À l'origine, la Communauté Économique Européenne (CEE, instituée en 1957 par le Traité de Rome) n'a pas pour but d'être une zone de libre échange, mais sa construction répond à un premier principe de l'engrenage d'inspiration assez libérale : il part du principe que les États ne sont pas prêts à s'engager pour une union politique, et refusent tout ce qui pourrait s'apparenter a du fédéralisme. En témoigne l'echec de la Communauté Européenne de Défense. Aussi, pour rapprocher les États à terme, on développe un marché commun, les relations commerciales et l'inter-dépendance, en particulier entre la France et l'Allemagne. Il est d'inspiration libérale parce qu'on considère que le premier acte de la "socialisation" des États est le commerce (c'est là tout le fondement de la pensée de Smith ou de Mill).

Les buts de la CEE sont politiques. Mais ses institutions sont libérales, au sens historique du terme :

  • L'Assemblée, dont les membres sont à l'origine désignés par les Parlements nationaux, mais qui est prévue dès le début pour être élue au suffrage universel : le premier vote se déroulera en 1979. Elle est purement consultative.
  • L'organe exécutif des Communautés Européennes est la Commission. Voici la définition qu'en donne le Traité de Rome :

    « La Commission est composée de neuf membres, choisis en raison de leur compétence générale et offrant toutes garanties d'indépendance. »

    « Les membres de la Commission exercent leurs fonctions en pleine indépendance, dans l'intérêt général de la Communauté. »

    On retrouve toutes les caractéristiques du technocratisme libéral : des personnalités jugées compétentes (par qui ?), indépendantes (du peuple), censées agir dans le seul intérêt général de l'Union. Bref, des "sages".

  • Toutes les décisions exécutives sont prises par la Commission : la suppression des droits de douane, des contingents, des monopoles commerciaux, la politique agricole commune. Toutes les décisions d'attribution de nouvelles competences à la CEE, l'autorisation d'aides de nature à fausser la concurrence, bref, tout ce qui touche à la souveraineté des États, sont prises par le Conseil, à l'unanimité, sur proposition exclusive de la Commission.

On est donc bel et bien dans une Europe libérale, mais certainement pas néo-libérale. C'est un libéralisme politique et économique très traditionnel. Et surtout, c'est le liberalisme dans un but politique : le rapprochement des États, l'intégration politique.

L'aile néo-libérale classique de l'Europe est principalement constituée par l'AELE, l'Association Européenne de Libre-Échange, créée en 1960 à l'initiative du Royaume-Uni. Elle réunit l'Autriche, le Danemark, la Norvège, le Portugal, la Suède, la Suisse, évidemment le Royaume-Uni, et peu après la Finlande et l'Islande et le Liechtenstein. À vocation purement économique, l'ensemble des décisions est inter-gouvernementale. On est sur un modèle proche de l'ALENA. Elle refuse notamment toute tentative d'union douanière.

Mais la dynamique de l'Union convainc rapidement plusieurs pays d'adhérer : le Royaume-Uni et le Danemark, ainsi que la Norvège, dont l'adhésion n'aboutira pas (refus par referendum). Ces pays resteront cependant toujours assez "à part" dans l'Union : en particulier, le Royaume-Uni obtiendra en 1984, au Conseil Européen de Fontainebleau, une correction correspondant à 66% de son solde net, qu'on appelle couramment le "chèque britannique"  : ainsi, le Royaume-Uni ne paye toujours aujourd'hui qu'1/3 de sa part du coût de l'élargissement à 25. Le Portugal rejoindra également la Communauté Européenne en 1986. Seule l'Islande, la Norvège (qui a refusé par deux fois l'adhésion à la CEE puis à l'Union), le Liechtenstein et la Suisse n'ont pas quitté l'AELE pour rejoindre l'Union.

C'est un tournant pour le libéralisme en Europe. Les néolibéraux misaient sur un échec des Communautés Européennes, jugées trop Étatistes, trop lourdes, trop supranationales. La reconnaissance de leur succès aboutira à leur intégration à la CE puis à l'Union. C'est dorénavant en son sein qu'ils essaieront d'agir.

Afin de redynamiser une Union purement intergouvernementale qui stagne de plus en plus, l'Acte Unique est signé en 1986. Encore une fois, la redynamisation de l'Union politique est censée passer par l'Union économique - et l'Acte Unique vise à passer d'un marché commun à un marché unique fondé sur la libre circulation des personnes, des marchandises, des services et des capitaux. C'est la première véritable étape économiquement néolibérale : on ne reconnaît plus à l'Union (aux Communautés à l'époque) la volonté de mettre en place un marché commun, dans des certaines mesures, dans certains domaines (on privilégie l'Union douanière, l'agriculture, etc.), mais la volonté de faire un marché unique des biens, des services ET du travail fondé sur la concurrence non faussée.

En contrepartie, l'AUE apporte des innovations institutionnelles clairement démocratiques : pour la première fois, l'Assemblée, renommée en Parlement, a un rôle non consultatif : dans bien des cas où elle était consultée, le Parlement participe donc à la décision dans une procédure proche de la co-décision (à certains détails : le rejet d'une proposition par le Parlement ne conduit pas à l'abandon de la procédure mais au simple durcissement des règles d'adoption par le Conseil, etc.). Le Conseil décide également à la majorité qualifiée sur plusieurs domaines (les tarifs douaniers extérieurs, par exemple), et c'est une nouveauté conséquente. On note aussi l'ajout d'un paragraphe sur la "cohésion sociale", dont la conséquence visible sera, à terme, la politique de soutien aux régions de l'Union.

L'AUE est adopté sans réel problème : les politiques de gauche acceptent sans sourciller les premières mesures au nom des secondes : le principe de l'engrenage des pères fondateurs semble enfin montre ses fruits avec cette indéniable avancée dans l'intégration politique. Cependant, le libéralisme se transforme de plus en plus en néo-libéralisme, et ça, c'est "inattendu" (et pas forcément analysé : l'opposition, qui pourrait avoir un regard critique quant à cet évènement, est omnubilé par le combat contre l'Europe, pour des raisons diverses selon qu'elle est de gauche ou de droite).

L'Acte Unique Européen ne débarque cependant pas comme un cheveu sur la soupe dans un monde social où les néo-libéraux s'imposeraient par la force. Souvenez vous : c'est en mars 1983 que Jacques Delors annonce le plan de rigueur qui marquera le tournant du premier septennat de François Mitterrand. L'inflation est en effet autour de 9 à 10% depuis plusieurs années. Mitterrand choisit le maintien du Franc dans le Système Monétaire Européen et obtient une réévaluation des 8 monnaies du SME. Mais comment en est-on arrivé là ? L'explication est simple, et tout gouvernement de gauche vous la donnera pour justifier la modération des politiques de "transformation" : il faut attirer et retenir les capitaux, sans quoi, l'inflation fait rage, immanquablement. La libéralisation des capitaux a fait des spéculateurs les premiers acteurs des politiques économiques : toute politique jugée non conforme à leurs intérêts se traduit par une fuite des capitaux vers les pays aux politiques plus convenables, et par conséquent un mouvement à la baisse du taux de change de la monnaie nationale. C'est ainsi que la gauche mène à partir de 1983 une politique économique, monétaire, et par conséquent sociale, d'une rigueur extrême.

Le SME était en partie fait pour éviter ce phénomène : il consiste à fixer un taux de change fixe, mais ajustable à chaque monnaie du Système Monétaire Européen. On crée une unité monétaire nouvelle, l'ECU (European Currency Unit), qui est en fait un panier de monnaies où chacune est représentée selon un poids décidé régulièrement (en théorie tous les 5 ans, en pratique quand la situation le demande) en fonction de la situation économique des pays. Pour chaque monnaie, on fixe un cours en ECU, et la monnaie ne peut pas diverger de ces cours de plus 2.25%. Le but est la stabilité monétaire, et l'autre composante de l'alternative est le "franc flottant" (défendu, notamment, par Pasqua-Séguin-Madelin).

Mais au début des années 90, le SME est confronté à une crise sans précédente : la réunification de l'Allemagne entraîne une crise inflationniste considérable, ce qui amène l'Allemagne à relever ses taux d'intérêt (vous le voyez faire tous les jours par la Fed). Les autres pays du SME doivent suivre, sans quoi les capitaux ne tarderont pas à se précipiter vers l'Allemagne ; les pays sont contraints à prendre des mesures de lutte contre l'inflation alors qu'ils ne sont pas eux-mêmes face à ce phénomène.

C'est dans ce moment politique particulier que l'idée d'une monnaie unique peut remporter l'adhésion des pays du SME : qui dit monnaie unique dit plus de taux de change dans l'Union, donc plus de spéculation et de mise en concurrence monétaire des pays de l'Union. L'idée est qu'à l'échelon européen, on peut plus facilement résister à la spéculation et mener des politiques consistantes. Le risque est toujours le même lorsqu'on décide de "communautariser" une politique : les États ne disposent plus de l'instrument qu'était cette politique pour lutter contre les problèmes auxquels ils font face (dans le cas monétaire, relance de la consommation, de l'emploi, services publics).

Les politiques de gauche voient dans cette idée de la monnaie unique (et avant, de l'Union Économique et Monétaire qui remplacera le SME) une victoire du politique sur les marchés financiers : la dérégularisation mondiale avait causé l'insécurité du taux de change, et l'intégration politique permettrait de conserver la dynamique économique libérale tout en prévenant l'instabilité induite : un vrai dépassement dialectique. Les néo-libéraux, eux, voient là l'occasion de remporter une victoire inespérée : retirer des mains des pouvoirs publics (qu'ils soient Étatiques ou européens) la politique monétaire, qu'ils estiment être utilisée, particulièrement en France, pour "bidouiller" les prix : les libéraux sont depuis 1950 des monétaristes convaincus qui pensent que le seul but des politiques monétaires doit être la lutte contre l'inflation, et que les problèmes structurels que sont le chômage et la consommation doivent être résolues par une baisse structurel des coûts du travail et toujours plus de flexibilité (tandis que les politiques sont pour eux "conjoncturelles"). La communautarisation, dans ce contexte, est pour eux une chance inespérée :

  • D'abord, et ça c'est (en partie) inhérent à la communautarisation, il suffit maintenant de se concentrer sur un "lieu" politique, sur une "institution"  : l'Union. Or les néo-libéraux ne brillent pas par leur nombre, leur force électorale ou populaire : ils brillent par leur force de lobbying. Leur modèle de société est même fondé sur ces groupes d'intérêt, ils n'ont donc aucune répugnance à mener des actions de lobbying auprès de Bruxelles.
  • L'Europe politique est encore embryonnaire. Quand bien même le traité qui mettrait en place l'Union Économique et Monétaire (ce qui deviendra le Traité de Maastricht) instituerait une union politique véritablement démocratique, les institutions seront extrêmement jeunes. Or, les néo-libéraux savent que les entités politiques les plus jeunes sont les plus susceptibles d'être receptives à l'action des lobbies. Contrairement aux institutions des démocraties libérales qui constituent alors le coeur décisionnel de l'Europe. Ils savent aussi que l'Union représente, parce qu'elle n'a pas de culture démocratique, un niveau de représentation supplémentaire (voire deux) par rapport aux représentations nationales (il n'y a pas encore de réelle représentation européenne), et que plus on ajoute de niveaux de représentation, plus leur audience (et l'audience de la droite en général) est accrue, et plus le contrôle populaire qui leur est défavorable est réduit.
  • Les sociaux-démocrates et démocrates-chrétiens, qui ont co-géré la construction européenne depuis ses premiers pas, ont pour la construction européenne une "faiblesse" toute particulière : parce qu'elle est leur grand bébé, parce qu'elle est la clé de la paix pour une génération de politiques qui a encore vécu la guerre (Rocard : 1930, Delors : 1925, Simone Veil). Pour cette génération, il ne faut en aucun cas mettre des obstacles à la "construction européenne" : ainsi, en usant de leur force de pression et de blocage (soutien du patronat européen par exemple), il est assez facile pour eux d'obtenir des choses qu'ils n'imagineraient même pas obtenir autrement, et qui en tous cas ne correspondent en rien à leur rapport de force, au niveau politique ou de l'opinion publique.

(J'ai pris le temps de détailler ces raisons parce qu'elles ne s'appliquent pas uniquement à ce moment de l'histoire, mais à bien des choses dans l'Union.)

Le 7 février 1992, les douze signent le Traité instituant l'Union Européenne, à Maastricht (Pays-Bas). Les gouvernements se sont mis d'accord sur le principe de la monnaie unique, à l'exception du Royaume-Uni, et du Danemark qui rejettera par referendum le Traité de Maastricht. Il apporte un élargissement des politiques dites "communautaires", c'est à dire soumise à la co-décision plutôt qu'à la décision du Conseil. Il apporte également quelques avancées, symboliques ou non :

  • La citoyenneté européenne (double citoyenneté Union - État membre)
  • Le droit de voter aux élections municipales et européennes dans l'État où on réside, pour les ressortissants de l'Union.

Avec ces avancées et l'Euro, l'ensemble des européistes semble pour le traité, à l'exception de Jean-Pierre Chevènement et de quelques autres, qui quitteront d'ailleurs le PS l'année suivant le referendum. Chez lui comme chez d'autres, moins européens ou carrément europhobes, la création de l'Union Économique et Monétaire faisait grincer des dents, pour deux raisons :

  • La Banque Centrale Européenne. Comme je l'ai fait remarquer plus haut, confier la gestion de la politique monétaire à un organisme supranational signifie priver les États de la politique monétaire, un des deux instruments fondamentaux de la politique économique. Mais c'est pour en mener une autre, plus efficace, plus à même de résister à la spéculation, au niveau européen... ou pas. C'est la première grande victoire des néo-libéraux : la politique monétaire est entièrement confiée à une institution indépendante, qui n'a de compte à rendre personne, et dont la politique même est définie dans le Traité de Maastricht : la BCE a pour but unique la stabilité des prix, tous les autres buts liés à la politique économique de l'Union étant secondaires au vu de cet objectif. C'est le monétarisme inscrit dans le Traité fondateur de l'Union. L'UÉM prive donc (naturellement) les États de la politique monétaire, mais aussi l'Union !
  • Le pacte de stabilité. Le Traité de Maastricht (complété par le protocole sur les déficits) fixe les déficits publics autorisés à 3% du PIB. Tout dépassement est interdit (sauf lorsque le PIB chute de plus de 0.75%, cas si rare qu'il n'est pas arrivé depuis le début de la construction européenne). Ainsi, la récession qui a touché l'Europe dans les années 90, avec une croissance passant parfois de 3 à 0%, ne justifie en aucun cas un dépassement des déficits. Le but est ainsi d'inciter les pays à mener une politique de grande rigueur budgétaire, pour viser un excédent budgétaire qui seul leur permettrait de résister à une telle récession sans rompre le pacte de stabilité. Ainsi le second instrument fondamental de la politique économique, la politique budgétaire, celle qui aurait dû laisser aux États la possibilité de compenser une politique monétaire pas forcément adaptée à leur réalité économique, est lui aussi vérouillé. L'Union, par ailleurs, dispose d'un budget limité autour de 1% du RNB de l'Union, et doit se limiter à ses ressources propres, ce qui proscrit le recours à l'emprunt, par exemple. La politique budgétaire est donc encore une fois interdite aux États, mais également à l'Union !

Pourquoi dire oui, dans ces conditions ? Il est temps de revenir sur le second principe de l'engrenage, plus précisément que pour l'AUE. Parce que les sociaux-démocrates pensaient majoritairement que ces défauts et leur gravité, combinés à l'avancée symbolique de l'intégration que représentait l'euro, représentaient eux-mêmes les fondations d'une Union politique, et donc une raison de dire oui !

« Les défauts propres à une étape de la construction européenne engendrent automatiquement la négociation d'un nouveau texte, qui, tout en les corrigeant, suscite de nouvelles difficultés qui motiveront la négociation - et l'obtention - de l'étape suivante. »

C'est ce qu'on appelle couramment le principe de l'engrenage (la définition vient de mes cours, désolé donc si je cite pas de sources). Selon ce principe, le fait de priver l'Union et les États de toute gouvernance économique ne pouvaient qu'aboutir à des conséquences telles que les 12 (en fait, ce sera les 15) ne pourront que tomber d'accord sur un approfondissement de l'Union politique, et sur une harmonisation fiscale et budgétaire.

De leur côté, les néo-libéraux font un pari bien plus simple et direct. Les États ne disposent plus des instruments fondamentaux de la gouvernance économique (politique monétaire : taux de change, taux d'intérêt ; politique budgétaire : les déficits sont très contraints par le pacte). La mondialisation, elle, suit son cours, et oblige en permanence les pays à être "plus compétitifs" sous peine de voir les investisseurs fuire à l'étranger. Les politiques non-libérales (qu'elles soient Keynésiennes ou autres) se servent généralement des outils macroéconomiques que sont la monnaie et le budget. Il ne reste plus aux États qu'à suivre le dogme néo-libéral monétariste classique : 1) réduire les coûts du travail, alléger les charges financières 2) alléger les charges sociales, c'est à dire concrètement les contraintes comme la durée légale de la semaine de travail, permettre l'opting out, etc. Et par ce biais là, on prive l'État d'une grande partie de ses ressources, et mécaniquement augmente le déficit public. Ce qui n'est pas possible, en vertu du pacte de stabilité. Tout ce qui coûte donc de l'argent à l'État, c'est à dire tous les services publics où l'on décide que l'intérêt général doit primer sur la rentabilité financière, doit être proscrit au maximum. Les États doivent donc privatiser, toujours et encore plus : transports, énergie, mais aussi santé (assurances privées), retraites (fonds de pension), éducation, ... Jusqu'à réduire l'État à ses fonctions régaliennes. La machine est parfaitement rôdée, et seule une forte volonté politique peut changer la donne.

Qui donc a gagné ? Si la réponse ne vous semble pas évidente, je doute de vous convaincre. Mais je citerai quand même quelques points :

« Le Conseil européen demande donc à la Commission, au Conseil et aux États membres, eu égard à leurs compétences respectives ; [...] - d'accélérer la libéralisation dans des secteurs tels que le gaz, l'électricité, les services postaux et les transports. De même, en ce qui concerne l'utilisation et la gestion de l'espace aérien, le Conseil invite la Commission à présenter ses propositions aussitôt que possible. Il s'agit de réaliser un marché intérieur pleinement opérationnel dans ces secteurs ; le Conseil européen évaluera les progrès accomplis lorsqu'il se réunira au printemps prochain, sur la base d'un rapport et de propositions appropriées de la Commission ; [...] - de poursuivre leurs efforts visant à favoriser la concurrence et à réduire le niveau général des aides d'État ; [...] D'ici à la fin de 2001, les marchés des télécommunications doivent être pleinement intégrés et libéralisés. » (Conclusions de la Présidence du Conseil Européen de Lisbonne)»

Concernant le marché du gaz, le site de GDF propose un récapitulatif assez éloquent :

  • 1996 : directive prévoyant l'ouverture du marché de l'électricité
  • 1999 : directive prévoyant l'ouverture du marché et du gaz et fixant un calendrier pour ces libéralisations, qui doivent s'opérer à 35% et 33% respectivement
  • 2001 : finalement, la directive du commissaire Loyola de Palacio prévoit une libéralisation totale de ces marchés d'ici 2005

« Les mesures visant à libéraliser, à ouvrir, à intégrer les marchés européens des biens et services et à y établir la concurrence contribuent à assurer un système productif offrant une réelle souplesse, capable d'orienter les ressources vers les secteurs où elles seront le plus utilement mises à profit, de manière à stimuler la production, l'emploi, l'augmentation des revenus et l'amélioration du bien-être. Tous les États membres de l'UE partagent cette conviction, et c'est là l'esprit qui sous-tend le programme ambitieux de réformes économiques lancé au sommet de Lisbonne. [...] - Réduction de la charge fiscale qui pèse sur la main-d'oeuvre L'ensemble de l'UE a réduit les mesures fiscales de contre-incitation au travail, particulièrement pour ce qui est des emplois peu qualifiés. » (Conclusions de la Présidence du Conseil Européen de Barcelone)

« La santé et l'éducation sont mûres pour la libéralisation. » (Michel Servoz, principal négociateur de l'Union pour les services, in GATS 2000 : New Directions in Services Trade Liberalization).

Par ailleurs, j'ai trouvé ce texte d'une grande clarté et d'une grande aide, bien que le document date un peu.

Je m'arrête là pour les exemples. Pour moi, la conclusion est sans appel : les libéraux ont gagné, et probablement plus encore qu'ils ne l'espéraient. Il ne se passe pas un mois sans qu'une directive ultra-libérale soit adoptée, ou qu'un Commissaire tienne une déclaration qu'on n'imaginerait jamais possible dans un autre contexte (comme un certain Commissaire à la concurrence qui proposait de mettre l'impôt sur les sociétés à 0%, puisqu'on arrivait pas à se mettre d'accord sur un autre taux !).

Loin de moi l'idée de mettre l'ensemble des libéralisations sur le dos de l'Union Européenne. Je suis le premier à dire que l'Union Européenne sert de prétexte à beaucoup de ces actions, en particulier pour les gouvernements européens dits "de gauche" : c'est une excuse consentie, dont beaucoup de collaborateurs de la Commission parlent avec amusement, qui consiste à s'enfermer soi-même dans un "carcan" lors des sommets et négociations (loin des yeux du public) pour mieux se justifier ensuite de l'appliquer (plutôt que de le dénoncer !). Je suis également le premier à dire que le néolibéralisme et ses prétendues "évidences" gagnent de plus en plus de terrain sur le plan idéologique - non seulement chez nos dirigeants, mais aussi chez nos concitoyens. Loin de moi aussi l'idée de la théorie du complot généralisé, des sociaux-démocrates qui n'auraient accepté Maastricht que parce qu'ils savaient qu'il allait forcément aboutir au néolibéralisme absolu : certains ont sans doute joué avec le feu, en se disant que l'Europe permettrait de faire ces "réformes nécessaires" que les pays n'étaient pas prêts à faire, mais ils ne sont sans doute pas majoritaire.

Alors, pourquoi cette victoire écrasante ? Les partisans du oui vous diront : parce que la droite est majoritaire en Europe, comme depuis toujours. Parce que le rapport de force est favorable à celle-ci. Parce que vous ne combattez pas assez lors des élections nationales et européennes (ou plus couramment : parce que les électeurs votent à droite (sous-entendu : ces cons !)). Mais ça ne tient pas debout (en tous cas, pas avec la mention du "à droite") : en 1997, 13 gouvernements sont 15 sont "à gauche". Et cette situation va durer, la gauche européenne restant majoritaire jusqu'aux alentours de 2000. Pourtant, c'est dans ces dates là qu'ont été décidés les plus grandes vagues de libéralisations et de privatisations. Pour moi, l'explication est simple : c'est le renoncement de la gauche et sa conversion progressive au libéralisme qui l'a fait elle-même abandonné la partie en cours de route. En 1997, quand Jospin arrive au gouvernement, la France espère, peut-être un nouveau 81, qui sait : pas une réformé clé n'arrive. La régularisation des sans-papiers ? minime, et très vite abandonnée ! La réforme des retraites qui saurait revenir sur la loi Balladur de 1993 ? elle ne verra jamais lieu. Le gouvernement Jospin mènera une seule grande bataille : celle des 35H, elle-même menée dans une optique qui laisse une place surprenante à la flexibilisation salariale et horaire. Au Royaume-Uni, Tony Blair ne se cache plus : il ne reviendra pas sur la révolution conservatrice du thatchérisme, et s'il mettra en place plus de protection sociale, c'est uniquement dans le cadre de la concurrence et du privé. En Allemagne, Schröder fait sien la priorité de flexibilisation du marché du travail, et laisse définitivement le chômage s'installer autour de 20% en Allemagne de l'Est, prévoyant un recul massif du chômage qui ne touchera décidément pas les régions réellement défavorisées.

Et les résultats sont là : Tony Blair se prend claque électorale sur claque électorale, et sa survie n'est due qu'à la nullité incomparable de conservateurs empêtrés dans leurs dissensions internes et à la recherche d'un leader digne de ce nom ; la France vit le 21 avril, et l'éparpillement des voix d'une gauche écoeurée à l'idée de devoir donner sa voix à un gouvernement qui l'a profondémen déçue ; le SPD et les Verts se prennent claques sur claques en Allemagne, où le PDS (gauche dite communiste) trouve une audience de plus en plus large, particulier dans la Ruhr et en Allemagne de l'Est ; en Italie, le centre-gauche, mené par Prodi, président de la Commission, se fait ratatiner par Berlusconi ; et partout, l'extrême droite et l'abstention progressent, marquent une accentuation de la crise profonde que connaît la démocratie depuis les années 80.

La vraie raison est là, et elle est clairement exprimée par Antoine Pitrou (camarade bloggeur) :

« "Soyez réaliste, exigez l'impossible". Étrange que seule la droite ultra-libérale ose aujourd'hui se saisir de ce précepte soixante-huitard. Elle exige l'impossible depuis trente ans et elle l'obtient petit à petit, face aux yeux ébahis de nos chères forces de progrès qui ne pensent qu'à composer avec l'inacceptable en annonçant sans relâche que par la suite, ce sera bon, on ira vraiment de l'avant (après la rigueur, on fera une politique sociale ; après Maastricht, on fera une Europe sociale ; après la constitution, on fera une Europe sociale ; etc.). »

Et on en arrive (enfin !) à la conclusion à laquelle je voulais en venir :

Pour progresser et s'établir définitivement, le néolibéralisme n'a plus besoin d'aucune avancée juridique en sa faveur. Il s'est déjà procuré tous les outils pour mener à bien, ou plus exactement, pour amener les politiques et les entreprises à mener à bien leur combat, et pour rendre vaines les dispositions allant à son encontre. Le statu quo juridique étant en leur faveur, le simple fait de le confirmer comme statu quo suffit à favoriser le développement du néolibéralisme, et à contrer celui de l'Europe sociale.

Ainsi, quand bien même le Traité Constitutionnel ne comporterait aucun recul, le simple fait qu'il ne revienne pas sur les points essentiels de la domination néolibérale (BCE - pacte de stabilité - contrôle absolu des aides aux entreprises par une Commission libérale - quasi-impossibilité d'une harmonisation des politiques fiscales et sociales, soumises à l'unanimité, voire proscrites - Commission puissante non représentative, et Parlement muselé) suffit à rendre son adoption nocive. [ J'entends d'ici les partisans du « Oui » qui s'apprêtent à dégainer le sempiternel : « Mais c'est en votant Non que vous confirmez le statu quo ». Mais la différence est la suivante : en votant Oui, vous affirmez positivement votre soutien à un tel statu quo. Aucun partisan du Non en Europe, à ma connaissance, ne vote Non parce qu'il pense que le Traité de Nice est la panacée et qu'il faut donc y rester plutôt que d'obtenir un nouveau texte. Ainsi, en aucun cas le Non de la France ou d'un autre pays pourra être interprété comme la volonté de rester dans ce statu quo. Ce serait une imposture et une manipulation intellectuelle que même nos dirigeants hésiteraient à entreprendre - en tous cas, je l'espère. ]

Voilà, pour moi, la principale raison de voter « Non » au Traité établissant une Constitution pour l'Europe le 29 mai 2005.