Le principe de solidarité

La première raison (et à mes yeux la plus importante) de défendre les revendications de personnes souvent plus mal loties que soi-même (les chômeurs, les sans-papiers, ...) est une raison éthique, morale: un être humain en difficulté doit être aidé. Mais ce n'est pas le point de cet article, ce que je vais essayer de montrer, c'est qu'il est dans l'intérêt même de presque tous de soutenir les personnes en difficulté.

Le principe de solidarité signifie que lorsqu'une personne est dans le besoin, le reste de la société va l'aider. Ce principe est une forme d'assurance: j'aide ceux qui sont dans le besoin, et si la situation s'inverse, ce sont eux qui m'aideront. C'est ainsi que fonctionnent, par exemple, l'assurance chômage et l'assurance maladie. Défendre ces assurances socialisées, c'est défendre le principe de solidarité, c'est aider ceux qui sont dans le besoin et avoir la certitude d'être aidé le jour où on sera dans le besoin. C'est donc une attitude qui profite à tous, en espérance. Dans le reste de cet article, je vais essayer de montrer en quoi le principe de solidarité est bien plus important que cette simple certitude d'être aidé dans le cas où je me trouverai à mon tour dans une situation difficile.

Les pressions à la baisse ou à la hausse

Le noeud du problème est dans la notion de pressions à la baisse (ou à la hausse) et de spirale (ascendante ou descendante). L'idée est que l'existence de personnes très précaires entraîne une pression à la baisse sur le niveau de vie moyen des personnes qui, pour l'instant en tout cas, sont moins précaires; et que, de la même manière, élever les conditions de vie de ces personnes là élève les conditions de vie de presque tous. Je vais l'illustrer par quelques exemples qui permettent de bien saisir le concept.

Le chômage

Le chômage effectue une pression à la baisse sur les salaires et les conditions de travail. La peur d'être au chômage conduit les salariés à accepter des conditions de travail ou des salaires qu'ils n'auraient pas acceptés dans une situation de plein emploi. Lorsque le taux de chômage est élevé, le demandeur d'emploi ne peut se permettre de négocier des conditions qui lui soient favorables, ni d'être exigeant sur son salaire.

L'existence de mesures de protection contre le chômage (les ASSEDIC et le RMI en France, par exemple), rend la situation des chômeurs moins difficiles, et diminue donc les effets de cette pression à la baisse. Accroître ces mesures, c'est diminuer encore plus la pression à la baisse, et donc, finalement, élever les conditions de travail et les salaires de ceux qui ont un emploi: l'intérêt des salariés et l'intérêt des chômeurs se recoupent donc.

Ce dont je parle là est d'ailleurs bien connu par les économistes libéraux, sous le nom de NAIRU. Qu'est-ce que le NAIRU ? Le Non-Accelerating Inflation Rate of Unemployment, soit "le taux de chômage au-dessus duquel l'inflation n'est pas accélérée". Le raisonnement est simple: si le chômage diminue, les salaires vont augmenter, les prix vont monter, donc on va avoir de l'inflation. Je vous rappelle que la seule mission de la Banque Centrale Européenne est de lutter contre l'inflation, et donc de maintenir le chômage au-dessus du NAIRU[1].

Si l'hyper-inflation est un problème réel, un taux modéré d'inflation, lorsque les salaires augmentent plus vite que l'inflation (les autres coûts restant, eux, constants), ne pose pas de problème réel à la grande majorité de la population. Elle ne pose un problème que pour... les détenteurs du capital, car l'inflation érode le capital (ou en tout cas les profits, le taux de profit réel étant égal au taux de profit brut moins l'inflation).

L'immigration

Le même problème existe pour l'immigration, et surtout l'immigration clandestine. L'immigré sans-papier, étant dans l'illégalité, ne possède aucun des moyens de recours et aucune des protections légales des salariés déclarés: pas d'assurance chômage, pas de prud'hommes, ... Ils constituent donc une main-d'oeuvre serviable et docile, que l'on peut exploiter sans soucis. Je me souviens un dessin caricatural où un patron disait "il ne manquerait plus qu'il obtienne des papiers, après il risquerait de me demander... une fiche de paye !". Caricature, mais reflétant bien une réalité.

Cette main-d'oeuvre docile effectue à son tour une pression à la baisse sur les salaires et les conditions de travail des autres salariés: que ce soit par le biais de la concurrence ("le concurrent emploie des sans-papiers et casse les prix, pour y faire face, vous devez accepter de travailler pour moins cher"), ou directement dans la même entreprise ("je peux avoir des sans-papiers pour pas grand-chose et les faire travailler 10 heures par jour, mais c'est illégal donc risqué, je veux bien prendre un travailleur légal mais seulement si ça me coûte pas trop cher non plus").

Demander la régularisation de tous les sans-papiers, en plus des considérations pour la dignité de ces personnes, c'est aussi supprimer cette pression à la baisse, qui affecte tous les salariés.

Les fonctionnaires et les services publics

Les fonctionnaires sont souvent accusés de tous les maux, et leurs "privilèges" montrés du doigt à chaque fois qu'ils protestent. Pourtant, au-delà de l'importance de l'existence même des services publics (voir certains de mes précédents articles, par exemple), les garanties dont bénéficient les fonctionnaires sont un atout pour tous.

Tout d'abord, parce qu'ils peuvent servir de base d'appui pour demander à ce que ces "avantages" soient étendus, autant que possible, à tous. Au lieu de critiquer les avantages (supposés ou réels) des fonctionnaires, les salariés du privé auraient tout à gagner à se battre pour avoir eux aussi ces avantages: à se battre pour une uniformisation par le haut, et non par le bas.

Mais surtout, il ne faut pas oublier que les agents de la fonction publique sont recrutés sur concours. Si les fonctionnaires bénéficient réellement d'un traitement de faveur, alors ce traitement de faveur est accordé aux personnes les plus qualifiées, puisque ce sont celles remportant le concours (n'est-ce pas ce que prônent les plus libéraux ?). Une telle situation pousserait les entreprises privées à améliorer les salaires et conditions de travail, afin d'attirer les meilleurs.

En réalité, je doute du concept de meilleurs, et la condition des fonctionnaires est bien moins rose qu'on ne le répète sans cesse. Les salaires sont souvent inférieurs à qualification équivalente, à ceux accordés dans le privé, et de nombreux avantages accordés souvent dans le privé ne le sont pas aux fonctionnaires (les tickets restaurants et chèques vacances, le treizième mois, ...). Mais la condition des fonctionnaires constitue une référence, modifiable directement par l'État, qui pourrait servir de moteur au progrès social, en incitant le privé à accroître les conditions de travail, afin de ne pas voir les meilleurs fuir vers le public.

Mais si les fonctionnaires ont bien un avantage, c'est celui de la sécurité de l'emploi. Son corollaire en est le droit de grève réel, car dans la quasi-totalité des entreprises privées, bien que garanti par la loi, le droit de grève est peu praticable: il est malheureusement facile de trouver un prétexte pour licencier les agitateurs. Ce droit de grève, souvent montré du doigt, est pourtant un atout majeur pour tous. Il suffit de regarder les motifs de grève (comme par hasard, presque jamais cités dans les médias lorsqu'il y a une grève) pour s'en rendre compte: les fonctionnaires font grève, presque tout le temps, pour défendre nos droits à tous: défense du service public, défense de la Sécurité Sociale, défense de la retraite par répartition, ... Ce droit de grève est ce qui, en 1995, a pu mettre en échec les tentatives de Juppé de saborder la Sécurité Sociale, les retraites et le service public. Ce droit de grève est ce qui aurait pu mettre en échec les mesures désastreuses du gouvernement Raffarin, pourtant désavoué par les sondages, puis massivement par les urnes.

Le droit de grève est le seul moyen pacifique de résistance du peuple face au gouvernement ou au patronat. La présence d'un service public fort, capable de faire grève massivement pour défendre nos intérêts, est un atout majeur de l'ensemble des travailleurs, qu'ils soient dans le privé ou dans le public. Et à ce titre, au lieu d'insulter les fonctionnaires, nous devrions les remercier chaudement d'avoir défendu nos intérêts lors des grèves de 1995. Et remercier ceux qui ont tenté de le faire en 2003.

La concurrence

La concurrence, le remède miracle des libéraux à tous les problèmes, est pourtant un gigantesque facteur de pression à la baisse sur les salaires et les conditions de travail. La concurrence incite, afin de faire baisser les prix et financer la publicité sans baisser les profits, à diminuer autant que possible les salaires et à aggraver les conditions de travail. Elle sert aussi d'excuse, parfois réelle, parfois non, à tous les plans sociaux, à tous les gels de salaire.

La concurrence, en transformant les rapports salariés-employeur en lutte de tous contre tous, en étant l'exact opposé du principe de solidarité, conduit à un équilibre bas, celui de la diminution des salaires, et donc du pouvoir d'achat; diminution entraînant la baisse de la consommation, et donc entraînent et justifiant de nouveaux plans sociaux et de nouvelles diminutions des salaires.

De plus, la stratégie des entreprises pour gagner cette guerre de tous contre tous est souvent simple: on prend des risques, si on gagne des bénéfices sont réalisés, ils sont reversés aux actionnaires et aux dirigeants; si on perd l'entreprise est déficitaire et on utilise ce déficit pour justifier un licenciement massif ou une diminution des salaires (ou une augmentation du temps de travail). Le classique "pile je gagne, face tu perds" que j'avais déjà évoqué sur les banques dans un article précédant.

Les spirales et le renforcement mutuel

L'effet de chacune des pressions à la baisse renforcent les autres, dans une spirale descendante (ou ascendante, si on les transforme en pression à la hausse): la baisse des salaires diminue la consommation, qui conduit des entreprises à la difficulté, augmente donc le chômage, et provoque donc une accentuation des pressions à la baisse sur les salaires. Et rend plus précaire encore la situation des caisses d'ASSEDIC, ce qui semble justifier une diminution des indemnités chômage. Diminution, qui, diminuant le pouvoir d'achat des chômeurs augmente denouveau le chômage, et augmentant la pression à la baisse sur les salaires, diminue le pouvoir d'achat des salariés, augmentant encore le chômage. Et ainsi de suite.

À qui profite le crime ?

La stratégie: diviser pour régner

Il est toujours bon de se demander "à qui profite le crime", à chercher à qui profite une situation, et qui a intérêt à la voir persister.

À qui profite la lutte de tous contre tous, les clivages, entretenus par les médias et le gouvernement ? À qui profite la division du monde du travail, le fait de tourner les salariés du privé contre les fonctionnaires, les nationaux contre les immigrés, les travailleurs contre les chômeurs, et ainsi de suite ? Au vu de ce que j'ai tenté d'expliquer, et au vu des chiffres, la réponse est claire: aux grands patrons et aux marchés financiers. Pendant que le pouvoir d'achat moyen des français stagne, voir baisse, le salaire moyen des patrons du CAC40 augmente de +20% par an. Pendant que le pouvoir d'achat des travailleurs stagne, voir baisse, les profits financiers s'accroissent encore et toujours. Je tiens à rappeler que la proportion du PIB allant aux revenus financiers a été multipliée par 2 en 20 ans, au détriment de la part allant aux travailleurs. D'où le malaise des systèmes de sécurité sociale, financés uniquement sur les salaires, et non sur les revenus financiers.

La stratégie mise en oeuvre est simple: diviser pour régner. Non seulement l'existence même de "sans" (sans emplois, sans papiers, ...) permet d'effectuer une pression à la baisse sur les salaires, mais diriger la colère, légitime, d'une partie de la population vers une autre, tout autant victime du système, permet d'éviter que cette colère ne soit exprimée contre les véritables causes. Et en stigmatisant une partie de la population (les fonctionnaires, les chômeurs, les sans-papiers, ou plus récemment, les musulmans), en la rendant responsable des problèmes, et en déclarant que l'on veut la combattre permet de remporter des élections. C'est ainsi que la droite est arrivée au pouvoir, au détriment de l'ensemble des travailleurs.

L'exemple des retraites

Un exemple concret et très parlant de cette stratégie est l'exemple des retraites. La volonté de la droite, depuis une décennie, est d'augmenter l'âge du départ en retraite, et d'affaiblir le système de retraites par répartition. Sachant parfaitement que les syndicats n'allaient pas se laisser faire, la droite a donc mis en place une stratégie: tout d'abord, sous le gouvernement Balladur entre 1993 et 1995, on s'attaque à la retraire du privé, que l'on fait passer de 37.5 années à 40 années de cotisation. Sans toucher à la retraite du public, trop capable de riposter. Puis, on dénonce le public comme ayant un régime plus avantageux, et on attire la colère du privé contre le public. Et enfin, on augmente la durée de cotisation du public, en le faisant passé comme un alignement sur le privé.

Quelles sont donc les conséquences de l'augmentation de l'âge de départ à la retraite ? Tout d'abord, on évite de devoir assigner une part de l'augmentation de productivité pour compenser les effets de la démographie[2], et on peut donc continuer à l'affecter aux profits financiers et au grand patronat (qui, on l'a vu, voient leurs profits croître sans cesse, tandis que le pouvoir d'achat reste stable ou diminue). Ensuite, en maintenant plus longtemps les gens en poste, on accroît le chômage, en particulier le chômage des jeunes, qui conduit à effectuer une pression sur les salaires.

Remarquable stratégie, donc les victimes sont les travailleurs et les sans-emplois, du public comme du privé, et les seuls bénéficiaires les actionnaires et les grands patrons, n'est-ce pas ?

Le syndicalisme: réponse à cette stratégie

Face à cette stratégie de division, il n'existe qu'une seule réponse: le syndicalisme. C'est pour cela que les syndicats (la plupart d'entre eux, en tout cas) ont toujours défendu les sans papiers, ont toujours défendu les chômeurs, ont toujours défendu les agents du secteur public comme les salariés du secteur privé.

L'affaiblissement du syndicalisme dans les pays occidentaux et la victoire de cette stratégie de division sont liés. Nos intérêts, que nous soyons avec ou sans papiers, avec ou sans emplois, fonctionnaires ou salariés du privé, sont les mêmes. Qu'on ne me dise pas que la lutte des classes est de l'histoire ancienne. Plus que jamais, elle est d'actualité. Et les divisions de la classe des travailleurs (au sens large) sont le meilleur atout de la classe patronale. Alors, plus que jamais: tous ensemble, tous ensemble !

Notes

[1] D'ailleurs, j'aimerais qu'on m'explique comment on peut se prétendre socialiste ou de gauche et accepter qu'on mette un tel principe dans une Constitution, mais je reviendrai un autre jour sur ce sujet.

[2] La productivité augmente de 3% par an, tous les ans. Un tiers de cette augmentation (1%) suffirait à compenser le vieillissement de la population et à maintenir le régime de retraite à 37.5 années de cotisations.