La guerre contre le terrorisme peut-elle se gagner par les armes ?
Par kilobug, lundi 6 septembre 2004 à 22:51 :: Politique :: #6 :: rss
Ce début de mois de septembre est marqué par deux événements terribles et fortement médiatisés: le massacre de centaines de personne, dont un grand nombre d'enfants, en Ossétie, et la prise en otages de deux journalistes. Ces événements tragiques reposent plus que jamais la question: comment lutter contre le terrorisme ? La voie de la violence, choisie par Bush et Poutine, semble bien impuissante. Mais ils reposent aussi un certains nombres d'autres questions, comme sur la médiatisation des événements, et sur le prix de cette lutte.
Il n'y a pas de mots pour exprimer l'horreur, la barbarie, l'inhumanité de ces événements. Massacrer des centaines de civils, en particulier des enfants, est abjecte, horrible, inacceptable, inexcusable. Prendre en otage des journalistes, qui ne font que leur métier d'informer, pour infléchir une loi votée par notre Parlement (même si je suis loin d'approuver cette loi), n'est pas non plus acceptable.
Les causes du terrorisme, et les moyens de le combattre
Mais, au-delà de l'horreur, il faut bien réfléchir aux causes, aux raisons. On ne soigne pas une maladie en s'attaquant aux symptômes, pas plus qu'on ne stoppe le réchauffement climatique en installant une clim'. Le terrorisme provient presque toujours d'injustices profondes, de gens qui ont été réduit au désespoir, et qui n'ont plus que cela comme moyen d'action. Ce n'est pas une excuse ou une justification d'actes que rien ne peut justifier. Mais si on veut lutter efficacement contre le terrorisme, il faut en supprimer les causes.
Ces causes sont la misère, le manque d'éducation, le désespoir et la haine dont se nourrissent tous les extrémismes. En répondant au terrorisme par la guerre et la violence, Messieurs Poutine et Bush ne font qu'en aggraver les causes. Lorsque l'armée américaine bombarde un village en Irak ou en Afghanistan, combien de personnes voient leurs enfants, leurs frères, leurs parents mourir sous leurs yeux ? Parmi ces victimes innocentes de la répression, certaines vont se laisser avoir par la haine et la volonté de se venger. C'est ainsi que les guerres, en créant des victimes et de la haine, répandent le terrorisme. Chaque village bombardé, et ce sont des dizaines de recrues potentielles pour Al Qaida. Personne ne devient terroriste pour le plaisir. Le terrorisme nécessite une haine profonde, une haine telle que l'on est près à donner sa vie pour l'assouvir. Une telle haine ne provient jamais sans raison.
Combien y'aurait-il d'attentats en Israël, si Israël respectait les décisions de l'ONU, en laissant aux Palestiniens un État indépendant et viable, selon les frontières fixées par l'ONU ? Combien de Palestiniens deviennent des "terroristes" lorsqu'ils voient leurs champs d'oliviers détruits pour construire le mur, ou le même mur s'interposer entre leur village et leur source d'eau ou leur école ? Combien deviennent terroristes après qu'un proche se soit fait tuer par une balle ou missile de Tsahal ? Y aurait-il des attentats en Russie et dans les régions voisines si le droit du peuple Tchétchène n'était pas violé systématiquement ? La même chose s'applique aux USAs, à leur impérialisme, et à leurs violations multiples des règles du droit international.
Le terrorisme n'est pas un état, une armée, que l'on pourrait vaincre avec une guerre et des armes. C'est une maladie qui se nourrit de la souffrance et de la haine, et en créant d'avantage de souffrances et de raisons de nous haïr on ne peut qu'accroître ce terrorisme. Le temps que les dirigeants n'auront pas compris cela, des innocents américains, russes, israéliens, espagnols ou français mourront sous les bombes des terroristes, et des innocents palestiniens, irakiens, tchécthènes, ou afghans sous les bombes des armées régulières.
La couverture médiatique: inégaux même dans la mort ?
L'ampleur de la couverture médiatique de ces événements soulève d'autres questions. Si l'horreur de ces événements peut justifier une telle couverture médiatique, combien d'autres drames sont passé sous silence par les médias ? Combien de temps explique-t'on l'horreur des morts dans les attentats terroristes, et combien de temps parle-t'on des victimes des différentes guerres, ou de la pauvreté ? La mort des 3000 victimes du 11 septembre est tragique, mais en quoi l'est-elle plus que les 5000 enfants qui meurent chaque _jour_ des conséquences de la malnutrition ? Combien d'enfants sont morts en Tchétchénie, depuis le début de l'occupation Russe ? Certainement plus que les 300 morts de ces derniers jours. S'il n'est pas possible et malsain de classer les horreurs, est-ce normal que certaines fassent la une des JTs pendant plusieurs jours, pendant que d'autres ne sont pas évoquées, ou si peu ?
Les lois liberticides et les violations des droits de l'homme: quel est le prix à payer ?
Dans la guerre contre le terrorisme, comme dans toute guerre, il y a des dommages collatéraux. L'un des dommages collatéraux de cette guerre, comme de la plupart des guerres, nous concerne tous: il s'agit de la Liberté. Dans la vague du 11 Septembre, presque tous les pays occidentaux ont fait passer des lois réduisant les libertés individuelles, et augmentant les pouvoirs de la police. On nous répète que les terroristes s'en prennent à nous parce qu'ils haïssent notre liberté. [1] Et en réponse, pour lutter contre le terrorisme, on attaque cette liberté. N'est-ce pas faire le jeu des terroristes ?
En sacrifiant nos libertés, et mettant entre parenthèse les principes du droit international et la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, afin de lutter contre le terrorisme, on cède au terrorisme. En sacrifiant nos libertés, c'est une victoire énorme que l'on concède aux terroristes. En sacrifiant les Droits de l'Homme (en créant des zones de non-droit comme Guantanamo), et en faisant primer la force militaire sur le droit, on accepte leurs méthodes, on joue leur jeu. Et à ce jeu-là, ce sont la Démocratie, la Justice et la Liberté qui sont vaincues.
«Quiconque sacrifie sa liberté pour plus de sécurité ne mérite ni l'un ni l'autre, et n'aura aucun des deux. » B. Franklin
La guerre contre le terrorisme, ou un gaspillage immense de ressources.
Même lors de la terrible année 2001, avec le 11 Septembre, la probabilité pour un américain de mourir du terrorisme était de 1 sur 100 000. (3000 morts sur près de 300 millions d'habitants). Soit 20 fois moins que de mourir de la grippe ou d'une pneumonie (1 chance sur 4 500). Combien de crédits ont été dépensés pour la "guerre contre le terrorisme", et combien ont été affecté pour combattre un fléau 20 fois plus dangereux ? Dans un pays où 35 millions d'habitants n'ont pas de couverture médicale, est-il vraiment plus urgent de bombarder l'Irak ou l'Afghanistan que de développer la médecine ? Un autre exemple ? Le cancer du sein ? La probabilité de mourir d'un cancer du sein était de 1 sur 6 800 en 2001 aux États-Unis. Or, le taux de survie du cancer du sein, lorsqu'il est pris à temps, dépasse les 95% ! Quel serait le coût d'organiser des mammographies pour les américaines, par rapport à la guerre en Irak ? Et combien de vies seraient sauvées ainsi ?
Mais au-delà des innombrables exemples d'utilisation de l'argent public, sur le sol américain (mais la même situation est applicable partout), permettant de sauver nettement plus de vies que le terrorisme n'en coûte, il est tout de même indispensable de lutter contre le terrorisme. Et si, au lieu de bombarder l'Irak après l'avoir affamé pendant 10 ans sous un blocus (les estimations de l'ONU chiffrent à 500 000 le nombre d'enfants morts des conséquences du blocus en Irak en 10 ans, soit plus de 4000 par mois), les États-Unis avaient distribués des... purificateurs d'eau ? Des désalinisateurs d'eau ? Des médicaments génériques ? Ou, tout simplement, permis aux pays pauvres de produire des médicaments sans avoir à payer les brevets ? Est-ce qu'il y aurait toujours eu autant de gens près à sacrifier leur vie pour nuire aux États-Unis, si ceux-ci étaient le pays permettant au monde de boire de l'eau potable ? Le coût de la guerre en Irak dépasse les 100 milliards de dollars. 100 milliards de dollars, c'est plus de 10 fois ce qu'il faudrait pour permettre aux 1.3 milliards de personne qui n'ont pas accès à l'eau potable d'y accéder. Combien de morts pourrait-on éviter ainsi, surtout quand on sait que les épidémies sont très souvent liées à la consommation d'eau non potable ?
La guerre aurait-elle une utilité en soi ?
Ce raisonnement, et ces informations, sont bien sûr disponibles aux dirigeants des pays les plus concernés, que ce soient les USAs, la Russie, Israël ou leurs alliés. Alors pourquoi n'en prennent-ils pas compte ? Pourquoi continuent-ils de livrer une guerre qui loin d'assurer la sécurité de leur peuple augmente les risques, tout en les privant de ressources qui auraient pu servir à la santé ou à l'éducation ? Pourquoi sacrifient-ils les libertés de leur peuple afin de gagner une guerre qu'ils ne peuvent pas gagner ?
Est-ce crier au complot que de croire que les gouvernements de ces pays-là ont intérêt à créer un état de guerre et de peur ? Lorsqu'un crime est commis, pour trouver des suspects, les enquêteurs se demandent toujours "à qui profite le crime", n'est-ce pas ? Et bien, à qui profite le 11 septembre 2001 ? Si ce n'est à George W. Bush et ses proches collaborateurs. Je ne dis pas qu'il en est responsable. Mais qu'il a tout intérêt à ce que le climat de peur et de guerre perdure. Et donc, à ce que le terrorisme ne soit pas éradiqué. Mais voyons donc les conséquences du 11 septembre.
Le pays est attaqué, et s'unit derrière son leader. Celui-ci a alors toute latitude pour réduire les libertés individuelles, et ne sera pas contesté sur sa politique économique, ni sur la manière dont il a truqué les élections. Il a pu faire passer des lois comme le "USA PATRIOT act", sans trop de protestations. Regardez donc la campagne de Bush à l'heure actuelle. Quel est son seul sujet de bataille ? La lutte contre le terrorisme ! Son bilan est catastrophique dans tous les domaines. Sa seule chance de gagner les élections est donc bien en jouant sur la peur de son peuple. Et pour que cette peur continue, il faut que le terrorisme continue. Il est dans l'intéret du Parti Républicain, et de manière générale des partis ayant un discours sécuritaire, de maintenir leur peuple dans un état de peur. Parce qu'un peuple qui a peur ne regarde pas le reste. Et parce qu'il est facile de lui demander de renoncer à sa liberté.
Et il y a bien sûr le pétrole et des intérêts économiques. Le capitalisme ne peut tenir qu'avec une croissance (pour permettre aux investissements d'aujourd'hui de rapporter des profits demain, il faut bien que la quantité de richesses produites augmente). Lorsque la demande de produits diminue, la croissance se ralentit, la crise menace. Une guerre est une solution facile pour sortir de la crise: on commence par détruire des armes, qui vont devoir être recrées, et ensuite on reconstruit ce qu'on a bombardé, et ce coup-ci ce sont les irakiens qui vont payer, mais ce sont des entreprises américaines (ou alliées) qui vont avoir les bénéfices. La guerre a toujours été un moyen du capitalisme pour sortir des crises. Aujourd'hui comme hier.
Tout cela, Herman Göring, le bras droit d'Hitler, l'avait parfaitement compris en son temps: « Naturellement, le peuple ne veut pas la guerre, mais en définitive, ce sont les dirigeants qui déterminent la politique, et c'est toujours facile d'entraîner le peuple, que ce soit une démocratie, une dictature fasciste, un régime parlementaire ou une dictature communiste. Voix ou sans voix, le peuple peut toujours être l'objet des enchères des dirigeants. C'est facile. Tout ce que vous avez à faire, c'est de leur dire qu'ils sont agressés, de dénoncer tous les pacifistes pour leur manque de patriotisme et d'exposer le pays au danger. Ça marche ainsi dans chaque pays. » On sait tous où cette surenchère nous a mené.
Notes
[1] «On September the 11th, enemies of freedom committed an act of war against our country.», George W. Bush; «Americans are asking, why do they hate us? They hate what we see right here in this chamber - a democratically elected government. They hate our freedoms - our freedom of religion, our freedom of speech, our freedom to vote and assemble and disagree with each other.», George W. Bush.
Commentaires
1. Le mardi 7 septembre 2004 à 12:30, par raf
2. Le mardi 7 septembre 2004 à 17:18, par Kilobug
3. Le jeudi 9 septembre 2004 à 05:49, par Eddy
4. Le vendredi 10 septembre 2004 à 08:23, par Capello
5. Le vendredi 10 septembre 2004 à 11:02, par kilobug
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