Un peu de contexte, tout d'abord

La situation géographique

C'est un fait connu de tous, mais il est tout de même utile de le rappeler: Cuba est une petite île des Caraïbes, d'une superficie d'environ un sixième de la France, située à 180km de la Floride. C'est une île avec un climat tropical propice aux maladies et qui se situe en plein dans la trajectoire des ouragans, qui la frappent de plein fouet plusieurs fois par an. Elle possède cependant de vastes terres cultivables.

Un rappel historique

La dictature de Batista

Sans remonter jusqu'aux guerres d'indépendance, et à la domination États-Unienne du début du siècle, il est indispensable de parler de la dictature de Batista pour comprendre la Cuba d'aujourd'hui. Fulgencio Batista prend le pouvoir en mars 1952, et impose sur l'île une dictature sanglante, avec répression des mouvements de protestation, pratique systématique de la torture, ...

La situation du pays est alors désastreuse, une espérance de vie ne dépassant pas 60 ans, un analphabétisme dépassant les 40%, près de la moitié des terres et la quasi-totalité des industries et des services possédés par des entreprises ou des citoyens étrangers, en particulier États-uniens.

La Révolution de 1959

La Révolution de 1959 a parmi de chasser Batista du pouvoir. Le gouvernement révolutionnaire fut dés le départ soumis à une forte opposition de la part des États-Unis d'Amérique, qui stoppèrent rapidement les relations commerciales avec Cuba. Les relations de dépendance entre Cuba et les États-Unis à ce moment étaient très fortes: 65% des exportations Cubaines avaient pour destination les États-Unis, et 73% des importations provenaient de là. La rupture brutale des relations de la part des États-Unis, alors que Cuba ne s'était pas encore rapprochée de l'URSS, peut être comparée à la situation si, tout d'un coup, la France cessait ses relations commerciales avec la Corse, ou l'Italie avec la Sicile.

C'est en grande partie l'attitude des États-Unis vis à vis de Cuba qui a d'ailleurs poussé Cuba à se rapprocher de l'URSS, et à exproprier les possessions États-Uniennes dans l'île de Cuba (les autres expropriations de possessions étrangères ont donné lieu au versement d'indemnités de par le gouvernement révolutionnaire, selon les lois internationales).

La Constitution de 1976

En 1976, une Constitution [1] [2] a été approuvée très largement par référendum à Cuba, fait méconnu de beaucoup. C'est principalement sur la situation à Cuba depuis cette date que je vais m'intéresser, les faits et le système antérieure à cette Constitution sont encore plus complexes à analyser, et les informations encore plus difficiles à trouver. En particulier dans les années 1960, où la guerre civile entre les derniers partisans de Batista et le gouvernement révolutionnaire rendait l'établissement d'un système démocratique extrêmement difficile.

Les attaques contre Cuba

L'un des points fondamentaux pour comprendre la situation de Cuba est son statut d'île assiégée par un ennemi bien plus puissant qu'elle. Il est impossible de comprendre ou de juger la situation de Cuba sans une connaissance de ces éléments.

Les attaques du gouvernement états-unien

Le gouvernement des États-Unis d'Amérique, et ce dés 1959, a toujours été très fortement hostile à Cuba, quelque soit le parti au pouvoir (Démocrates ou Républicains). Les attaques et les pressions sont d'abord verbales et symboliques, mais pas uniquement.

Du soutien états-unien à Batista, puis à la lutte armée des derniers fidèles de Batista, en passant par l'invasion de la Baie des Cochons, les multiples tentatives d'assassinat contre Fidel Castro (plus de 200, selon un ancien agent de la CIA), et l'utilisation d'armes bactériologiques (en 1971, la CIA a répandu le virus de la fièvre porcine à Cuba, forçant l'abattage de 500 000 porcs, alors que le porc était la principale source de protéine pour les habitants de l'île), les attaques directes du gouvernement états-unien contre Cuba sont nombreuses et continues.

Il y a bien sûr aussi le blocus économique, mais j'y reviendrai plus tard.

Les attaques terroristes et l'affaire des Cinq de Miami

Le deuxième aspect de l'état de siège dans lequel vit l'île de Cuba est l'utilisation massive du terrorisme contre elle. Le nombre de victimes civiles du terrorisme à Cuba, depuis la Révolution, est estimé à environ 3400 (et plus de 2000 mutilés), soit plus que le 11 Septembre. Si on compare par rapport à la population de l'île, de 12 millions d'habitants, et celle 20 fois plus grande des États-Unis, il s'agit de l'équivalent d'un "11 Septembre" tous les deux ans.

Les actions les plus spectaculaires du terrorisme contre Cuba furent l'explosion d'un avion civil de Cubana de Aviacion faisant 73 morts en 1976, l'introduction du virus de la dengue hémorragique en 1981 par Eduardo Arocena (qui fit plus de 100 morts, et provoqua l'hospitalisation de près de 100 000 personnes) et la série d'attentats contre des hôtels touristiques en 1997.

Certains groupes, comme Alpha-66 ou le Commando F-4 de Rodolfo Frometa (un allié de Jeb Bush, frère de G.W. Bush et Gouverneur de la Floride) sont de véritables groupes paramilitaires, achetant de l'équipement militaire lourd et s'entraînant dans le but de renverser par la force le gouvernement Cubain, et ceci avec la complicité des autorités.

Afin de lutter contre ce terrorisme, en partie financé par la CIA, et souvent organisé depuis Miami, 5 agents cubains furent envoyés dans les années 1990 à Miami pour enquêter sur les réseaux terroristes. En 1998, ils allèrent voir le FBI avec un imposant dossier expliquant et démontrant les réseaux terroristes de Miami, et demandant au FBI de mener leur propre enquête, sur la base de ces éléments. La réponse du FBI fut rapide: les 5 agents cubains furent arrêtés, maintenus illégalement (selon la loi états-unienne) pendant plus d'un an en isolement carcéral, puis condamnés à de très lourdes peines de prison. Les terroristes, eux, n'ont pas été le moins du monde inquiétés. Le 9 août 2005, le jugement fut cassé par la Cour d'Appel d'Atlanta, mais les "Cinq de Miami" sont toujours derrière les barreaux, en attendant une nouvelle décision de justice. Étrange justice que celle qui condamne les agents du contre-terrorisme et protège les terroristes avérés comme Orlando Bosh ou Luis Posada Carriles.

Les actes terroristes d'une partie des exilés cubains ont aussi lieu sur le sol même des États-Unis; par exemple, dans les années 1970, ils ont organisé des attentats à la bombe contre Revista, une revue éditée par Max Lesnik, dont les propos leur déplaisaient fortement (mais ce sont les mêmes qui prétendent défendre la liberté de la presse).

La situation économique sociale à Cuba

Le blocus États-unien

La portée du blocus en vigueur actuellement

L'île de Cuba est actuellement sujette à un blocus presque total de la part des États-Unis, blocus renforcé par les lois Torricelli et Helms-Burton dans les années 1990. Actuellement, non seulement tout exportation ou importation entre les États-Unis et Cuba est interdite (sauf dérogations exceptionnelles), mais toute ré-exportation de produit contenant du matériel fabriqué aux États-Unis, ou par une filiale d'une entreprise états-unienne est également interdite. Par exemple, une entreprise française n'a pas le droit d'exporter vers Cuba un appareil médical qui contiendrait des composants fabriqués aux États-Unis.

Mais le blocus va encore plus loin: tout navire accostant un port de Cuba n'a plus le droit d'accoster dans un port états-unien pendant une durée de six mois. Et il s'étend même aux actes commis par les citoyens états-uniens à l'étranger, un touriste ayant visité le Canada, et exposé sur son blog une photo de lui fumant, pour goûter, un cigare fabriqué à La Havane pendant son séjour au Canada a été condamné à 10 000 dollars d'amende, pour contournement du blocus.

Un citoyen états-unien qui visite Cuba risque lui, en théorie, 10 ans de prison, ainsi qu'une amende de 250 000 dollars. Si aucune peine de prison n'a été prononcée à ce jour, de fortes amendes sont infligées. Par exemple, un couple de retraité du Vermont a récemment été condamné à 55 000 dollars d'amende, pour avoir visité Cuba en passant par le Canada.

Le blocus a été étendu par G.W. Bush aux cubains vivant aux États-Unis. Jusqu'en 2005, ils étaient autorisé à rendre visite à leur famille restée à Cuba une fois par an, désormais, les autorités états-uniennes limitent ces visites à une tous les trois ans, et uniquement pour des membres de la famille proche (parents, enfants, conjoint(e)).

Pour se rendre compte des effets du blocus, regardons le cas du lait. Cuba, en tant que pays tropical, ne peut que difficilement produire du lait (même en Europe, les pays du sud de l'Europe importent leur lait de pays comme la France, la Suisse ou la Belgique), elle doit donc l'importer. Mais au lieu de l'importer des États-Unis, qui sont pourtant de gros producteurs, elle doit l'importer en partie de Nouvelle-Zélande. La plus grande distance de transport, ainsi que la "prime" demandée par les transporteurs pour compenser le fait que leur bateau sera interdit de ports états-uniens pendant 6 mois, fait que le litre de lait coûte à Cuba 6 fois plus cher que s'ils pouvaient l'importer des États-Unis. Mais malgré tout, le lait est vendu à bas prix dans les magasins, la bonne alimentation des enfants étant une priorité du gouvernement.

Le blocus et le droit international

Il faut bien voir qu'il s'agit bien d'un blocus, d'une volonté d'isoler totalement Cuba, et non pas d'un "simple" embargo, n'affectant que le commerce des États-Unis avec Cuba. Or, un blocus est considéré comme un "acte de guerre" par le droit international. Cela voudrait donc dire que les États-Unis d'Amérique sont en guerre contre Cuba depuis 44 ans.

L'interdiction de ré-exportation, elle, est interdite par la charte des Nations Unies comme par les règles de l'OMC. Si un État a le droit de ne pas vendre de produits à un autre État, il n'a, légalement, pas le droit d'intervenir dans ce qu'un État tiers fait de ses marchandises une fois qu'il les lui a achetées.

Ensuite, selon les conventions de Genève, les embargos sur la nourriture ou les médicaments sont strictement interdits, y compris en temps de guerre. Pourtant, un tel embargo est en vigueur depuis 44 ans, et appliqué. En 2004, l'entreprise Chiron Corporation s'est vue infligée une amende de 168 500 dollars pour avoir vendu à Cuba des vaccins pour enfants.

Enfin, il faut savoir que le blocus états-unien contre Cuba est condamné tous les ans par l'Assemblée Générale des Nations-Unies, depuis 1992, à la quasi-unanimité; en 2005, seuls les États-Unis, Israël, les Îles Marshall et Palau ont voté contre la condamnation du blocus, 182 pays sur 192 ayant votés pour la condamnation.

Médecine, santé, éducation

Le système de santé Cubain

Le système de santé Cubain est indubitablement l'un des meilleurs du monde. L'espérance de vie à Cuba, de 77.3 ans (59 ans lors de la Révolution de 1959), est supérieure à celle de tous les autres pays latino-américains, et comparable à celle des États-Unis, de 77.6 années. Cuba est d'ailleurs le pays du monde qui possède le plus grand nombre de médecins par habitant.

Le taux de mortalité infantile, lui, est de 6.3 pour 1000, encore une fois un record pour un pays du tiers-monde, et inférieur à celui des États-Unis qui est de 6.9 pour 1000.

L'épisode de la dengue hémorragique montre bien l'extraordinaire qualité du système de santé cubain: le pays a été capable d'hospitaliser brutalement en soins intensifs 1% de sa population (100 000 personnes), et de résister à la crise avec un nombre de morts très faible (100 personnes, soit 1 pour 1000, alors que le taux de mortalité usuel de la dengue hémorragique est de 2.5%, et de 20% sans soins). À titre de comparaison, le France dispose, au total, public et privé confondu, de moins de 600 000 lits d'hôpitaux (donc, moins d'1% de sa population), et la plupart d'entre eux sont déjà occupés. Une épidémie similaire en France ferait probablement des milliers de morts, et dans tout autre pays du tiers-monde, des dizaines de milliers.

De tels résultats, et ce malgré les effets de l'embargo, la nature de pays du tiers-monde de Cuba, son climat tropical qui la rend propice à des épidémies lourdes, et son exposition frontale aux ouragans, sont exceptionnels, et ont d'ailleurs été salués par l'"American Public Health Association", qui reconnaît que seule "l'exceptionnelle qualité" du système de santé cubain leur permet d'éviter un désastre humanitaire à cause du blocus. À titre de comparaison, un blocus similaire sur une dizaine d'années en Irak a provoqué la mort de plus d'un million de personnes, dont 500 000 enfants.

Le système éducatif Cubain

Le système éducatif Cubain est lui aussi exemplaire. L'analphabétisme y est inexistant, alors qu'il était de 40% en 1959. Il s'agit du seul pays d'Amérique Latine à ne pas souffrir de ce fléau (le Vénézuela a rejoint Cuba en 2005, grâce aux programmes sociaux du Président Hugo Chávez et aux éducateurs Cubains).

Le taux de scolarisation dans l'enseignement secondaire (équivalent du collège) est de 52% en Amérique Latine, et de 99.7% à Cuba. Le taux de scolarisation en école primaire est de 100% à Cuba, en effet, il existe même 93 écoles qui n'accueillent qu'un seul enfant, car le plus isolé des enfants y a le droit à l'éducation.

Le rapport de la Banque Mondiale (qui n'est pourtant pas politiquement à gauche) de 2002 affirme: "Cuba surpasse largement à la fois l'Amérique Latine et les Caraïbes, et de nombreux pays à revenus intermédiaires, dans les plus importants indices d'éducation, de santé et de salubrité publique".

Il à noter aussi que Cuba est le seul pays d'Amérique Latine dont la superficie boisée est plus important qu'il y a 50 ans.

Le pouvoir d'achat

Le revers de la médaille se situe dans le pouvoir d'achat de biens de consommations courants, en particulier d'équipements technologiques. Cuba reste un pays du tiers-monde, et son économie a très fortement souffert lors de l'écroulement du bloc soviétique, qui était son principal partenaire commercial. Il est vrai que très peu de cubains peuvent se payer une voiture ou un ordinateur.

L'impact exact du blocus dans cette situation est difficile à estimer, mais la situation économique à Cuba semble s'être considérablement améliorée depuis les accords commerciaux signés avec le Vénézuela dans le cadre de l'ALBA[3], permettant à Cuba de s'approvisionner en particulier en pétrole à bas prix.

Cuba et les Droits de l'Homme

La répression policière

La répression policière en Amérique Latine

Avant de regarder la situation à Cuba, faisons d'abord un tour d'horizon des pays voisins. L'Amérique Latine est une région politiquement instable, qui a vu se succéder de nombreuses dictatures et de nombreux coups d'État dans les dernières 60 années. Les protestations populaires y sont fréquentes, et sont souvent réprimées, y compris dans des pays considérés comme des démocraties par nos médias et l'opinion publique.

Voyons quelques exemples:

  • En 1989, une protestation massive contre des réformes néolibérales à Caracas, nommée le "Caracazo" a été réprimée violemment par l'armée, faisant officiellement 300 morts, en réalité au moins 3000.
  • Lors de l'effondrement économique en Argentine en 2001, suite à l'application du dogme néolibéral prôné par le FMI, les protestations populaires ont aussi été réprimées, faisant plus de 30 morts, avant que le gouvernement ne soit contraint à démissionner.
  • Les assassinats politiques sont monnaie courante en Colombie; en 2004, selon l'OIT, la moitié des syndicalistes assassinés dans l'ensemble du monde l'ont été en Colombie, et la situation ne s'est pas sensiblement améliorée depuis.
  • Les protestations en Équateur en 2005 contre le traité de libre-échange avec les États-Unis ont fait 2 morts, dont un photographe tué par la police, et de nombreux blessés.
  • Au Chili, la répression policière contre les indiens Mapuche continue sous la présidence de la "sociale-démocrate" Michèle Bachelet.
  • Toujours au Chili, alors que les lycéens protestaient contre le prix des universités (toutes privées depuis Pinochet, coûtant autour de 200 000 pesos par mois alors que le salaire minimum est de 120 000 pesos par mois), 2 500 lycéens ont été interpellés par la police en mai 2006, et plus de 100 ont été expulsés de leur établissement scolaire.
  • Au Mexique, la répression d'une grève d'enseignants à Oaxaca au printemps dernier a été à l'origine de la situation actuelle d'insurrection ouverte dans cet État; on déplore des dizaines de morts, des centaines de disparus et des centaines de prisonniers suite aux différentes répressions à Oaxaca ces derniers mois.

Et on pourrait continuer longtemps. D'ailleurs, la répression policière n'est pas non plus inexistante en Europe, comme on a pu le voir en Italie lors du sommet du G8 à Gènes en 2001, où un manifestant a trouvé la mort. En France, lors des manifestations anti-CPE, un syndicaliste a été mis dans le coma par les forces de l'ordre, il s'en est heureusement sorti.

La répression policière à Cuba

Quelle est la situation en Cuba ? Le grand meeting de l'opposition en mai 2005 s'est déroulé sans incident majeur, et je n'ai pas pu trouver de traces d'une répression violente d'une manifestation à Cuba au cours des 30 dernières années. Les autorités cubaines affirment que la police cubaine n'a même pas le droit d'utiliser de lacrymogènes contre les manifestants, mais je n'ai rien pu trouver pour infirmer ou confirmer ce fait.

Il est difficile d'affirmer l'inexistence de toute forme de répression policière, mais je n'ai rien trouvé de significatif à ce sujet dans mes recherches.

Les accusations de la part des organisations de défense des droits de l'homme portent plus sur les actes de civils, en particulier les "comités de défense de la Révolution" que sur les actes de forces de l'ordre. Si les actes de violence sont condamnables, et s'il est bien sûr de la responsabilité d'un État d'essayer de les empêcher, l'existence d'actes de violence provenant d'individus civils ne permet pas, selon moi, de qualifier un système de dictature. Il faut d'ailleurs comprendre le contexte, la situation dans laquelle vit Cuba, entre le blocus et le terrorisme soutenu par la CIA, qui peut expliquer (mais non justifier) la colère de certains Cubains face à ceux qu'ils estiment être des "traîtres".

En tout cas, il me semble qu'en tout objectivité, on doit concéder que le niveau de répression policière à Cuba, même s'il n'est peut-être pas aussi bas que le prétendent les autorités, est bien inférieur à celui de ses voisins, et ne justifie pas une stigmatisation de Cuba (même s'il justifie, comme toute violence policière qu'elle soit en France, en Colombie ou à Cuba, qu'on la critique et qu'on la dénonce, lorsqu'elle est avérée).

Les prisonniers politiques

Des camps de travail à Cuba ?

Certains opposants parlent de camps de travail à Cuba. Cette affirmation m'a toujours surpris, car je n'en ai jamais vu mention dans les rapports d'associations comme Amnesty, qui n'est pourtant pas tendre avec Cuba. En cherchant plus sur le sujet, j'ai en effet trouvé qu'il a existé, pendant quelques années, au début de la Révolution des "camps de travail". Le service militaire étant obligatoire à Cuba à cette époque, il a été proposé à ceux qui pour des raisons de conscience ne voulaient pas porter les armes d'effectuer des travaux d'intérêt général à la place, pendant la même durée. Ces travaux ont bien été réalisés dans des "camps de travail" (les UMAP), les personnes soumises à la même discipline que ceux qui rejoignaient l'armée. Ces camps, où les travailleurs étaient en effet parfois maltraités, ont été fermés en 1968, soit trois ans après leur ouverture.

Il est toujours difficile d'être sûr dans ce genre de situation, mais aucune allégation sur l'existence de camps de travail depuis cette période ne semble reposer sur des faits réels, et aucune ne semble retenir l'attention des associations de défense des Droits de l'Homme.

D'autre part, les conditions de détention à Cuba ne semblent pas spécialement inhumaines. Je n'ai pu trouver aucun cas de torture ou de maltraitance crédible, et de nombreux opposants à Castro admettent que la torture n'est pas pratiquée à Cuba. Il semblerait donc que le seul endroit de l'île de Cuba où la torture soit pratiquée est la base de Guantanamo. La situation des prisons françaises est d'ailleurs très loin d'être réjouissante, et d'après les recherches que j'ai pu faire, pire que celle des prisons cubaines.

L'ampleur du phénomène

Tout d'abord, il est à noter que le taux d'incarcération global à Cuba est de 190 personnes pour 100 000 habitants, contre 726 pour 100 000 habitants aux États-Unis et 107 personnes pour 100 000 habitants dans l'Union Européenne.

Parmi les prisonniers, il y a des personnes qui sont considérées comme des prisonniers d'opinion. Cependant, le nombre estimé est entre 70 selon Amnesty et 300 selon l'opposition cubaine. Certes, un prisonnier politique est toujours un de trop, mais ce nombre reste très faible, inférieur par exemple au nombre de personnes détenues sans procès à Guantanamo par les États-Unis d'Amérique. En France, on estime à plus d'une centaine le nombre de jeunes qui ont fait de la prison après avoir été jugés de manière expéditive (comparution immédiate, condamnation sur témoignages d'agents de la police sans le moindre élément matériel de preuve) après les manifestations contre le CPE.

Dans tous les cas, il s'agit donc bien d'un faible nombre de personnes, comparé au nombre total d'opposants au système socio-politique cubain. Plusieurs milliers d'entre eux se revendiquent comme tel, mais seules quelques dizaines, au plus quelques centaines, sont en prison. Pourquoi ces personnes là en particulier ? Une explication serait qu'il s'agisse d'opposants célèbres, de chefs, des personnes qui gênent le plus le gouvernement cubain.

Les accusations contre les prisonniers

Mais regardons maintenant de plus près ces "prisonniers politiques". Ils n'ont pas été condamnés pour délit d'opinion, puisque la loi cubaine ne reconnaît pas ce délit. Ils ont tous été condamnés pour "intelligence avec une puissance hostile". Ce qui leur a été reproché, au moins officiellement, n'est pas de s'opposer à Fidel Castro ou au système en place à Cuba, mais d'être des agents à la solde des États-Unis payés pour déstabiliser le gouvernement.

Travailler pour une puissance étrangère dans le but de déstabiliser le gouvernement est considéré en France comme "intelligence avec une puissance étrangère de nature à porter atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation", passible de 10 ans de prison. Si le pays étranger est considéré comme une puissance hostile, cela rentre sous la définition du crime de "haute trahison", passible en France d'une peine de 30 ans de prison, soit la peine la plus lourde que reconnaît la loi française. La situation est comparable dans la plupart des autres pays du monde, si ce n'est tous.

Il est indiscutable que les États-Unis sont une puissance hostile à Cuba, et donc, si les personnes emprisonnées sont bien des agents du gouvernement états-unien, leur condamnation à des lourdes peines de prison (de 6 à 28 ans, pour les 75 opposants arrêtés en mars 2003) est conforme à ce qu'ils risqueraient, pour des agissements similaires, dans un pays tel que la France.

La question est donc sur la réalité de leur culpabilité, et sur l'impartialité des procès. Là-dessus, il est difficile de trouver des informations fiables. Il me semble en effet que l'ensemble des droits de la défense n'ont pas été respectés (en particulier, les avocats n'ont eu accès au dossier que peu de temps avant le procès), mais que la culpabilité de la plupart d'entre eux semble tout de même avérée. Sur les 75 opposants arrêtés en 2003, par exemple, il semble que seuls 4 d'entre eux disposaient d'un emploi, et pourtant ils vivaient tous de manière confortable. Chez certains d'entre eux, des sommes très importantes, de l'ordre de 10 000 $ (ce qui, au vu du niveau de vie moyen et des prix à Cuba, représente une véritable fortune), ont été retrouvées en liquide.

Bien sûr, il est possible que ces sommes aient été déposés par des agents secrets cubains afin de les faire condamner. C'est une possibilité qu'il ne faut pas écarter, mais c'est le cas dans la plupart des pays, et je n'ai pas trouvé d'éléments fiables allant dans ce sens.

D'autre part, le gouvernement états-unien dépense chaque année des millions de dollars pour soutenir "l'opposition" à Fidel Castro. Il est donc absolument sûr que certaines personnes, à Cuba, reçoive bien de l'argent du gouvernement d'une puissance hostile afin de déstabiliser le gouvernement. Il serait extrêmement surprenant que les autorités cubaines les laissent agir, tout en condamnant sous ce prétexte des personnes qui ne sont pas coupables de ces crimes. Contenu de tous les éléments précédents, il me semble donc à peu près évident qu'un bon nombre de ces "prisonniers d'opinion" sont bien des agents du gouvernement états-unien, coupables de ce qui est un crime dans (presque ?) tous les pays du monde.

Tout cela n'exclue cependant pas l'existence, parmi les 300 (ou 70) que l'on présente comme des prisonniers d'opinion, de réels prisonniers d'opinion, condamné à tord parmi de vrais coupables. Cependant, il y a tout de même un point étrange: je n'ai jamais trouvé cet argument dans la bouche d'opposants à Fidel Castro. Tout ce que je peux trouver est une accusation en bloc, sur l'ensemble des prétendus "prisonniers d'opinions", la plupart du temps sans même parler de l'accusation qui porte contre eux. Je n'ai pas trouvé de "Mumia Abu-Jamal", de "Léonard Pelletier", de "Rosenberg" cubain, c'est à dire, de personne condamnée à tord, défendue avec des arguments solides s'appuyant sur le cas concret et le déroulement concret du procès.

Parmi les trois hypothèses possibles: "tous sont innocents", "tous sont coupables", et "certains sont coupables et d'autres innocents", je n'ai trouvé aucune défense sérieuse de la troisième thèse. La première me semblant fortement improbable et illogique, j'en serais amené à croire la deuxième, même si elle semble trop belle pour être vrai. Je préfère donc avouer ne pas savoir, et laisser ce point en suspens. Si quelqu'un a des arguments, des éléments de preuves ou des pistes de réflexion sérieuses, je suis preneur.

L'émigration

L'un des points souvent évoqués pour qualifier Cuba de régime stalinien ou de lieu invivable est l'existence de "boat people" fuyant Cuba dans des conditions très difficiles.

La "loi d'ajustement cubain"

Tout d'abord, il faut savoir qu'il existe depuis 1966 une loi, unique en son genre, qui est nommée le "Cuban Adjustement Act". Cette loi spécifie que tout citoyen cubain arrivé sur le sol états-unien après 1959 est automatique régularisé. Cuba est le seul pays au monde à bénéficier d'une telle loi. Un citoyen français ou canadien doit obtenir une "green card" pour travailler aux États-Unis. Un citoyen fuyant un état réellement totalitaire comme la Corée du Nord doit lui aussi entreprendre des démarches longues et incertaines pour être régularisé. Un citoyen cubain, lui, dés l'instant où il touche le sol états-unien est régularisé.

Le "Programme pour les réfugiés cubain" offre même à tout cubain qui se déclare réfugié d'opinion un logement et une aide financière.

C'est une situation unique, vis à vis d'un pays se trouvant à 180 kilomètres seulement.

L'émigration latino-américaine aux États-Unis

Il faut savoir aussi que l'émigration latino-américaine vers les États-Unis est très importante, et pas uniquement en provenance de Cuba. En 1959, Cuba était, par rapport à sa population, la deuxième source d'émigration vers les États-Unis, juste derrière le Mexique. De nos jours, Cuba est la neuvième source d'émigration (toujours par rapport à sa population), derrière des pays pourtant bien plus éloignés comme le Pérou, la Colombie ou l'Équateur, et ce malgré le traitement de faveur pour les ressortissants Cubains.

Pourtant, je n'ai jamais entendu personne dénoncer ces pays comme étant des dictatures invivables, sous prétexte qu'une part importante de leur population émigre vers les États-Unis. L'immigration se fait principalement pour des raisons économiques, vers le pays le plus riche du monde.

(D'ailleurs, ceci est un bon exemple infirmant le théorie de l'"appel d'air" défendue par les opposants à la régularisation des sans-papiers, mais nous nous écartons du sujet, là).

L'accord sur les visas

Un accord a été signé entre les autorités cubaines et états-uniennes, stipulant que les États-Unis accorderont 20 000 visas par an pour les citoyens cubains souhaitant émigrer aux États-Unis. Les autorités états-uniennes n'accordent cependant qu'une petite partie de ces visas, tout en maintenant l'incitation à l'immigration illégale, via l'Adjustement Act et le Programme.

Pour quelle raison ? La raison me semble évidente: les États-Unis souhaitent encourager l'immigration illégale, dans des conditions extrêment précaires, afin de pouvoir ensuite s'en servir comme arme politique contre Cuba, plutôt que d'accorder des visas permettant aux personnes qui souhaitent partir de Cuba de le faire dans des conditions correctes.

Les défenseurs du gouvernement cubain ont lancé un défi à l'opposition: de citer le nom d'une seule personne qui aurait obtenu son visa de la part des États-Unis, mais qui aurait du fuir le pays via une embarcation précaire, suite au refus de la part des autorités cubaines de le laisser partir. Je n'ai pas trouvé un seul nom donné en réponse à ce défis... serait-ce parce qu'il n'en existe pas ?

Il faut aussi savoir qu'en 1980 et en 1994, le gouvernement cubain a permis à tous les citoyens cubains qui le souhaitaient, sans aucune distinction, de partir vers les États-Unis. Seul un petit nombre de cubains, comparé à la population totale de l'île, ont profité de cette occasion.

Les travailleurs sociaux

Un autre phénomène souvent ignoré par ceux qui dénoncent l'impossibilité de quitter l'île est l'existence d'un nombre extrêment important de "travailleurs sociaux", des cubains volontaires qui partent travailler quelques années à l'étranger dans des missions humanitaires, aux frais du gouvernement cubain. Alors qu'ils sont hors du territoire cubain, et peuvent donc facilement s'enfuir, la quasi-totalité d'entre eux reviennent à Cuba.

Des réfugiés qui retournent chez eux ?

Un autre point qui discrédite totalement la thèse d'une immigration massive pour des raisons politiques est la fréquence à laquelle les immigrés cubains retournent dans l'île pour visiter leur famille. Selon les statistiques des autorités états-uniens, les cubains sont les immigrés vivant aux États-Unis qui retournent le plus souvent dans leur pays (la proximité géographique n'y est pas pour rien, évidemment). Des réfugiés politiques qui retournent dans leur pays pour voir leur famille puis repartent ? Surprenant. À tel point que G.W. Bush a décidé de restreindre ces visites, qui prouvent l'absurdité de la thèse officielle, comme indiqué plus haut.

La peine de mort

Cuba n'a en effet pas aboli la peine de mort, et c'est un point que je critique fortement. La pratique de la peine de mort à Cuba est exceptionnelle, mais elle reste appliquée. Les seules condamnations à mort du XXIème siècle datent de 2003, où ont été exécutés trois preneurs d'otage qui avaient détourné un bateau, menacé d'assassiner deux familles de touristes qui s'y trouvaient, et mis leurs vies en péril en emmenant le bateau en haute mer alors qu'il n'était pas prévu pour (les autorités cubaines réagissent toujours de manière très forte quand des touristes sont visés, car le tourisme est la principale source de revenus de l'île, et constitue donc un enjeu crucial).

C'est un point très négatif selon moi, mais des pays considérés officiellement comme des démocraties, tels que les États-Unis, le Japon où la Corée du Sud pratiquent la peine de mort de façon bien plus importante que Cuba.

La politique étrangère

Les travailleurs sociaux

Cuba possède un très grand nombre de "travailleurs sociaux", en particulier des médecins, des volontaires qui partent pour des missions humanitaires de durées variables dans les quatre coins du monde, aux frais du gouvernement cubain.

Cuba est le pays du monde qui possède le plus de médecins officiant gratuitement dans les pays du tiers-monde, plus même que l'OMS. Lors du tremblement de terre au Pakistan l'an passé, par exemple, plus de 40% de tous les médecins étrangers (qu'ils soient envoyés par des gouvernements, des associations type Médecins du Monde, ou par l'OMS) présents sur place étaient cubains.

Les programmes d'alphabétisation "Yo si puedo" ("Oui, moi je peux") que Cuba a mené dans plusieurs pays du monde, et mène en ce moment même dans 15 pays d'Amérique Latine, ont été récompensés plusieurs fois par un prix de l'UNESCO.

Cuba avait même proposé d'envoyer 1600 médecins pour aider les populations sinistrées de la Nouvelle-Orléans après le désastre de Katarina, mais le gouvernement de G.W. Bush a refusé de les laisser entrer dans le territoire des États-Unis.

L'ALBA et la Mision Milagro

Le dernier programme en date de la politique étrangère de Cuba, mené en partenariat avec le Vénézuela (et depuis peu de la Bolivie) dans le cadre de l'ALBA est la "Mision Milagro", "Mission Miracle", qui vise à soigner, totalement gratuitement, 6 millions de citoyens latino-américains atteints de maladies des yeux comme des cataractes. Près de 500 000 personnes ont déjà retrouvées la vue grâce à ce programme.

L'École Latino-Américaine de Médecine

Un dernier exemple de la politique internationale de Cuba est l'École Latino-Américaine de Médecine, une université cubaine qui accueille, gratuitement, 20 000 étudiants en médecine venant principalement d'Amérique Latine, mais aussi d'autres pays du monde. Les étudiants sont logés, nourris et reçoivent même de l'argent de la part du gouvernement cubain, puis rentrent pratiquer chez eux une fois leur diplôme obtenu. Il est à noter que chaque année des places sont réservées pour les citoyens des États-Unis, mais qu'à cause de la loi rendant passible de 10 ans de prison tout voyage vers Cuba, ces places restent en général vacantes.

Peu de pays au monde peuvent se targuer d'une politique internationale aussi humanitaire que celle de Cuba, y compris parmi les pays les plus riches (qui s'étaient pourtant engagés à aider les pays pauvres pour 0.7% de leur PIB, mais qui, à l'exception de certains pays scandinaves, n'ont jamais respecté leurs engagements).

Le droit des "minorités"

Le droit des femmes

Le doit des femmes et des minorités ethniques est parfaitement respecté à Cuba. Les femmes possèdent les mêmes droits que les hommes, l'avortement est légal et gratuit, et la première année de congé maternité intégralement payée. 35.9% des députés sont des femmes (contre 12.3% en France, 16% dans le monde selon l'ONU), 61% des avocats et 49% des juges sont des femmes. Les salaires, versés par le gouvernement, sont les mêmes quelque soit le sexe.

Les droits des homosexuels

Le droit des homosexuels à Cuba a beaucoup évolué depuis 1959. Pendant longtemps, l'homosexualité masculine était un crime à Cuba, et a été dénoncée comme une "décadence" par les révolutionnaires cubains, y compris par Fidel Castro.

Les opinions des dirigeants cubains ont beaucoup changé, en 1979 la sodomie a été dépénalisée, et depuis 1992, les relations sexuelles entre personnes consentantes de plus de 16 ans sont légales, quel que soit le sexe des personnes impliquées (à titre de comparaison, la sodomie est toujours illégale dans certains États des États-Unis). Les mariages homosexuels ne sont toujours pas autorisés, par contre.

Une mission d'éducation a été lancée depuis le milieu des années 1990 par le "Centre National pour l'Éducation Sexuelle" pour promouvoir le respect et la tolérance vis à vis des LGBT à Cuba, ainsi que pour expliquer les mesures de précautions à prendre contre les MSTs.

Enfin, depuis 2005, les opérations et les traitement hormonaux de changement de sexe pour les transsexuels sont pris en charge gratuitement par le système de santé cubain, faisant de Cuba l'un des pays les plus libéraux du monde sur cet aspect précis.

Liberté de l'information et journalistes

La liberté de l'information dans le monde

La liberté de la presse dans le monde est menacée de deux façons différentes: la première, dont on parle beaucoup, par la censure et la répression de la part du gouvernement (ou par des groupes armés non gouvernementaux, comme en Irak ou en Colombie).

Ce type de censure est peu présent dans nos démocraties, mais pas inexistante en temps de crise. Par exemple, pendant la Guerre du Golfe (de 1991), l'Humanité a été censurée plusieurs fois par le gouvernement, alors que pourtant l'intégrité et la souveraineté de la France n'étaient pas vraiment menacées par l'Irak. La censure fut aussi fréquente pendant la guerre d'Algérie. De nos jours, la répression de la part des gouvernements ou de groupes paramilitaires est très présente dans des pays d'Amérique Latine reconnus comme des démocraties (Mexique, Colombie, ...).

La deuxième menace dont on parle beaucoup moins concerne la main mise des grands groupes économiques sur les médias - de manière directe (comme en France, où les grands quotidiens appartiennent presque tous à des multinationales, souvent dans le domaine de l'armement en plus), ou de manière indirecte via la publicité - qui provoque elle aussi une uniformisation de l'information et une censure.

Je vais prendre quatre exemples rapides, deux en France et deux aux États-Unis pour illustrer ce phénomène, mais ils sont hélas bien plus nombreux que ça:

  • la campagne sur le référendum en 2005, où on a clairement vu que la quasi-totalité des médias, chaînes de télévision, radio et presse écrite ont pris fait et cause pour le "Oui";
  • les ennuis juridiques de Denis Robert, qui a osé s'attaquer à un sujet tabou et sacro-saint pour les puissances financières: les sociétés de clearing, véritables lessiveuses géantes d'argent sale et de la fraude fiscale;
  • Michael Moore, dans l'une de ses émissions de télévision (qui datent d'avant les films qui l'ont rendu célèbre) avait réalisé une comparaison des systèmes de santé de Cuba, du Canada et des États-Unis, en prenant un cas similaire (une fracture) dans les trois pays, et en notant sur un certain nombre de critères, comme la rapidité, la qualité ou le prix des soins. Le verdict était sans appel: le système Cubain était de loin le meilleur, suivi du système Canadien, et le système États-Unien bon dernier. Le directeur de la chaîne a refusé de passer son émission, et il a du la modifier pour que le système cubain arrive dernier, laissant la première place au Canada, et la deuxième aux États-Unis;
  • à la fin des années 1990, une équipe de Fox News avait réalisé un documentaire sur les conséquences sur la santé des hormones de croissance bovine produites par Monsato. Non seulement le documentaire n'a pas été diffusé, mais l'équipe a été licenciée, et aucune autre chaîne de télévision n'a accepté de les embaucher par la suite.

Pour revenir au sujet de cet article, Cuba, il faudrait citer par exemple l'attitude du Miami Herald: après avoir découvert que ses trois journalistes chargés de la section sur Cuba recevaient des sommes d'argent importantes de la part du gouvernement des États-Unis et d'organisation anti-castristes a décidé, dans un premier temps, de les licencier pour manquement grave à la déontologie. Mais suite aux pressions économiques et aux menaces d'actions violentes de la part de la droite cubaine de Miami, le Miami Herald a changé d'attitude et réembauché les journalistes corrompus... dans le plus grand silence de la presse internationale.

La liberté de l'information à Cuba

C'est sans doute, il est vrai, le gros point noir sur la situation à Cuba. Les médias sont en effet contrôlés par le gouvernement. Cependant, aucun journaliste n'a été assassiné ou exécuté à Cuba, et si certains prisonniers se déclarent journalistes (la plupart n'ayant pourtant aucun diplôme de journalisme), ils ont été condamnés pour leurs liens avec les États-Unis et non pour leur exercice de la profession, en tout cas, selon la thèse officielle, voir plus haut la partie sur les "prisonniers politiques".

La censure n'est cependant pas totale, certains opposants cubains, qui ne s'associent pas avec les États-Unis, comme Reinaldo Arenas, voient leurs livres publiés et disponibles dans les bibliothèques publiques à Cuba. Il semble tout de même que ces cas soient assez rares.

Il faut tout de même savoir qu'il existe un grand nombre de sources d'informations dissidentes à Cuba, comme les transmissions depuis la Floride ou Guantanamo ou les contacts réguliers des cubains avec les membres de leur famille vivant aux États-Unis. L'affirmation faite par les défenseurs du système cubain comme quoi il est beaucoup plus fréquent d'entendre des critiques du système cubain à Cuba que de voir le système cubain défendu aux États-Unis n'est pas fausse, même si elle ne couvre qu'une partie du phénomène (les critiques face à G.W. Bush sont elles bien présentes dans les médias états-uniens).

Cette censure est justifiée officiellement par l'état d'île assiégée dans lequel se trouve Cuba (tout comme la censure en France a été justifiée, de manière bien moins crédible, par l'état de guerre dans les cas cités plus haut), et si je peux le comprendre, je ne peux pas accepter cet argument. On retombe dans l'éternelle question sur "la fin justifie-t'elle les moyens ?" et dans ce cas-là, je pense que la fin ne justifie pas la censure, mais si elle peut l'expliquer, et les nombreuses imperfections du système occidental ne justifient pas non plus cette censure, même si elles permettent de relativiser la situation.

La démocratie à Cuba

Dans cette partie, je vais d'abord présenter le système politique cubain, qui est complexe et que très peu de gens connaissent, tel qu'il se présente sur le papier; ensuite, quelles sont ses failles possibles et ses résultats en pratique; puis les imperfections des systèmes occidentaux; et enfin essayer une conclusion sur le sujet.

Le système Cubain

Le système de gouvernement Cubain

Le système de gouvernement Cubain est découpé en trois niveaux géographiques: le niveau municipal, le niveau provincial et le niveau national. À chaque niveau, il existe un organe législatif (Assemblée Municipale, Assemblée Provinciale et Assemblée Nationale) et un organe exécutif, élu par l'organe législatif. L'exécutif au niveau national est le Conseil de l'État, qui élit lui-même le Président (Fidel Castro à l'heure actuelle) et le vice-Président (Raul Castro à l'heure actuelle).

L'Assemblée Nationale est le niveau de pouvoir le plus important à Cuba, le seul habilité à proposer des réformes constitutionnelles, par exemple. Le Conseil d'État, sorte de gouvernement, s'occupe des affaires courantes. Les pouvoirs du Président sont restreints, il ne dispose ni de droit de veto, ni de droit de dissolution, par exemple.

Les Assemblées Municipales sont élues tous les 2.5 ans, les Assemblées Provinciales et Nationales tous les 5 ans.

Le référendum d'initiative populaire

Avant de rentrer dans le détail sur le mode d'élection, qui est le plus complexe et le plus difficile à comprendre dans le système cubain, voyons une spécificité cubaine (qui existe aujourd'hui d'en d'autres pays, mais qui était unique en 1976, à ma connaissance): le référendum d'initiative populaire. La Constitution cubaine spécifie que tout projet de réforme constitutionnelle signé par au moins 10.000 citoyens cubains majeurs (la majorité est à 16 ans, à Cuba) et résidant à Cuba depuis au moins deux ans doit être soumis à référendum.

Les élections à Cuba

Entrons maintenant dans le vif du sujet: le système électoral cubain. La première étape consiste, au niveau de circonscriptions d'environ 500 personnes, de réunions publiques ouvertes à tous, y compris aux journalistes et touristes étrangers. Lors de ces réunions publiques, tout citoyen cubain peut désigner n'importe quel autre citoyen de sa circonscription comme candidat. La loi cubaine exige de 2 à 8 candidats par circonscription, pour que les élections puissent avoir lieu (je n'ai pas réussi à trouver de détails sur ce qu'il se passe s'il y a plus de 8 candidats désignés).

Une biographie courte, en une page, est alors rédigée par chacun des candidats, et affichée par les pouvoirs publics. Avec le bouche à oreilles, c'est le seul moyen de campagne autorisé, afin d'éviter que des critères financiers ne puissent fausser la campagne.

Un vote à bulletin secret a alors lieu sur ces candidats. Si aucun candidat n'atteint la majorité absolue au premier tour, un second tour est alors organisé (les candidats qui le souhaitent pouvant se désister) et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'un candidat obtienne la majorité absolue. Les candidats alors élus, un tous les 500 électeurs, composeront les Assemblées Municipales.

L'Assemblée Municipale (une fois sur deux, puisqu'il y a des élections locales tout les 2.5 ans, et uniquement tous les 5 ans au niveau d'au-dessus) va alors choisir, en consultant des organisations associatives, syndicales et politiques, un candidat par poste à pouvoir pour sa municipalité à l'Assemblée Provinciale. Par exemple, si la municipalité possède 4 délégués à l'Assemblée Provinciale (le nombre de délégués dépendant de la population), l'Assemblée Municipale va choisir 4 candidats.

Un nouveau scrutin à bulletin secret a alors lieu. Chaque électeur peut soit voter "en bloc" pour les 4 candidats, soit rayer un ou plusieurs noms, soit voter nul, soit voter blanc. Pour qu'un candidat soit élu, au moins 50% de ceux qui se rendent au bureau de vote doivent avoir voté pour lui (les bulletins blancs et nuls sont donc comptabilisés comme étant des votes contre tous les candidats). Si un candidat n'obtient pas la majorité, l'Assemblée Municipale doit alors choisir un nouveau candidat, et ainsi de suite.

Le même système a alors lieu au niveau suivant: l'Assemblée Provinciale choisi des candidats, qui doivent obtenir une majorité lors d'un vote à bulletins secrets afin de pouvoir siéger à l'Assemblée Nationale.

Les partis politiques à Cuba

Le rôle des partis politiques à Cuba est très particulier. Pendant longtemps, seul le Parti Communiste Cubain fut autorisé, mais depuis 1992, l'existence d'autres partis politiques est autorisée, au moins sur le papier.

Cependant, les partis politiques ne jouent pas du tout le même rôle que dans nos pays. Tout d'abord, les partis n'ont pas le droit de présenter ni de soutenir de candidats lors des élections municipales. Les candidatures doivent, selon la loi cubaine, venir de la population, et non pas d'en haut.

De plus, les partis politiques n'ont pas le droit d'effectuer de campagnes électorales, et ceci pour plusieurs raisons. La première est d'éviter qu'une situation économiquement plus favorable (ou une aide venant de l'étranger) puisse augmenter les chances d'être élu, la seconde raison est pour éviter la logique d'affrontement. Je reviendrais sur ces raisons plus tard.

Les imperfections et résultats du système cubain

Le référendum d'initiative populaire

Une telle proposition a été réalisée en 2003, afin d'inscrire l'irrévocabilité du modèle socialiste dans la Constitution cubaine, et a récolté plusieurs millions de signatures, avant d'être approuvée à une très large majorité par référendum.

Une proposition de l'opposition cubaine a elle aussi été présentée, un peu avant, avec, selon les opposants, 14.000 signatures. Le gouvernement cubain l'a rejeté, dénonçant la validité de 5.000 des 14.000 signatures (certaines provenant de personnes décédées depuis des années, beaucoup d'autres de cubains vivant à Miami, et donc non recevables selon la Constitution).

Au-delà de la polémique sur les chiffres (je n'ai aucun moyen de savoir combien de ces signatures étaient valables, je ne me prononcerai donc pas), cette pétition prouve au moins deux choses, selon moi. Tout d'abord, qu'au moins 9.000 cubains ont officiellement et publiquement pris position contre le système cubain, et n'ont pas été inquiétés ni emprisonnés. Ensuite, que seuls 14.000, tout au plus, sur 12 millions, ont accepté de signer un tel texte, montrant le faible niveau de soutien dont jouit l'opposition à Fidel Castro, ou du moins, dont jouit l'opposition virulente à Fidel Castro, celle dont on nous parle dans les médias et qui entretient des contacts avec les mafias terroristes de Miami.

De manière générale, si cette forme de référendum souffre de deux failles importantes que sont la possibilité de contester le nombre de signataires et les éventuelles pressions sur les signataires, il s'agit tout de même selon moi d'une mesure de démocratie participative importante, et qui rend très difficile le maintien d'un système rejeté par une grande majorité de la population. Il est possible que le gouvernement cubain ait illégalement refusé de tenir le référendum malgré les 14.000 signatures, mais un tel acte aurait été beaucoup plus difficile (ou en tout cas, totalement non crédible) avec 100.000 signatures.

Les failles du système électoral cubain

Les problèmes potentiels du système électoral cubain se situent, selon moi, à trois niveaux.

Le premier problème concerne la désignation des candidats. Cette désignation étant publique, elle permet toute sorte de pressions, de menaces et de coercition. Cependant, dans tout système électoral, le candidat lui-même est public (au grand minimum, bien souvent ses cadres de campagne le sont aussi), la différence n'est donc pas fondamentale.

Le deuxième problème concerne le niveau de délégation. Jusqu'au niveau national, on a trois niveaux de délégation. Plus le nombre de niveaux de délégation augmente, toutes choses restant égales par ailleurs, moins le système est démocratique. L'exigence d'une validation directe, par un suffrage universel à bulletins secrets, diminue l'effet de ces délégations multiples, mais ne le gomme pas totalement. Il faut tout de même savoir qu'on a un mécanisme similaire dans nos démocraties, via la désignation des candidats par les partis, qui réalisent de fait un premier niveau de délégation avant le suffrage universel.

Le troisième problème, qui est présent dans tous les systèmes de vote, consiste en la possibilité de fraudes lors du scrutin lui-même. Il n'y a pas de solution magique à ce sujet, mais le système cubain n'est pas plus (et pas moins) sujet à la fraude, dans la théorie en tout cas (nous sommes toujours dans la partie sur la théorie).

Les résultats du système électoral cubain

Les résultats du système électoral cubain sont, sur le papier, sans appel. Plus du quart des électeurs se sont déplacés lors des réunions de candidature, et le taux de participation s'élève à plus de 90% à tous les scrutins.

Pour les élections municipales, sur environ 9 scrutins sur 10, un vainqueur a été élu dés le premier tour. Pour les autres, il y a été nécessaire d'effectuer un second tour.

Pour les élections provinciales et nationale, 91% des votants ont choisi le vote en bloc (validant tous les candidats d'un coup), 3% ont voté blanc, 1% voté nul et le reste a choisi certains candidats uniquement. L'opposition au système cubain, qui appelait à voter nul ou blanc dans le secret de l'isoloir, ne semble donc soutenue que par 4% des cubains (plus éventuellement une partie de ceux qui n'ont pas été voter).

Un tel résultat est très surprenant, pour nous autres occidentaux. Il y a deux explications possibles: soit une fraude massive, soit un soutien massif au système en présence. Je donnerais mon point de vue dans la conclusion de cette partie.

Les imperfections des systèmes occidentaux

Le bipartisme

Le premier vice majeur des systèmes électoraux occidentaux est leur tendance à favoriser le bipartisme. Cette tendance est plus ou moins prononcée suivant les pays et les systèmes, mais très souvent, elle est créée directement par le système de vote lui-même, comme c'est le cas aux États-Unis, en Grande Bretagne, et comme l'inversion du calendrier électoral et le choc du 21 avril est entré de le faire en France.

Le bipartisme lui-même crée une situation profondément antidémocratique, où les électeurs sont forcés de voter pour le "moins pire" de deux candidats qui finalement se ressemblent de plus en plus. Que ce soit les républicains et les démocrates aux États-Unis, les travaillistes et les tories en Grande-Bretagne (tous les deux soutenant la guerre en Irak alors que l'opinion publique y est défavorable, par exemple), ou en France, Ségolène Royale dont les propos sur la carte scolaire, les professeurs ou la discipline militaire, sont dangereusement proches de ceux de Nicolas Sarkozy.

L'influence de l'argent sur la politique

L'autre vice majeur du système occidental est l'impact très important de l'argent sur la politique. Certes, il existe dans de nombreux pays, comme en France, des lois pour tenter de limiter cette influence, et tous les pays occidentaux ne sont pas comparables aux États-Unis, où il est impensable pour un candidat de pouvoir se présenter sans un soutien financier important afin de payer les clips publicitaires, les affiches géantes, ...

L'influence a aussi lieu de manière plus indirecte, par le biais des médias par exemple. Les médias étant des entreprises comme les autres, ils sont possédés pour la plupart d'entre eux par des groupes industriels (Dassault, Lagardère, Bouygues par exemple chez nous), qui peuvent ensuite s'en servir pour soutenir le ou les candidats de leur choix.

La logique d'affrontement et de bloc

Le dernier problème, qui est moins important pour le caractère démocratique du système, mais qui l'est quand on prend en compte la situation de Cuba est la logique d'affrontement que provoque le système occidental.

Ce système a tendance à diviser le pays en deux, la "gauche" et la "droite", qui s'affrontent au lieu de chercher des solutions ensemble. C'est un affrontement qui se comprend parfaitement car les idées, les valeurs et les intérêts des uns et des autres sont fortement opposés, mais qui, dans la situation d'île assiégée dans laquelle Cuba se trouve pourrait avoir des effets désastreux.

Il est en effet utopique de croire qu'un tel affrontement, à 180 kilomètres des États-Unis, dans une petit île qui est considérée comme l'ennemi à abattre par la plus grande puissance mondiale pourrait avoir lieu dans des conditions "fair-play" et sans conséquences très fâcheuses.

Il suffit de voir, par exemple, la manière dont les oppositions à Hugo Chávez ou Evo Morales, ou dans le passé à Salvador Allende et à Daniel Ortega, ont abusé des logiques d'affrontement permises par la démocratie occidentale pour mener leurs pays dans la déstabilisation, la violence, voir le coup d'État.

Compte tenu de tous ces phénomènes, la volonté de Cuba d'avoir un système moins propice aux affrontements et aux influences extérieures, mais plus à la promotion des personnes jugées compétentes et honnêtes par leur entourage, et à l'union du peuple face à un ennemi commun me semble parfaitement compréhensible.

Ce phénomène est renforcé par l'histoire de Cuba, pays qui n'a obtenu son indépendance que tardivement, en particulier à cause de luttes internes. La même logique a conduit l'opposition à Batista à refuser la division et la multitude d'organisations, et ceci, avant même la prise du pouvoir par Fidel Castro et ses alliés.

Cuba, démocratie ou dictature ?

Compte-tenu de tout ce qui a été dit précédemment, je ne pense pas que le qualificatif de "dictature" soit approprié pour parler de Cuba. Il n'y a pas de torture, pas d'assassinats ni d'emprisonnement massif d'opposants (même s'il est possible qu'il y en ait en nombre limité), et un système électoral, certes très différent du notre, mais qui repose tout de même sur un vote à bulletin secret.

Les chiffres officiels semblent difficilement crédibles, de notre point de vue d'occidentaux. Sont-ils faux pour autant ? Tout d'abord, je n'ai pas pu trouver non plus d'accusations précises de fraude. Les opposants cubains préfèrent en général mentir sur l'existence même d'élections, plutôt que d'essayer de démontrer en quoi elles sont truquées... serait-ce parce qu'elles ne le sont pas, ou en tout cas, pas de manière massive ? Je ne vois pas d'autre explication, mais ça ne fait pas une certitude.

Il faut aussi prendre en compte la situation d'île assiégée de Cuba, et la logique d'"union sacrée" qu'elle crée. C'est un phénomène fréquent dans l'histoire, un peuple qui lutte pour sa souveraineté et contre les ingérences extérieures a tendance à s'unir autour de ses dirigeants, au-delà des clivages politiques. On l'a vu pendant de nombreuses guerres d'indépendance, et par exemple dans l'union entre les gaullistes et les communistes contre l'Occupation, ou plus récemment, au Liban, dans l'union entre factions hostiles (et au vu des évènements récents, on ne peut nier qu'il s'agit d'une hostilité forte) pendant l'agression israélienne.

Au final, vu la situation à Cuba dans ce domaine, et la situation d'un point de vue social, comparée à celles dans les autres pays d'Amérique Latine, est-ce vraiment impossible d'avoir un tel soutien massif au système en place, au-delà des éventuels désaccords sur des points précis ? Je ne le pense pas.

L'acharnement sur Cuba

Reporters sans frontières et Cuba

L'un des plus fervent critique de Cuba est Robert Ménard et son association, "Reporters sans frontières". Cependant, on y regardant de plus près, un certain nombre de choses sont troublantes. Au cours dix dernières années, 179 journalistes ont été assassinés, souvent par les forces de sécurité des États ou avec leur complicité, sur l'ensemble de l'Amérique Latine. Bien qu'aucun de ces meurtres n'aient eu lieu à Cuba, selon Robert Ménard, « pour Reporters Sans Frontières, la priorité en Amérique latine c'est Cuba ». Étrange.

Cette disproportion est confirmée par le site de RSF. Le seul drapeau présent sur la page d'accueil, en haut à gauche, est celui de Cuba. Pas celui de la Chine ou de la Corée du Nord. Pas un seul autre pays latino-américain n'est cité, sur cette page d'accueil.

Sur la carte du monde, Cuba est classé en "situation très grave" (5/5), alors que, je le rappelle, aucun journaliste n'y a été tué. La Colombie, où les assassinats de journalistes sont réguliers depuis des années, la situation n'y est que "difficile" (4/5). Le Mexique, où 7 journalistes ont été assassinés depuis le début de l'année, n'est classé que "problème sensibles" (3/5). Même l'Irak n'est pas considéré comme "situation très grave" !

Continuons à explorer le site de RSF. Ils parlent du journaliste de TeleSUR arrêté abusivement par les autorités colombiennes. Cliquons sur le lien. On a bien un article sur cet homme, Freddy Muñoz, journaliste en prison depuis plus d'un mois. Sur le côté, une rubrique "pétition". On pourrait espérer voir la pétition lancée pour exiger sa libération. Mais non, stupeur, on ne trouve qu'une pétition vis à vis de Cuba ! Pourquoi un tel acharnement ?

Une autre citation de Robert Ménard, parue dans l'hebdomadaire Marianne en mars 2001, permet d'y voir plus clair. Celui-ci explique pourquoi il ne veut pas que son association se mette à critiquer les manquements à la déontologie et l'autocensure économique de la presse occidentale, lorsqu'ils existent: « Parce que, ce faisant, nous risquons de mécontenter certains journalistes, de nous mettre à dos les grands patrons de presse et de braquer le pouvoir économique. Or, pour nous médiatiser, nous avons besoin de la complicité des journalistes, du soutien de patrons de presse et de l'argent du pouvoir économique. » Sans commentaire.

En effet, 40% des fonds de RSF proviennent de subventions de la Commission Européenne. Une part importante provient aussi du Département d'État (ministère des affaires étrangères) des États-Unis et du NED, l'organisme public états-unien créé par Reagan et qui finance les oppositions aux gouvernements de gauche en Amérique Latine depuis cette époque. Les albums photos de RSF sont imprimés gratuitement par le très philanthrope François Pinault, et l'association reçoit d'importantes subventions des marchands d'armes Dassault et Lagardère.

Les silences de RSF sur certains sujets qui fâchent sont aussi révélateur de leur affiliation à un certain courant politique. Les journalistes assassinés ou emprisonnés par les forces de la "coalition" en Irak sont en effet totalement ignorés par RSF (comme Bilal Hussein, qui a été maintenu 6 mois en prison sans raison), Mumia Abu-Jamal, un journaliste condamné à mort suite à procès truqué n'intéresse pas non plus RSF, pas plus que les mauvais traitements infligés aux journalistes qui ont tenté de visiter Guantanamo.

D'autre part, les liens entre Robert Ménard et des personnalités comme Otto Reich (proche de Reagan et du clan Bush, corédacteur de la loi Helms-Burton renforçant le blocus contre Cuba, supporter du coup d'État de Carmona contre Chávez et lié aux exactions de la "contra" au Nicaragua) sont plus que troublants.

Un acharnement unique au monde

L'acharnement des États-Unis d'Amérique contre Cuba est aussi unique au monde. Leur attitude vis à vis de pays bien plus critiquables, et bien plus dangereux, comme l'Iran ou la Corée du Nord est bien moins hostile. La Chine qui se revendique toujours du communisme (même si elle n'a pas grand chose à voir avec) et qui est bien plus dictatoriale que Cuba est un partenaire intense des États-Unis. Même le Vietnam, malgré le poids de l'histoire, a presque normalisé ses relations avec les États-Unis.

Aucun autre pays n'a été frappé ainsi de 40 ans d'embargo, de terrorisme, de déstabilisation, de tentatives d'assassinat du chef de l'État.

De même, il y a peu de pays au monde qui soient autant attaqués, et sur lequels autant de demi-vérités, voir de mensonges, soient répandus dans les médias occidentaux. Alors qu'il existe dans le Golfe, en Asie, en Afrique, et même dans le reste de l'Amérique Latine des violations des droits de l'homme et des libertés plus graves qu'à Cuba, Cuba reste l'un des pays les critiqués, l'un de ceux auxquels un européen moyen pensera le plus en entendant le mot de "dictature".

Et s'il y avait une raison ? Si c'était justement parce que Cuba, au lieu d'être l'enfer ou la prison à ciel ouvert décrit par certains, était, malgré tous ses défauts et ses problèmes (qui sont nombreux, ne fermons pas nos yeux non plus), est la preuve qu'il est possible, hors du système capitaliste, de répondre aux besoins humains fondamentaux, et ce sans être un pays riche ? Ce serait tout le système TINA ("There Is No Alternative") par lequel le capitalisme se maintien qui risquerait de tomber en ruines...

Ceci est d'ailleurs à rapprocher avec la diabolisation, plus récente, qui est faite vis-à-vis d'autres pays d'Amérique Latine, comme le Vénézuela et la Bolivie, qui cherchent eux aussi, au-delà du capitalisme, une voie pour répondre aux besoins de leurs populations sans mettre en péril notre avenir commun.

Conclusion

S'il existe des problèmes sérieux à Cuba, comme l'absence de presse libre ou l'existence de la peine de mort, il me semble clair que Cuba est très loin de l'image qu'on donne d'elle dans les médias. Ces points sombres sont justifiés, officiellement, par la difficulté (bien réelle) de la situation de Cuba. Si je comprends l'argument, il ne me satisfait pas totalement, et je pense qu'il est nécessaire de critiquer ce qui est critiquable à Cuba. Mais tout en reconnaissant tous les accomplissements, aussi bien intérieurs qu'extérieurs, du système cubain, sans le diaboliser, et tout en reconnaissant que nos démocraties font aussi de gros écarts vis à vis de leur éthique affichée, et ce malgré une situation bien moins critique.

Le point qui me surprend le plus est l'inexistence (ou en tout cas, la très faible présence) d'opposants ayant une attitude raisonnable vis à vis de Cuba, qui défendraient des positions du type: "oui, certains des accusés étaient vraiment coupable, mais pas lui, voilà des arguments" ou "oui, il y a des élections à Cuba, mais il y a de la fraude, voilà des arguments". Les positions irréalistes ou tout simplement mensongères de la plupart des opposants au système cubain (ceux à qui on donne la parole, en tout cas), ne fait que discréditer leur cause, selon moi.

Il faut aussi se rendre compte que, compte tenu de la situation, il y a peu d'alternatives crédibles au système cubain actuel, si ce n'est le retour de Cuba dans un état de semi-colonie vis à vis des États-Unis, avec l'abandon du système social pourtant si efficace, et le retour, comme dans les pays d'Amérique Latine qui ont été (ou qui sont encore) sous la domination états-unienne, de manquement aux Droits de l'Homme plus graves encore que sous le système actuel.

Ce que l'on devrait faire, dans l'intéret du peuple cubain comme des peuples du monde entier qui bénéficient de la générosité cubaine, est de soutenir Cuba contre les agressions extérieures, de reconnaître l'ampleur de leurs réalisations, desserrer l'étau qui l'étrangle, tout en critiquant de manière raisonnée, sans diaboliser, les points qui sont critiquables, afin de les pousser à les modifier. Cuba a, comme on l'a vu, beaucoup évoluée sur certains points, comme sur les élections ou le droit des homosexuels, et c'est plus ainsi que l'on pourra avoir une Cuba réellement libre, démocratique, souveraine et ceci sans sacrifier son modèle social.

Notes

[1] En espagnol: http://es.wikisource.org/wiki/Constituci%C3%B3n_Socialista_de_la_Rep%C3%BAblica_de_Cuba

[2] En anglais: http://en.wikisource.org/wiki/Constitution_of_Cuba

[3] Alternative Bolivarienne pour les Amériques, modèle alternatif aux zones de libre-échanges mettant l'accent sur la solidarité et la satisfaction des besoins, et non sur la concurrence, composé pour l'instant par le Vénézuela, la Bolivie et Cuba, qui pourraient être rejoints prochainement par l'Équateur et le Nicaragua