (un grand parc situé dans l'est de Caracas, à proximité d'Altamira, l'un des quartiers les plus riches de Caracas et QG de l'opposition) à destination de Chuao, où se trouve le siège de PDVSA, et situé aussi dans la moitié est de la ville. La manifestation est (bien sûr) autorisée par les autorités, et se déroule sans incident majeur sur son parcours prévu.

Au même moment, des supporters de Chávez se regroupent autour du palais présidentiel de Miraflores, situé dans la moitié ouest de la ville.

Jusque là, si ce n'est l'attitude des médias, tout est normal pour une démocratie. Mais les choses commencent à se dégrader rapidement. Une fois arrivés au siège de PDVSA, les leaders de l'opposition incitent leur partisans, plusieurs centaines de milliers, à marcher sur Miraflores où les partisans de Chávez sont rassemblés.

Immédiatement, le Ministre de l'Intérieur, puis Chávez lui-même appellent les leaders de l'opposition, et tentent de négocier un autre parcours. "Allez où vous voulez dans Caracas, mais soyez responsables, ne faites pas se rencontrer les deux foules hostiles et survoltées."

L'opposition n'en fait qu'à sa tête. Chávez ordonne alors une "cadena", c'est à dire le droit que possède le Président (et utilisé maintes fois par ses prédécesseurs), de faire retransmettre, en situation de crise, son intervention sur toutes les chaînes de télévision, afin de lancer un appel au calme. Les télévisions privées refusent, illégalement, la "cadena".

Hugo Chávez envoie alors la Garde Nationale (équivalent de la Gendarmerie Nationale, je rappelle qu'il n'existe pas de Police Nationale au Vénézuéla) pour tenter de bloquer les manifestants de l'opposition avant qu'ils n'approchent trop près des manifestants chavistes. La police métropolitaine, contrôlée par le maire d'opposition, enfonce les barrages de la Garde Nationale.

Les deux foules sont donc maintenant très proches. Soudain, des coups de feu retentissent. Des hommes tombent, abattus d'une balle en plein front, dans les deux cortèges, surtout dans celui des chavistes. Les coups de feu proviennent du haut de l'hôtel, en face. Quelques chavistes, armés comme beaucoup de vénézueliens, sortent alors leur pistolet, et du haut du pont Llaguno, ripostent.

Que voit-on immédiatement sur les chaînes de télévision privées, dont RCTV ? Un gros plan d'un chaviste tirant du haut d'un pont. Puis, des gens abattus dans une manifestation. Et un commentaire, expliquant que le chaviste vide son chargeur sur la marche pacifique de l'opposition.

Les autres angles de vue montrant qu'aucune marche ne se trouve sous le point Llaguno (l'opposition n'est jamais passée par là ce 11 avril) ne seront jamais diffusés. Pas plus que l'ordre chronologique correct (des gens sont abattus, puis des chavistes ripostent). Ni que la plupart des personnes abattues l'ont été parmi les rangs chavistes. Ni que les tirs provenaient d'une chambre d'hôtel, parfaitement bien située pour des snipers, réservée depuis plusieurs jours sous un faux nom, alors qu'à l'époque, seuls les dirigeants de l'opposition pouvaient savoir que la marche serait détournée vers Miraflores, et par quel chemin.

Les médias montrent ensuite une vidéo d'un général accusant Chávez d'avoir ouvert le feu sur l'opposition devant Miraflores, faisant plusieurs morts. Aucun d'entre eux ne dira que cette vidéo avait été tournée et leur avait été transmise plus de 4 heures avant, alors qu'il n'y avait eu aucun mort, et que la marche de l'opposition n'avait pas encore pris la direction de Miraflores.

Le haut commandement de l'armée, sous ce prétexte, se révolte alors ouvertement contre Hugo Chávez. La télévision publique, VTV, qui transmet le véritable déroulement des évènements, est occupée par l'armée et les transmissions stoppées. Les télévisions et radios communautaires sont saccagées. Le palais présidentiel est encerclé, Chávez se voit sommé de démissionner ou alors le palais sera bombardé.

Hugo Chávez refuse de démissionner, mais, afin d'éviter un bain de sang, accepte de se constituer prisonnier. Tous les médias, sans la moindre preuve, affirmeront alors qu'il a démissionné.

Les 12 et 13 Avril 2002

Le 12 Avril, Pedro Carmona, président du Fedecámaras (l'équivalent du MEDEF), s'autoproclame président, suspend la Constitution, dissout le Parlement, la Cour Suprème, limoge le Procureur Général et le Défenseur du Peuple, décrète l'état d'urgence, et fait arrêter de nombreux ministres et députés chavistes. La télévision privée n'émet pas le moindre critique.

Dés le 12 avril, des manifestants protestent contre le coup d'État. La police métropolitaine tire sur les manifestants, faisant une cinquantaine de morts. Les médias, eux, prétendent qu'il n'y a aucune manifestation, et que la situation est parfaitement calme.

Pendant la nuit du 12 au 13 avril, d'abord diffusée par des radios clandestines (comme Radio Libertad, animée par les membres de l'équipe de Catia TV qui ont réussi à échapper à la police), puis se répandant par les téléphones portables, la vérité éclate: Chávez n'a pas démissionné. Il est retenu captif par l'armée, mais il est toujours Président.

Le 13 avril, ce sont plus d'un million de personnes, sans doute deux millions, peut-être plus, qui envahissent les rues de Caracas. L'armée refuse d'ouvrir le feu, et rapidement le palais, Fort Tiuna (le QG de l'armée) et la chaîne VTV sont submergés par le peuple. Les médias privés ne diront pas un seul mot sur la situation, remplaçant tous les journaux télévisés par des dessins animés et des télénovelas. Un journaliste protestant contre ce silence sera limogé.

La suite, on la connaît: la garde d'honneur d'Hugo Chávez (les "bérets rouges") reprend le contrôle du palais présidentiel, Pedro Carmona s'enfuit, le vice-président légitime reprend le pouvoir et envoie un commando héliporté libérer Chávez. Hugo Chávez revient, triomphalement, 47 heures après son départ.

Hugo Chávez implorera alors, solennellement, la Constitution à la main, ses opposants pour qu'ils s'opposent à lui s'ils le souhaitent, en respectant la Constitution et sans avoir recours à la violence. Les chaînes de télévision ne seront pas sanctionnées. Les militaires putschistes seront virés de l'armée, mais ils n'auront même pas à répondre de leurs actes devant la justice.

Au vu des évènements, si on doit reprocher quelque chose à Hugo Chávez, c'est bien son laxisme, sa trop grande gentillesse, il me semble.

Les raisons du non-renouvellement

Tves, la télévision expérimentale

La Révolution Bolivarienne est un laboratoire. Elle expérimente le "socialisme du XXIème siècle", elle cherche, parfois à tâtons, d'autres formes d'organisation que le capitalisme néolibéral ou que le centralisme stalinien, tous les deux ayant prouvé leur échec.

Elle expérimente aussi dans le domaine des médias, avec le soutien du gouvernement aux médias dit "communautaires" (comme Catia TV), et la création de ViVe, la chaîne "nationale" communautaire, qui joue un rôle très important dans la transmission des revendications associatives et syndicales, la défense des droits des indigènes, ou plus récemment, des homosexuels, sujet pourtant tabou en Amérique Latine, ainsi que dans la critique constructive des dysfonctionnements de l'administration chaviste (qui n'échappe pas, hélas, à la corruption endémique en Amérique Latine).

Le gouvernement bolivarien souhaite continuer ses expérimentations, avec une nouvelle chaîne, Tves, qui doit permettre "l'appropriation sociale" du contenu, d'allier culture et divertissement, producteurs indépendants et contenu de qualité. Le défi est grand, les modalités encore floues, mais le projet prometteur. Pour cela, l'État a besoin d'une fréquence. Et on retombe sur la raison d'être des concessions: non pas la censure (il n'y a rien de comparable sur le câble, le satellite ou Internet au Vénézuela), mais la ressource rare que constitue une plage de fréquences.

RCTV: une télévision de voyous

Le gouvernement bolivarien a besoin d'une fréquence, et les télévisions privées ont toutes, de part leur participation au coup d'État, plus que justifié un non renouvellement de concession.

Pourquoi RCTV ? Pourquoi pas Venevision, par exemple ? Tout d'abord, Venevision, Globovision et Televen ont légèrement baissé le ton des critiques après la large victoire électorale de Chávez en 2004 ("bon d'accord, on est opposé à ce président, mais avec 60%, il est légitime"), alors que RCTV, elle, non. Par "baissé le ton", j'entends "ont cessé les appels au meurtre et au coup d'État", pas la critique quasi systématique de tout ce que fait Hugo Chávez. Ils restent ouvertement dans l'opposition, ils ont ouvertement soutenu Manuel Rosales à l'élection de décembre 2006. Mais ils respectent, au moins en apparence, le cadre constitutionnel.

Mais surtout, il ne faut pas oublier que RCTV, depuis 20 ans, s'est comportée comme un voyou. Ils ont multiplié les condamnations, tant sur le contenu (diffusion de publicité sur le tabac et l'alcool malgré la loi l'interdisant, utilisation d'images subliminales y compris dans des programmes pour enfants, diffusion de pornographie hors des heures autorisées, contenus racistes et matchistes, ...) que sur des points de "droit commun" (abus de position dominante, fraude fiscale, violation des lois de protection des salariés, ...).

Conclusion

Résumons donc les faits: dans un paysage audiovisuel largement dominé par des groupes privés ouvertement hostiles au gouvernement, qui sont allés jusqu'à participer à un coup d'État, lors de l'expiration de la licence d'utilisation de la ressource très limitée que sont les plages de fréquence, et afin de développer une nouvelle chaîne de télévision visant à favoriser l'expression associative et la culture, un gouvernement décide de ne pas renouveler la concession à l'une de ces chaînes privées, celle qui pendant 20 ans a collectionné les délits en tout genre, tout en renouvelant les concessions des autres chaînes privées d'opposition.

Ça mérite au moins la Une du Monde, de Libération et des 20h, la condamnation (en présence de moins de 10% des euro-députés) du Parlement Européen, du Sénat des États-Unis et bientôt de l'ONU, non ? Pendant qu'on y est, ça mériterait même une petite campagne de bombardement (euh pardon, une "intervention humanitaire"), vous en pensez quoi ?