Chavez antisémite ou manipulation médiatique ?
Par kilobug, mercredi 11 janvier 2006 à 22:39 :: Amérique Latine :: #19 :: rss
Un discours prononcé par Hugo Chavez, le président de la République Bolivarienne du Vénézuela, a été taxé par de nombreux médias d'antisémite. Si l'accusation peut sembler fondée au premier regard, au vu de la réalité des faits, on peut en douter, et douter d'autant plus du sérieux ou de l'objectivité de ces dits médias. Voyons donc au-delà des apparences...
Ne sautons pas les préliminaires: le contexte
Le suspect: le personnage de Chavez
Hugo Chavez est le président du Vénézuela, une petite république d'Amérique Latine. C'est un homme que (presque) tous placent très à gauche sur l'échiquier politique, et qui est connu pour son discours musclé vis à vis des États Unis d'Amérique. Il est aussi, même si c'est moins connu, un chrétien très croyant.
Toute personne ayant une culture politique, des convictions fortes et un engagement politique quotidien possède un certain nombres de repères, de personnages ou de périodes de l'histoire qui lui servent de référence, en positif ou en négatif. Bien sûr, il faut garder un esprit critique, mais ces références sont quelque chose de totalement naturel, et un appui utile (dans mon cas, il s'agit principalement de la Commune de Paris et du Chili d'Allende, même si ce sont loin d'être les seules).
Pour Hugo Chavez, les deux références principales sont Jésus Christ (pas besoin d'explications, je pense), et Simon Bolivar, le rebelle qui gagna l'indépendance d'une partie de l'Amérique Latine au début du XIXème siècle.
Voilà pour une présentation rapide du suspect.
Le lieu du crime: le contexte de son discours
Le "crime" fut commis le 24 décembre 2004, lorsque Hugo Chavez donna un discours dans une communauté pauvre (et chrétienne) de son pays, à l'occasion des fêtes de Noël. Ce discours était destiné à des personnes de culture sud-américaine et chrétiennes, pour qui la vie du Christ et de Simon Bolivar sont toutes deux connues.
L'affaire
L'article par lequel le crime m'a été dévoilé
L'article par lequel j'ai connu l'affaire, en tout cas, est un article du CRIF, reprenant une agence de presse israélienne: http://www.crif.org/?page=articles_display/detail&aid=6198&artyd=5&stinfo=111.122.22164 , qui, citant des morceaux de phrase du discours de Chavez, l'accuse d'antisémitisme. Voici l'extrait repris par le CRIF: "Il y a suffisamment pour satisfaire tout le monde, mais quelques minorités, les descendants de ceux-là même qui ont crucifié le Christ... une minorité s'est emparée des richesses mondiales."
Vu sous cet angle, et avec uniquement ce fragment, ma première réaction fut, légitimement "houlàlà, c'est plus que douteux ça". Le thème des juifs responsables de la mort de Jésus et celui des juifs possédant les richesses du monde sont en effet deux thèmes majeurs de l'antisémitisme.
Intrigué tout de même, je me mis à étudier plus à fond la question.
Le contenu réel du discours
Sur l'ensemble du discours de 29 pages[1] qu'a prononcé Hugo Chavez, seul ce petit extrait a été retenu. Que dit donc le reste du discours, éclaire-t'il les propos sous un angle ou un autre ?
Je ne parle pas espagnol, je n'ai donc pas pu le lire en entier. Mais j'ai essayé de trouver le plus d'informations possible dessus, et je pense pouvoir affirmer ceci: la teneur principale du discours est une dénonciation de l'extrême inégalité dans laquelle se trouve le monde, et qui conduit tant de personnes à souffrir de la misère, pendant que tant de ressources sont gaspillées ou possédées par une petite minorité, et qu'éradiquer la misère est possible, si on y met de la volonté politique. Somme toute, rien de bien nouveau dans la bouche d'un homme ancré à gauche, mais hélas une vérité qu'il n'est jamais inutile de répéter.
Au cours de ce discours, il a donc tenu les propos suivants:
" El mundo tiene para todos, pues, pero resulta que unas minorías, los descendientes de los mismos que crucificaron a Cristo, los descendientes de los mismos que echaron a Bolívar de aquí y también lo crucificaron a su manera en Santa Marta, allá en Colombia. Una minoría se adueñó de las riquezas del mundo, una minoría se adueñó del oro del planeta, de la plata, de los minerales, de las aguas, de las tierras buenas, del petróleo, de las riquezas, pues, y han concentrado las riquezas en pocas manos: menos del diez por ciento de la población del mundo es dueña de más de la mitad de la riqueza de todo el mundo y a la."
Ce qui signifie:
"Il y a dans le monde de quoi satisfaire les besoins de tout le monde, mais (il y a) des minorités, les descendants de ceux qui ont crucifié le Christ, les descendants de ceux-là même qui ont expulsé Bolivar d'ici et qui l'ont crucifié à sa manière à Santa Marta en Colombie. Une minorité s'est appropriée les richesses du monde, une minorité s'est emparé de l'or de la planète, de l'argent, des minerais, des eaux, des bonnes terres, du pétrole, des richesses et ils ont concentré les richesses en peu de mains : moins de dix pour cent de la population du monde est maîtresse de la moitié de la richesse de tout le Monde."
Quelle est donc la signification de ce texte alors ? Et bien il y a deux interprétations possibles. Celle comme quoi Chavez serait antisémite et accuserait dans la même phrase les juifs d'avoir "crucifié Jésus" et de posséder toutes les richesses du monde. Mais que vient faire alors Bolivar dans l'histoire ? Personne n'a jamais associé les juifs à la mort de Simon Bolivar de quelque façon que ce soit. Voyons donc l'autre hypothèse.
Mais qui donc a crucifié Jésus ?
L'accusation comme quoi les juifs sont responsables de la mort de Jésus est fondée sur la trahison de Judas. Mais si on peut considérer que Judas (et non les juifs) est responsable de la mort de Jésus, en l'ayant trahi, ce n'est pas lui qui l'a crucifié. Pour toute personne ayant l'esprit sain et des connaissances sur le sujet, il est clair que ceux qui ont crucifié Jésus sont... les romains.
La seconde interprétation, qui découle de la réalité historique (ou en tout cas, la version de la Bible, les historiens sont assez incertains de la vérité historique sur tout ce qui concerne Jésus, mais la question n'est pas là): les romains ont crucifié Jésus, et Chavez s'en prend donc aux romains. Tout d'un coup, le parallèle avec Simon Bolivar est réel: tous deux se révoltèrent contre l'injustice, le pouvoir en place, et l'empire dans lequel ils vivaient. Et tous deux furent tués par l'empire qu'ils combattaient. Simon Bolivar et Jésus Christ deviennent donc les symboles de la Révolution Bolivarienne qui a lieu au Vénézuela, qui est elle menacée de mort par les États-Unis d'Amérique, qui, au moins dans la vision politique qui est celle de Chavez (et que je partage) se comporte comme un empire. L'expression "Pax Americana" utilisée par les militants de gauche pour désigner la manière dont les USAs imposent leur poigne de fer sur le monde est une référence directe à la "Pax Romana". Les descendants des romains sont donc, pour Chavez, les impérialistes d'aujourd'hui, qui vivent dans le luxe pendant que la moitié de la planète crève de faim.
Cette vision n'est-elle pas beaucoup plus cohérente, en particulier lorsque l'on a la citation complète, qui parle de Jésus (ce qui, dans un discours de Noël prononcé par un catholique pour des catholiques est tout naturel), mais AUSSI de Simon Bolivar ?
En ayant connaissance du contexte, du public visé, et de la personnalité de Chavez, il me semble même évident qu'il s'agit du sens réel de son discours.
Erreur ou manipulation médiatique ?
Résumé rapide des épisodes précédents
En 1998, Hugo Chavez est élu président du Vénézuela, avec 56% des voix. Il entreprend alors une démocratisation du pays (référendum révocataire, ...) et une nationalisation des ressources naturelles (en particulier du pétrole), via un changement de Constitution (approuvé à 71% des voix), ainsi qu'un très ambitieux programme social, alliant distribution de nourriture, éducation, et développement des services médicaux, et des réformes économiques (réforme agraire, microcrédits, soutien aux coopératives). En 2000, à la suite de l'entrée en vigueur de la nouvelle Constitution, Hugo Chavez est réélu à 59% des voix.
Après avoir échoué dans une tentative de déstabilisation économique en 2001, les anti-chavistes tentent en 2002 un coup d'État, avec le soutien de la CIA. Un énorme soulèvement populaire contraint les militaires à libérer Chavez quelques jours seulement après le coup d'État, qui reprend alors son mandat.
En 2004, un référendum révocataire, sous contrôle d'observateurs internationaux, confirme une fois de plus la popularité de Chavez, lui donnant une nette victoire à 59%. Il y a peu d'hommes politiques au monde qui peuvent se targuer d'une telle popularité.
Pendant ces 7 années, les principaux médias vénézuelliens comme occidentaux ont montré leur opposition régulière à Chavez, allant jusqu'aux injures (Le Figaro traitant Chavez de "gorille") et aux appels au meurtre (Pat Robertson aux USAs et Carlos Andrès Perez au Vénézuela ont tous les deux lancer un appel au meurtre contre Hugo Chavez).
L'art de tronquer pour déformer
Rien de surprenant, il est vrai, que pour des personnes comme Roger Cukierman, président du CRIF [2], Chavez soit coupable d'antisémitisme a priori, et donc, forcément, ce soient les juifs pour lui les responsables de la mort de Jésus, et donc que son discours soit antisémite... joli exemple de logique circulaire.
Il est peut-être possible, lorsque l'on est issu d'une culture où l'antisémitisme est hélas bien ancré, et où la référence à Simon Bolivar n'est pas immédiate, d'être de bonne foi et d'interpréter le discours de Chavez de manière antisémite.
Mais n'oublions pas que nous sommes dans le contexte d'un homme politique, profondément à gauche, contre qui les opposant sont près à tout, du coup d'État à l'appel au meurtre. Dans un tel climat, il ne faut pas être surpris que certains tentent d'utiliser la moindre faille pour faire feu de tout bois sur Chavez, portant des accusions sans savoir si elles sont réellement fondées. Et afin de mieux convaincre, on tronque les phrases. Pourquoi enlever la partie sur Simon Bolivar, si ce n'est parce que, justement, cette partie de phrase rend incohérente l'interprétation antisémite des propos de Chavez ? Qu'on ne me dise pas que c'est par manque de place...
Que l'erreur d'interprétation soit ou non volontaire, il n'en reste pas moins que l'omission de la partie de phrase sur Simon Bolivar, elle, ne peut être que volontaire, et est purement malhonnête.
Et que certains médias qui se veulent sérieux et objectifs, comme Libération et Le Monde, reprennent l'accusation sans chercher plus loin, montre l'état de la presse écrite française - chose qui devrait pourtant déjà claire pour ceux qui ont suivi la campagne calomnieuse faite par ces mêmes médias contre le NON au printemps dernier.
Et quand un loup l'attaqua vraiment, il eut beau crier et crier...
Un dernier point qu'il me semble très important de souligner ici est le mal énorme que les Cukierman et consorts font à la très noble, très légitime et indispensable cause qu'est la lutte contre l'antisémitisme. À qualifier à tord et à travers les gens qui ne partagent pas ses opinions politiques (ceux qui critiquent un peu trop le gouvernement d'Israël - ce qui est bien différent de critiquer l'existence même de l'État d'Israël -, les altermondialistes, ...) d'antisémites, on banalise l'antisémitisme, et on affaibli d'autant les accusations légitimes contre ceux qui sont réellement coupable de cette ignominie qu'est l'antisémitisme (ou toute autre forme de racisme, d'ailleurs).
C'est l'histoire d'un homme qui criait "au loup" sans raison, et quand un loup l'attaqua vraiment, il eut beau crier et crier, personne ne vint plus l'aider...
Conclusion
Je pense avoir expliqué comment, en prenant un morceau de discours, excessivement tronqué, et en le plaçant dans une optique particulière, on peut porter de graves accusions, injustifiées, contre un homme.
S'il faut retenir quelque chose de tout ceci, si ce n'est qu'une fois de plus les accusions contre Chavez ne sont pas justifiées, c'est bien qu'il faut se méfier d'une vision tronquée et partiale de la réalité. Cherchons toujours à vérifier les faits, à les analyser l'esprit neutre, au lieu de répandre des accusations faciles mais erronées.
Notes
[1] Texte intégrale en espagnol: http://www.gobiernoenlinea.gob.ve/docMgr/sharedfiles/Chavez_visita_Centro_Manantial_de_los_suenos24122005.pdf
[2] Qui accuse les altermondialistes - dont Chavez fait ouvertement partie - d'être les "nouveaux antisémites", et qui est allé jusqu'à déclarer: "Lorsque Sharon est venu en France, je lui ai dit qu'il doit absolument mettre en place un ministère de la propagande, comme Goebbels." (dans Haaretz, Septembre 2001)
Commentaires
1. Le jeudi 12 janvier 2006 à 10:57, par Elly
2. Le jeudi 12 janvier 2006 à 19:04, par raf
3. Le jeudi 12 janvier 2006 à 19:29, par Kilobug
4. Le vendredi 13 janvier 2006 à 13:31, par xnounours
5. Le vendredi 13 janvier 2006 à 22:40, par kilobug
6. Le samedi 14 janvier 2006 à 11:32, par Elly
7. Le samedi 14 janvier 2006 à 12:25, par kilobug
8. Le samedi 14 janvier 2006 à 14:02, par xnounours
9. Le samedi 14 janvier 2006 à 22:18, par kilobug
10. Le samedi 14 janvier 2006 à 22:54, par kilobug
11. Le lundi 16 janvier 2006 à 15:30, par Z
12. Le lundi 16 janvier 2006 à 15:31, par Z
13. Le lundi 16 janvier 2006 à 16:07, par Kilobug
14. Le lundi 16 janvier 2006 à 18:55, par INSEE
15. Le lundi 16 janvier 2006 à 20:32, par kilobug
16. Le lundi 16 janvier 2006 à 23:26, par xnounours
17. Le mardi 17 janvier 2006 à 00:14, par kilobug
18. Le mardi 28 mars 2006 à 11:11, par raf
19. Le jeudi 21 septembre 2006 à 19:52, par kilobug
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