Une loi sur la laïcité ?

Qu'est-ce que la laïcité

La laïcité est le principe de neutralité des pouvoirs publics, et en particulier de l'enseignement public, vis à vis des religions. La laïcité dérive tout droit des valeurs proclamées par notre République (mais, hélas, bien rarement mises en application) que sont Liberté, Égalité, Fraternité. La laïcité signifie que chacun est libre de choisir sa religion, ou son absence de religion, sans que la République n'influe sur leurs choix. Elle signifie que personne ne doit être discriminé à cause de sa religion, ou de son athéisme.

Cette loi est-elle une loi sur la laïcité ?

Dans ce cadre, une loi interdisant le port de signes religieux à l'école (ou dans toute autre institution publique) est-elle une loi favorisant la laïcité ? La laïcité implique la neutralité de la République et de ses représentants, pas des citoyens eux-mêmes. Un élève vient à l'école pour recevoir une éducation, et cette éducation doit être neutre, autant que possible. Elle doit permettre aux élèves de se faire leurs propres convictions, qu'elles soient politiques ou religieuses. Si l'école a aussi pour mission d'enseigner les valeurs de la République, valeurs qui incluent le respect des convictions des autres.

Pour cela, il est normal que les représentants de la République que sont les professeurs et chefs d'établissements, n'influencent pas les élèves, en affichant ouvertement leurs convictions. Mais qu'en est-il des élèves eux-mêmes ? Les élèves ne sont pas tenus à un devoir de réserve. Si un professeur n'a pas, dans l'exercice de ses fonctions, à soutenir un parti politique ou une religion, les élèves sont libres d'afficher et de revendiquer leurs convictions. Va t'on interdire à un élève de dire à un camarade de classe "je suis musulman" ou "je suis communiste" ? Ce serait aller à l'opposé même du rôle de l'école de la République, qui doit au contraire favoriser le débat d'opinions, et la liberté d'expression de ses convictions.

Le problème, nous dit-on, est le port de signes "ostensibles". Il est vrai qu'il existe une différence entre proclamer ses convictions au cours d'une discussion, et l'afficher ouvertement, de manière "ostensible", ce qui peut choquer certaines. Mais ce n'est pas un problème de laïcité, peut-être un problème de "politesse", de respect, mais pas de laïcité.

Des atteintes à la laïcité bien réelles et tolérées.

Il existe de plus de nombreuses atteintes à la laïcité, bien réelles, dans notre République, et même dans les écoles. Le dimanche n'est-il pas le jour de congé ? N'avons-nous pas un grand nombre de fêtes chrétiennes comme jours fériés ? D'où vient la coutume de servir du poisson le vendredi, si ce n'est de la religion ? Dans certains lycées publics, comme le lycée Saint-Louis à Paris, il existe une chapelle dans l'enceinte de l'établissement. De même, dans un certain nombre d'établissement, lorsqu'il y a du porc à la cantine, un menu différent est prévu pour les musulmans.

Tous ces faits sont des atteintes à la laïcité, ou du moins à son interprétation la plus stricte. Je ne pense pas que quiconque y voit de réelle objection. Pourquoi tant de cirque sur le port de signes religieux, par les élèves ?

Le voile, domination de la femme. L'exclusion, la réponse ?

Le voile et le droit des femmes

La vrai raison de cette loi n'est pas une soi-disant laïcité, comme nous l'avons vu. La vrai raison est d'interdire le port du foulard islamique, dans l'enceinte de l'école. En effet, ce foulard est très souvent utilisé comme symbole de la soumission de la femme. À ce titre, il est bien en conflit avec les valeurs de notre République, pour laquelle l'égalité hommes-femmes est fondamentale. Même si cette égalité a mis du temps à faire son chemin (à l'exception du très court épisode de la Commune de Paris, en 1871, il a fallu attendre 1945 pour que les femmes puissent voter), elle est désormais un acquis.

Mais si le foulard islamique est bien souvent un symbole de l'oppression de la femme, il n'est pas uniquement cela. Lorsqu'il est porté librement, sans contrainte de la part de la famille ou de la communauté, il ne s'agit plus réellement d'un symbole de cette inégalité. Si aucune femme ne devrait jamais être forcée de le porter, le port volontaire de ce foulard n'est pas en soi un signe de soumission. Peut-on vraiment dire que Maryam Radjavi, présidente du Conseil de la Résistance Iranienne (la résistance iranienne contre l'intégrisme religieux en vigueur dans le pays), est une femme soumise, ou une intégriste religieuse ? Pourtant elle est voilée.

L'exclusion, la réponse ?

Malgré les contre-exemples, on peut difficilement nier que le foulard islamique porte en lui une vision inégalitaire du statut de la femme. Il est donc compréhensible que l'école de la République, en application de son rôle émancipateur, veuille le combattre.

Mais l'exclusion est-elle vraiment la réponse à apporter ? Exclure une fille de l'école, n'est-ce pas lui couper tout espoir d'émancipation ? Comment croire que les chances que cette fille puisse devenir une femme libre et indépendante sont plus grandes lorsqu'on la prive d'éducation, ou qu'on l'envoie dans une école coranique, que si elle assistait aux cours de notre école laïque, même avec un foulard ? Malgré toutes les imperfections de l'Éducation Nationale (en partie dues à un manque chronique de moyen), il n'en reste pas moins que c'est souvent la seule chance pour que ces filles deviennent des femmes émancipées et citoyennes.

En excluant une enfant parce qu'elle porte un foulard, que ce soit sa volonté ou celle de ses parents, c'est son avenir que l'on sacrifie. Ce n'est certainement pas ça la laïcité, ni la République.

Petit message aux "intégristes de la laïcité"

Dans le milieu enseignant, cette loi a créé beaucoup de divisions. En effet, depuis Jules Ferry, l'Éducation Nationale française a souvent été en opposition plus ou moins directe aux différents cultes. La laïcité est le principe fondateur de notre école, et la religion, dans ce contexte est vue comme un ennemi.

En effet, d'un point de vue scientifique, la religion est quelque chose de dangereux. Le fondement de la religion est la Foi. C'est à dire, croire sans preuve. Ce qui à l'opposé de la pensée rationnelle et critique que l'école est censée enseigner. Ainsi, beaucoup d'enseignants, attachés à l'émancipation des hommes par la réflexion et l'absence de dogmes, souhaitent, consciemment ou non, combattre la religion.

Mais comme le disait Marx, si la religion est l'opium du peuple elle est aussi le coeur d'un monde sans coeur. Le religion est bien souvent la conséquence de l'ignorance, ou de la souffrance. La religion donne de l'espoir à ceux qui n'en ont pas dans ce monde. Elle apaise les souffrances. Elle permet, à ceux pour qui ce monde ressemble à un enfer, de rêver à un paradis, plus tard. Combattre la religion ne se fera jamais par une interdiction, mais au contraire, par l'éducation. Par l'émancipation des hommes et des femmes. Par la construction d'un monde plus juste, plus humain, plus solidaire.

Et si, malgré tout, des gens croient en un Dieu ou un autre, et le montrent publiquement, le temps qu'ils n'imposent pas leurs convictions aux autres, en quoi est-ce si grave ?

Les conséquences de la loi.

Les premières conséquences de cette loi sont apparues avant même son application. Surtout dans le climat actuel, où pour beaucoup "musulman" rime avec "intégriste" ou "terroriste", cette loi a stigmatisé encore plus une "communauté" déjà victime d'un racisme latent et hélas bien virulent. Elle ne peut ainsi que renforcer les réflexes communautaires, donner de la force aux extrémistes des deux côtés (les islamistes fanatiques ou les islamophobes), et somme toute diviser la République entre citoyens musulmans et citoyens non-musulmans... tout l'opposé des principes de laïcité et de vivre ensemble qu'elle devait défendre.

Mais les conséquences directes de cette loi, prévisibles, sont hélas bien réelles. Des gamines se voient privées d'éducation parce qu'elles n'ont pas voulu (ou pas pu, dans le cas d'une pression trop forte des parents ou des frères) retirer leur foulard.

Comme toujours, lorsque l'on tente de réprimer par la loi un "délit sans victime", on ne peut que tomber dans des situations aberrantes, et dans l'arbitraire. Une fille non musulmane peut-elle porter un bandana ? Ça n'a rien d'un signe religieux, donc a priori oui. Et une fille musulmane, elle, ne le pourrait pas ? N'est-ce pas de la discrimination ? Et que dire d'une élève (ou d'un élève) qui s'habille uniquement de vert (couleur de l'Islam) ? Est-ce un signe religieux ostensible ? Certaines, essayant de ne violer ni la loi de la République, ni ce qu'elles pensent être la loi du Coran, portent une perruque (ce n'est pas un foulard, mais ça cache leurs cheveux) ou vont jusqu'à se raser la tête. Que faudrait-il faire de ces élèves là ?